‹ L'ouvrièreChapitre 19 sur 65 · MÉCANIQUES · texte numérisé non relu

MÉCANIQUES

U n'est personne qui n'ait vu filer au rouet ou à la quenouille. L'ouvrière prend du coton bien propre : s'il ne l'était pas, s'il contenait de la poussière et des débris de bois et d'écorce, il faudrait le battre et Téplucher avec soin ; elle l'ouvre un peu, pour diminuer la cohésion et le tassement des fibres ; elle le dispose autour de la quenouille de manière à former ce qu'on appelle une poupée. Gela fait, elle prend dans la masse une pincée de fibres qu'elle étend dans le sens de la longueur, sans toutefois les séparer du reste ; puis elle les presse et les arrondit sous ses doigts. Le fil se forme et s^amincit sous cette pression répétée. L'ouvrière l'étiré, l'attache au fuseau, qu'elle fait tourner rapidement ; ce mouvement de rotation tord le fil et lui. donne de la force; elle l'enroule alors sur le fuseau, et l'opération continue jusqu'à ce que la quenouille soit nue et le fuseau chargé. Voilà ce qu'on appelle filer à la

main. La filature mécanique ne fait pas autre chose : sa tâche est de nettoyer, battre, ouvrir le coton, de l'étendre dans le sens de la longueur pour transformer en nappe et en ruban cette masse floconneuse, de l'étirer, l'amincir, la tordre, et finalement de l'enrouler sur une broche pour la Uvrer ensuite au tissage. Si le nombre des machines qui composent ce qu'on appelle un assortiment de filature est considérable, c'est que plusieurs machines recommencent le même travail sur le même fil pour le conduire peu à peu au degré de finesse et de cohésion voulu. Tout semble uni et confondu sous la main de la fileuse, tout est divisé à l'excès dans la manufacture.

Quand la balle de coton arrive à la fabrique, elle ne contient qu'un coton emmêlé, sale, rempli de débris de toutes sortes; on commence par l'éplucher et le battre. Cette besogne se fait quelquefois à la main, mais le plus souvent à l'aide de machines qui ont reçu le nom de Umps. Cette première opération s'appelle lauvetage. On livre successivement la matière ainsi préparée à deux machines, le batteuréplucheur et le batteur-étaleur, qui recommencent à peu près le même travail et rendent le coton sous la forme de ouate. Les éléments de cette ouate sont floconneux; ils ressemblent moins à des fils qu'à une sorte de duvet. Pour commencer à les étendre dans le sens de la longueur et imprimer aux fibres

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une direction parallèle, on a recours & la machine à carder, qui donne au coton l'aspect d'un large ruban assez épais et n'offrant que peu de consistance; on fait passer ce ruban par divers appareils mécaniques qui rétirent sans le tordre, par le rotorfrotleur, qui Fétire en la frottant, par le banc à broehesy qui rétire en la tordant, puis par une machine de doublage qui réunit plusieurs rubans en un seul. Une nouvelle machine prend ces rubans tous ensemble et les presse, les condense pour leur donner plus de corps sous un moindre volume : c'est une opération analogife au {amma^e des métaux, et qui p(»rte en effet le même nom. Ce n'est qu'& la suite du laminage que le coton est disposé sur la mull" jermy ou machine à filer. On comprend que toutes ces machines, si différentes de formes et de noms,

ne remplissent en réalité que deux fonctions : les unes épluchent et battent la matière textile , les autresTétendent et la tordent. On dit que la mull^, jmny est la âleuse, que c'est elle qui file le coton ; il serait plus juste de dire qu'elle achève de le filer, qu'elle termine l'étirage et la torsion. Au lieu de cette fournaise ardente, de cette machine à vapeur toujours haletante, de ces monstres de fer dont les dents mordent le coton, dont les cylindres le pressent, dont les broches le tordent, on avait autrefois deux appareils bien simples : une claie d'osier et une baguette pour le battage et l'éplu-

chage, un rouet ou une quenouille pour tout le reste; mais avec un bon métier et un garçon de quinze ans pour rattaeheur^ un ouvrier fait dans sa journée la besogne de quatre cents fileuàes.

Il y a trois ateliers dans une filature : Tatelier de Vipluchage et du louvetage^ l'atelier des priparâtUms comprenant la carderie, les étirages et le doublage, enfin Tatelier de la fUature proprement dit. Le premier est le moins sain et le moins propre. Les machines y sont peu compliquées et en petit nombre ; mais la poussière et le duvet qui s'échappent du coton épaississent l'air , couvrent les vêtements, entrent dans les poumons et causent souvent des maladies sérieuses. Dans cet atelier où il ne s'agit que d'étendre le coton avec la main et de le pré* senter aux machines, on emploie presque excluàvement des femmes. Si le bâtiment a été construit spécialement pour cette destination, et que Tespace soit suffisant, on remédie en grande partie aux in* convénients du battage et de l'épluchage par une forte ventilation qui appelle au dehors la poussière et les détritus du coton; mais il est beaucoup de centres industriels où les manufactures se sont établies dans des édifices dont la destination primitive était tout autre. Quelquefois aussi elles ont pris des accroissements successifs qui ont obligé le fabricant à entasser les machines et les travailleurs. Le sol est humide, les parois de rateliernoires et encrassées,

les fenêtres étroites et peu nombreuses. Les simples visiteurs ne peuvent respirer dans ces tristes salles, et les éplucheusesy qui doivent y passer douze heures par jour, résistent avec peine à cette atmosphère chargée de poussière et de débris végétaux. L'atelier des préparations est aussi un atelier de femmes. Les soigneuses de carderie et en général les femmes de préparations sont dans de bien meilleures conditions que les éplucheuses. Elles n'ont d'autre occupation que de présenter à la carde le coton monté sur des cylindres, de surveiller la marche de la machine, de rattacher les nattes qui se sont rompues ; ce travail demande plus de soin et d'attention qu'il n'impose de fatigue. Dans les grands établissements construits et dirigés avec intelligence, l'air et l'espace ne manquent pas, l'atelier est propre, et l'ouvrière ne subit d'autre inconvénient que celui d'une température élevée sans être énervante (18 ou 20 dégrès de température sèche). Les cardes, en assez peu de temps, se remplissent de bourre, les dents s'émoussent : il faut les débourrer et les aiguiser, opérations très-malsaines, mais le débourrage est fait presque partout par des hommes, et l'aiguisage a cessé d'être dangereux depuis qu'il se fait à la mécanique. Le métier de soigneuse de carderie serait donc en somme un métier très-doux, s'il était toujours exercé dans des conditions normales ; mais il faut ici encore signaler un grand nombre

d'établissements où rien n'a été fait pour Thygiène du travailleur. La quantité des machines est si grande qu'on peut à peine circuler; les femmes suspendent le long des murailles les vêtements que la chaleur les oblige de quitter, ce qui obstrue le passage, offense la vue et aggrave l'insalubrité du local. Malgré les recommandations pressantes de l'autorité, les engrenages qui donnent le mouvement à la machine ne sont pas toujours enveloppés de bottes; les vètementSi les membres peuvent être saisis, et pour éviter des accidents terribles les ou* vrières sont obligées & une attention perpétuelle sur elles-mêmes.

Le troisième ateliei* de la fabrique , celui qui renferme les métiers à filer semble un palais quand on le compare au deux autres. Chaque métier comprend deux parties, l'une composée de cylindres tournant avec des vitesses inégales , entre lesquels le coton est laminé ou étiré une dernière fois ; l'autre d'un chariot qui parcourt incessamment , par un mouvement de va-et-vient, un espace d'environ 1 mètre âO centimètres, emportant et ramenant avec lui les broches sur lesquelles s'enroulent les fils, et qui tournent avec rapidité pour achever la torsion. Quand le chariot s'écarte des cylindres, il fournit le champ nécessaire à l'étirage du fil; quand il s'en rapproche, il renvide le fil, c'est-à-dire que, le mouvement de rotation ayant lieu en sens

nverse pendant ce retour, le fil déjà fait s'enroule à la partie inférieure de la broche. Le chariot est plus ou moins long suivant le nombre de broches, qui varie de cinq cents à douze cents; mais l'espace nécessaire au développement du chariot, même le plus petit, et & son mouvement de va-et-vient, est considérable, de sorte qu'il y a toujours un petit nombre d'ouvriers dans une vaste pièce.

Il y a peu d'années encore, quand le chariot avait glissé sur ses rails, le fileur le ramenait vers la partie immobile du métier en le poussant avec le genou, opération fatigante et qui finissait presque infailliblement par amener une tuméfaction du genou et une déviation de la taille. Aujourd'hui <»i emploie presque partout des renvideurs mécaniques {miMjenny self-acting) qui avancent et reculent tout seuls. Le fileur n'est plus qu'un surveillant, et il peut aisément conduire deux métiers, c'est-à-dire quelquefois plus de deux mille broches. Ainsi transformé, ce travail a cessé d'être pénible ; mais comme il exige de la présence d'esprit et beaucoup d'activité, on continue de le confier à des hommes. Les fileurs ont un travail aisé, une bonne paye, une indépendance relative ; ils sont en quelque sorte les aristocrates de la filature. Chacun d'eux a près de lui, sous sa direction immédiate, un ou deux rattch cheursj qu*il paye ordinairement lui-même, mais à des prix fixés par le patron. Ce sont des enfants ou

lis FILATURES BT TISSAGES MÉCANIQUES.

de très-jeunes gens dont la besogne consiste à rattacher les âls qui se cassent pendant l'étirage. A Roubaix et dans quelques autres centres industriels de plus en plus rares, l'office de rattacheurs est rempli par de très-jeunes filles, ce qui constitue la pire espèce d'atelier mixte, parce que le flleur a nécessairement la direction de l'ouvrage et presque toujours le droit de renvoi. Ge n'est pas seulement un compagnon, c'est un maître.

Il ne nous reste plus à visiter dans la filature qu'un seul atelier, et celui-ci n'occupe que des femmes. Nous ne l'avons pas encore signalé, parce qu'il ne dépend pas du moteur mécanique ; c'est l'atelier du dévidage et de YempaqiAetage. On y apporte 'dans de grands paniers les broches couvertes du fil destiné à être dévidé ; on forme de ce fil des paquets ou écheveaux que l'on pèse avec soin. L'unité de poids est de 500 grammes, l'unité de mesure est de 1000 mètres. L'écheveau est divisé par longueurs de 1 000 mètres qu'on nomme échevettes. C'est le rapport du poids à la longueur qui détermine le degré de finesse ou le numéro du coton. Le numéro 1 se donne au coton dont une seule échevette pèse 500 grammes ; le numéro 100 comprend pour le même poids cent échevettes de 1000 mètres.

Entre une filature de coton et une filature de lin, de chanvre ou de laine, il y a d'inévitables diffé-

rences; mais le travail des femmes demeure à peu près le même : ce sont toujours des éplucheuses^ des soigneuses de Garderie et de préparation, des rattacbeuses et des empaqueteuses. La laine exige diverses opérations de désuintage, de graissage et de dégraissage; cependant elle produit moins de poussière que le coton, elle contient moins de corps étrangers, et n'a point au même degré Tinconvénient de charger et d'empester l'atmosphère, d'adhérer aux cheveux et aux vêtements. L'odeur de l'huile qu'on ajoute à la laine pour la lubréQer et faciliter le cardage et le peignage n'est désagréable que pour les étrangers; les ouvriers ne la sentent plus. En général, le filage de la laine est moins pénible et moins pernicieux que celui du coton. Plusieurs filatures de laine sont remarquables par leur propreté et leur élégance. Au contraire, les préparations du chs^vre, du lin, surtout des étoupes, dégagent une poussière abondante et malsaine. On ne peut les carder et les filer qu'à une température élevée et avec addition d'eau. Rien n'est plus douloureux à voir qu'une filature de lin mal entretenue. L'eau couvre le parquet pavé de briques; l'odeur du lin et une température qui dépasse quelquefois 25 degrés répandent dans tout l'atelier une puanteur intolérable. La plupart des ouvrières, obligées de quitter la plus grande partie de leurs vêtements, sont là, dans cette atmosphère empestée, emprisonnées entre des ma-

chines, serrées les unes contre les autres , le corps en transpiration, les pieds nus, ayant de l'eau jusqu'à la cheville : et lorsque après une journée de douze heures de -travail effectif, c'est-à-dire en réalité après une journée de treize heures et demie, elles quittent l'atelier pour rentrer chez elles, les haillons dont elles se couvrent les protègent à peine contre le froifl et l'humidité. Que deviennent-elles, si la pluie tombe à torrents, s'il leur faut faire un long chemin dans la fange et l'obscurité? Qui les reçoit au seuil de leur demeure? Y trouvent-elles une famille, du feu, des aliments? Tristes questions qu'il est impossible de se poser sans une émotion douloureuse.

Il est de grands établissements qui renferment à la fois une filature et un tissage mécaniques; cependant ces deux industries sont ordinairement séparées. Les tissages présentent moins de complication que les filatures ; ils n'emploient pas ce grand nombre de métiers qui travaillent successivement la même matière. Les opérations du tissage sont au nombre de quatre : le dévidage, l'ourdissage des chaînes, le pavage ou encolage, enfin le tissage proprement dit. Le dévidage et le bobinage, qui occupent un grand nombre de travailleurs, sont confiés à des enfants, à des femmes, à des vieillards, et se font presque toujours à domicile. A l'intérieur delà manufacture» l'ourdissage du coton, du lin, de la

laine, s'opère à la mécanique. L'encollage, qui a pour but d'égaliser les âls et d'en faciliter le mouyement dans le tissage, est fait par des hommes dans des salles chauffées à une température de 37 à 50 degrés. Dans l'atelier du tissage, il y a toujours un nombre considérable de métiers : un seul cheval de force suffit pour mettre en mouvement dix mé* tiers avec tous les appareils de préparation nécessaires. Le taquet, qui chasse incessamment la navette, le battant, qui frappe la trame cent vingt fois, ou même, dans les métiers à grande vitesse, cent quarante fois par minute, les vibrations que ces chocs réitérés impriment à toutes les parties du métier, produisent un vacarme assourdissant que la voix de l'homme a peine à couvrir. La vapeur fait tout dans le tissage ; elle lance la navette, la ramène et la lance encore ; elle enroule le tissu sur le cylindre à mesure qu'il est formé ; elle arrête même le métier chaque fois qu'un âl se casse. L'ouvrier ne fait que rattacher les fils brisés et r^^nettre ensuite la courroie sur la poulie pour c r e la machine reprenne sa marche. Il est vrai que cette simple besogne le laisse rarement en repos, et c'est de la rapidité avec laquelle il l'exécute que dépend l'importance de son salaire. Un ouvrier adroit et actif gagne deux ou trois fois plus qu'un ouvrier indolent ou maladroit. L'habileté de l'ouvrier profite également au patron, dont les frais fixes sont inva-

riables, quelle que soit la besogne faite. En général, un tisserand à la mécanique gouverne deux métiers, avec lesquels il fait autant de besogne que cinq tisserands & bras. Ce travail^ qui n'exige que de la dextéritéy de Tattention, et peu defofce, convient aussi bien aux femmes qu'aux hommes; elles tissent aussi vite, et gagnent par conséquent d'aussi bons salaires, parce que tout ce travail se fait à la tâche. De tous les métiers auxquels peuvent se livrer les femmes, le tissage est le plus productif, et comme les hommes en France le recherchent aussi beaucoup, tous nos ateliers de tissage presque sans exception sont des ateliers mixtes. Notons dès à présent qu'autour d'un tissage mécanique il y a presque toujours un grand nombre d'ouvriers qui travaillent chez eux, pour l'établissement, sur des métiers à bras^

Nous ne parlerons pas des fabriques de drap, parce que les femmes n'y ont pas d'attributions particulières. Le tissage de la laine, principalement confié à des hommes, se fait presque partout à bras et à domicile. Ce sont des hommes encore que l'on emploie pour apprêter le drap, c'est-à-dire le fouler, l'ouvrir avec des brosses de chardon, le tondre, le presser et le décatir. Il nous reste pourtant à signaler dans l'industrie des matières textiles quelques

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