Statistique des prisons y tableau xiii, xiv et xv
Il est très-vrai que le prisonnier travaille sans zèle, ce qui fait une énorme différence entre lui et l'ouvrier libre. Cependant, la part qui lui revient sur le produit de son travail est un stimulant d'autant plus important qu'on lui permet d'en employer une partie à améliorer son régime, et que, dans sa situation, privé de tout plaisir, il ne saurait être indifférent aux ressources trèg^restreintes de la cantine ^ Notons encore qu'il est rigoureusement surveillé ; et il deviendra de plus en plus évident que les prisons travaillent au rabais, et qu'elles font à l'industrie libre une concurrence de prix.
Elles lui font aussi une concurrence de quantité, puisque le travail des maisons centrales, déduction faite du rabais d'un cinquième, représente aujourd'hui, au prix du tarif, une valeur de près de 4 millions. Ce chiffre est peu élevé, à cause du nombre des apprentis, et parce que beaucoup de prisonniers sont appliqués à des services intérieurs. En limitant nos observations à ce qui concerne la couture, nous arrivons aux résultats suivants : les maisons centrales ont fait concurrence au travail des couturières par 3604 ouvrières travaillant à prix réduits pendant
1. On ne vend à la cantine ni vin, ni bière, ni cidre, ni viande , ni tabac ; mais seulement du pain de ration, des pommes de terre cuites à l*eau, du beurre et du fromage. Instruction ministérielle du 10 mai 1839. L'achat de ces trois derniers aliments ne peut excéder 15 centimes par jour.
1 ISS 544 journées^ En Belgique, on n'a pas ôdilàidéré cette concurrence de quantité comme insignifiante, et tous les produits manufacturés dans les prisons belges sont réservés à l'usage des prisonniers eux* mêmes ou à celui de l'armée.
Ceux qui prétendent établit* que la concurrente des prisons est insignifiante pour lé travail libre font deUx objections : la première, c'est qu'un grand nombre de détenus ne sataient pas l'état âù4uei où les applique ; qu'ils isont héanmoins payés par l'en^ trepreueur, au moins dans une ceMaiiie mesure, ^t que par conséquent les prisons ne font pas de concuri*etice dé prix. L'autre objection, c'est que les détenus qui travailleht eti prison auràiétit travaillé en liberté, et que par conséquent les prisons Ue font pas de concurrencé de quantité.
1. En voici te détail î broderie, 41 ôuvKôrès, 10231 journées de travail; cordonnerie ^ 351 ouvrières, 109197 journées; corsets, 214 ouvrières, 59 447 journées; couture fine, 1540 ouvrières, 48^150 journées ; couture grosse, 717 ouvrières, 188 609 journées; ganterie^ 217 ouvrières, 66 0T6 journées; confection d'habits civils et militaires, 24 ouvrières (par approximation, le rapport ne donne pas de chiffre), 6934 journées. Cela fait en tout 9^544 Journées et 3104 ouvrières. Mais, pendant la même période, les hommes ont donné à la couture des habits 141 694 journées dont il est juste de déduire la moitié pour l'habillement des détenus, et la cordonnerie 435 083 journées, dont le quairt au moins a dû être consacré à un travail qui pourrait être exécuté par des femmes. Il y a donc lieu d'ajouter de ces deux chefs un minimum de 200 000 journées et de 500 ou vrières, soit en tout 3604 ouvrières et 1 122 544 journées.
CONdÙïlkËl^Cfe BÈé I*»ISOiîS. 2B7
Mais outre que ces deux objections se détruisent l*tiile Tàutre, bn petit répondre, pout la pi^eihière, que Tapprentissage de la couture est presque nul pour les feiiimés, qu*il est très-court pour les hommes, qiie l'entrépfeheur a le trarâil des apprentis pour peu de chose, et que ce travail tfest pas à dédaigner pouf lui, grâce à une surveillance de tous les instants, qu'il ne paye pas et doht il profite. Et l'on peu^ répondre, pour la secondé, qu*ll y à ilécessairement concurrence de quantité du moment qtfil y a des apprentis. Si l'oti prend tous les âiis 3000 laboureurs pour en faire des tailleurs et des cordonniers, c'est un triste service rendu à l'agriculture qui manque de bras, à la population des villes où foisonnent les éléments de désordre, et au travail de la couture, si encombré et si mal rétribué. Ajoutons ici, seulement pour mémoire, quô nous h'avotis tenu ieompte que des maisons centrales, et que nous avons entièrement laissé de côté le travail exécuté dans les prisons de la Seine et dans les maisons d'arrêt, de justice et dé correction dé tous les autres départements. En 1858, il est entré dans les prisons de la Seine â7 309 individus ; daiis les prisons départementales, 182 687; dans les maisons d'éducation correctionnelle, 9336; en tout 219 332 prisonniers. Sur ce nombre, lés prisons de la Seine n'ont fourni que 724 067 journées de travail, dont le produit a été de 387 711 francs 90 cen-
times*; les prisons départementales ont donné 1 731 817 journées de travail et produit 535450 francs 19 centimes*. Nous ne parlons pas des jeunes détenus, parce qu'on les emploie de plus en plus aux travaux agricoles ; mais il est clair que, pour les autres prisonniers, on est encore aux tâtonnements et aux essais, et qu'on obtiendra prochainement des résultats très-supérieurs, quoique la population des prisons soit flottante, et, en général, inhabile. Le travail n'est pas encore partout organisé, et les journées n'ont produit en moyenne que 46 centimes 64 dans le département de la Seine, et 31 centimes dans les autres départements.
C'est surtout dans les moments de crise industrielle que rinfluence du travail des prisons se fait sentir. L'entrepreneur subit dans de plus fortes proportions l'inconvénient attaché aux grandes usines, qui sont obligées de travailler à perte pour ne pas laisser absolument improductif le capital représenté par leurs machines. Non-seulement il est tenu par son cahier des charges d'avoir toujours du travail prêt et de la matière première en magasin pour un mois ; mais il paye une indemnité de chômage pour tout prisonnier à qui il ne fournit pas de travail. Il est donc tout simple que, quand les affaires se ralentissent au point de lui faire