TISSEUSES Â BRAS
anra beau embellir et adoucir les manufactures, elles ne seront jamais pour les femmes qu*un lieu d'exil.
Dans rOuest» on cultive le lin et le chanvre, on les prépare^ on les file^ on les tisse, et tout cela se fait à la main, sans le secours de la vapeur et des métiers mécaniques. La toile de Bretagne a été long-< temps en faveur sur le marché, et aujourd'hui encore on lui attribue plus de solidité qu'aux toiles de Flandre. La Bretagne est une obstinée ; elle ûle son lin au rouet et à la quenouille, elle le tisse à la main, elle le blanchit à la rosée. Le coton et les manufactures lui font, chacun à leur manière, une concurrence désastreuse; mais elle aime mieux se ruiner que se modifier. Une belle quenouille, avec son assortiment de fins fuseaux et d'élégants pesons est encore le cadeau qu'un paysan breton fait à sa fiancée. Ce ne sera bientôt plus, pour les ménages aisés, qu'un emblème, un souvenir; mais les pâtouresses dans les landes et les mendiantes sur les bords des chemins ont toujours la quenouille au côté. Le métier de fileuse, quand on n'a que lui pour ressource, ne donne pas même un morceau de pain.
La quenouille nous conduit à l'aiguille à tricoter, qui fait encore partie du menu bagage d'une femme, et qui ne tardera pas à disparaître devant l'invasion du tricot à la mécanique. Les métiers, dans la fa-
brique de la bonneterie, sont de deux sortes ; il y a l'ancien métier, le métier à diminution, qui fait directement et sans couture, un bas, un bonnet, une camisole; et le métier circulaire, récemment introduit, qui produit avec une rapidité prodigieuse des pièces de tricot continu dans lesquelles on taille un vêtement comme dansdeTétoffe. La fabrication des gants de coton est une des plus actives, à cause de l'armée et de la garde nationale. Le métier spécial pour les gants permet aux ouvrières de s'asseoir; mais la plupart des métiers circulaires les obligent à se tenir debout. C'est le seul inconvénient de cette industrie. A Troyes, le tricot se fait en ateliers ou à domicile, par portions à peu près égales. Les fabricants louent des métiers à ceux de leurs ouvriers qui travaillent en chambre ; chaque métier représente une valeur de 300 à 500 francs. Quelques ouvriers aisés et habiles achètent ou louent trois ou quatre métiers, et forment ainsi de petits ateliers assez semblables à ceux de Lyon. Il y a des hommes et des femmes dans l'industrie du tricot , mais les femmes sont en majorité et cela se conçoit, parce que l'ouvrage n'est pas fatigant, et peut sans inconvénient se quitter et se reprendre. L'apprentissage est peu de chose ; on donne deux mois de son temps , ou la moitié du bénéfice sur 50 kilos de tissu fabriqué. Une femme travaillant au métier circulaire gagne rarement plus de 1 fr. 50 c. dans sa
DENTËLUÈRES. ^05
journée» et la couture du tricot rapporte tout au plus 5 centimes par heure. Les femmes sont aussi chargées de préparer des mèches et de dévider le fil pour de très-minimes salaires.
Chaque centre industriel a sa spécialité; la bonneterie de soie et de fil d'Ecosse se fait dans leGard^ la bonneterie de coton à Troyes et au Vigan, la bonneterie de laine dans cette partie de la Somme appelée le Santerre» la bonneterie drapée à Orléans et dans les environs d'Oléron. Paris embrasse languissamment tous les genres. Il a eu longtemps le monopole de la bonneterie, et il est même entré le premier dans la voie de la bonneterie mécanique; mais la province n'a pas tardé à lui faire une concurrence redoutable par l'abaissement du prix de main-d'œuvre. Depuis l'invention du métier circulaire, la bonneterie parisienne subsiste encore, en souvenir de sa prospérité passée ; mais elle ne vit plus. On trouve çà et là quelque métier à faire des bas relégué dans une loge de concierge; c'est un héritage de famille ; les enfants continuent l'industrie de leur père avec les outils de leur père. Cette fidélité serait respectable, si elle ne tenait pas le plus souvent à une sorte de paresse d'esprit. Le métier à tricoter, si bienfaisant pour les femmes de la campagne, ne peut faire vivre une ouvrière parisienne.
Il en est de même d'une industrie plus complètement, plus essentiellement féminine ; celle des den-
telles, dont les produits sont hors de prix et dont la main-d'œuvre est Irès-faiblement rétribuée. A Paris, où la vie est si chère, on n'a jamais fait de dentelle que par exception, car les dentelles d'or et d'argent de fabrication parisienne doivent être rangées plutôt dans la passementerie. Pour le même motif, Valenciennes a presque complètement cessé de produire la dentelle qui porte son nom. C'est un travail difficile, qui demande un très-long apprentissage, et qui absorbe complètement l'ouvrière; il est si mal rétribué, que la population industrieuse du Nord trouve partout à s'occuper plus avantageusement. Gomme il faut plusieurs mois, quelquefois même une année, pour faire un coupon de trois mètres, et que les dentelUères ne peuvent attendre leur salaire pendant si longtemps, il est d'usage de les payer par bandes (il y a quatre bandes dans un mètre, douze bandes dans un coupon) ; il en résulte une charge et un danger pour le patron, quia fourni le fil et payé presque complètement les salaires longtemps avant de recevoir la marchandise. Aussi n'y a-t-il plus en ce moment à Valenciennes que trois ouvrières *. L'une, qui fait la vraie valenciénne, gagne des journées de 1 franc 30 c. ; les deux autres qui font la valencienne telle qu'on l'imite en Belgi-
1. Au contraire, la production de la valencienna esl très-a&tive à Ypres, Gourtray, Gand, Bruges^ Roulers, et dans pres(|ue toutes les parties des deux Flandres.