CHAPITRE in
INSTITUTION DE PRÉVOYANCE, ASSOCIATIONS DE SECOURS MUTUELS, CAISSES D'ÉPARGNE.
Au nombre des institutions qui font un grand bien et ne peuvent faire aucun mal, nous plaçons en première ligne Fassociation et l'épargne, parce qu'elles fondent la prospérité matérielle de l'ouvrier, et contribuent à son avancement intellectuel et moral. Elles ne le cèdent qu'aux écoles, comme instruments de moralisation et de progrès.
Nous avons vu il y a quelques années, le princicipe de l'association invoqué et proscrit tour à tour avec une égale injustice. L'association n'est pas applicable à toutes les fonctions sociales et ne peut pas guérir toutes les plaies : mais il est désormais surabondamment prouvé en finances et en industrie que les plus grandes forces sont celles qui résultent du concours d'un grand nombre de petites forces, et que le plus grand banquier du monde est celui qui dispose de l'obole du prolétaire. Le développement de Tassociation est le correctif nécessaire de
Particle 745 du Gode civil, qui divise incessamment les héritages ; et l'une des causes de la supériorité industrielle de TAngleterre , c'est qu'ayant moins besoin de recourir à l'association, elle la connaît cependant et la pratique mieux que nous. Mais nous ne voulons considérer ici l'association que dans son application la plus incontestée et la plus directement appropriée à l'extinction du paupérisme.
On a donné dans ces derniers temps une très-vive impulsion aux sociétés de secours mutuels ^ Il s'est mêlé à cette excellente initiative un désir immodéré de surveillance et de centralisation ; c'est une tentation à laquelle ne résistera jamais l'administration française. A part cet inconvénient, qui est assez grave, on rend réellement aux ouvriers un très-grand service en favorisant et en sttscitant les associations de ce genre. Le côté^ vraiment pénible de la condiction de l'ouvrier, ce n'est pas l'obliga-
1. Une enquête faite en 1853 par la commissioti supérieure des sociétâi de secours mutuels constate qu'il y atait ttlers 2438 sociétés; mais il est certain que ce chiffre était notablement inférieur au chiffre réel. Sur 2301 sociétés, 45 avaient été fondées antérieurement au dix-neuvième siècle, 114 de 1^00 à 1814; 337 de 1814à 1830; 1088 de 1830 à 1848 j 411 de février t848au
15 juillet 1850, date de la loi de l'Assemblée législative ; 242 du
16 juillet 1850 au 26 mars 1852. 11 y avait, à la fiu de 1858, 3860 sociétés, comprenant 448914 membres participants et 58066 membres honoraires. Le nombre des membres participants, à îa fin de 1866, était de 492 865. La recette annuelle approchait de 8 millions ; le capital de réserve était de 20 750 450 francs U ne s'élevait qu'à 10 714877 francs à la fin de 1852.
SOGlâTÉS DE SECOURS MUTUELS. 347
tion de travaillery qui lui est commune avec tout le monde, ce n'est pas même l'abaissement des salai* resy c'est la nature précaire de ses ressources^ qui cessent immédiatement avec son travail. Une maladiCi une blessure jettent dans le dénûment, du jour au lendemaini un ouvrier laborieux, rangée aisé. Il ne peut yivre et faire vivre les siens pen-^ dant sa maladie sans contracter unedette» et la plupart du temps il ne peut ensuite payer cette dette qu'en s'écrasant de fatigue et en prenant sur son nécessaire. Le orédit est très-restreint, parce que le fournisseur lit à livre ouvert dans la situation de l'ouvrier et sait aussi bien que lui ce qu'il peut ga* gner par un surcroît de travail ou économiser par un surcroît de privations. Ainsi, quand on secourt un ouvrier malade, on ne le sauve pas seulement de la maladie ; on le sauve de la dettCi c'est-à-dire de la ruinCé
Mais si ce secours vient d'une bienfaisance toute spontanée, il a quelque chose d'humiliant. Il ne faut pas se récrier contre ce mot et parler d'orgueil déplacé. L'ouvrier qui vit de son travail sans rien devoir à personne, et qui élève honorablement sa famille à la sueur de son front, éprouve au fond du cœur une fierté légitime à laquelle tout honnête homme doit rendre hommage. En recevant un se-> cours purement gratuit, il est impossible qu'il ne se sente pas diminué à ses propres yeux. Qui sait
s'il ne s'y accoutumera pas plus tard? Ce secours d'ailleurs est précaire. L'ouvrier valide n'est nullement rassuré contre les conséquences d'une maladie par cette chance de trouver une main généreuse qui lui vienne en aide. U n'a de sécurité ni pour lui ni pour ses enfants. Ce n'est que dans le sein de l'association qu'il se trouve enfin affranchi de l'incertitude du lendemain ; c'est par elle seulement qu'il peut se dire qu'il ne dépendra jamais de personne. Ce sentiment fait beaucoup non-seulement pour le bonheur de l'ouvrier, mais pour son caractère. Les ouvriers associés ont cette- dignité, cette assurance que donne la conscience d'une position acquise» d'un droit reconnu. Us se sont astreints volontairement à payer la cotisation, mais une fois l'obligation contractée, l'épargne est pour eux un devoir, et ne tarde pas à devenir une habitude. La solidarité qui unit tous les membres donne à chacun sur la conduite des autres un droit de contrôle également utile à exercer et à subir. Grâce à l'association, ils connaissent la douceur de porter sous le toit d'un ami des consolations et des secours. S'ils ont associé leurs enfants en même temps qu'eux, cette sollicitude paternelle contribue à resserrer les liens de la famille. Enfin les plus habiles et les plus recommandables sont appelés par Télection à faire partie du conseil. Ils y apprennent comment la propriété naît dif travail et de l'épargne ; ils y
acquièrent la connaissance des hommes et des affaires. Us y siègent souvent à côté de leurs patrons, et contractent avec eux des relations d^estime et de confiance réciproques. La manufacture cesse d*ëtre à leurs yeux le champ de bataille où le travail et le capital se trouvent en présence. Cette bonne œuvre accomplie en commun éclaire tout le monde sur la véritable nature d'une entreprise où chefs et travailleurs ont le même intérêt, avec des risques et des profits inégaux ^
Il importe que les sociétés de secours mutuels, destinées à fortifier la famille en introduisant pour la première fois sous le toit du pauvre le sentiment de la sécurité, ne perdent jamais leur caractère d'institutions graves et presque religieuses. Il existe à Lille un certain nombre de sociétés limitées à 100 membres, dont l'origine est assez ancienne', et qui, sous le nom de sociétés de malades^ constituent plutôt des associations de buveurs. Elles ont toutes leur siège dans un cabaret. C'est là qu'elles tiennent leurs assises de chaque mois, et qu'elles consomment à la fin de Tannée, dans une orgie, la partie des amendes et des cotisations qui n'a pas été absorbée par les secours'. On pourrait citer dans d'au-
1. Voyez le Paupérisme et les associations de prévoyance^ par M. Emile Laurent.