La Guyane acquit 'i^lors , dans l'esprit -du
gouyernement français, une importance qu'elle n'avait jamais eue.
435. Le duc de Choiseul principalement, en sa qualité de ministre de la guerre et de la marine, eut à cœur de procurer à la France un dédominagement du Canada et de la Louisiane, en bien développant la colonie de Gayenne. Il ordonna donc à Bellin d'interrompre son atlas maritime, et de faire paraître au plus tôt un ouvrage spécial où il fit valoir les ressources de la Guyane Française. Il fallait que ce moyen consolateur fût offert à la France à côté du traité définitif, qui allait être signé le 10 février 1763,
436. Pressé par le temps, Bellin réunit à la hâte les cartes de la Guyane qu'il venait de faire graver pour son atlas général ; il les disposa seulement dans un autre ordre ; et il les fit entrer telles quelles dans sa monographie de la Guyane.
437. Or, dans deux de ces cartes se trouvait marquée la limite de la Guyane Française et du Brésil ; et dans toutes les deux, ~ se basant probablement sur une interprétation indue d'un document portugais qui nous occupera longuement, — Bellin avait arrêté cette limite à la latitude de 2"* 50' nord, c'est-à-dire à la rivière de Conani, au nord du Mayacaré.
438. C'était beaucoup trop pour le traité d' Utrecht ; mais ce n'était pas assez .pour les circonstances, qui exigeaient que la Guyane Française fit grande.
439. Dans l'impossibilité de refaire ses cartes, Bellin se rabattit sur son texte.
440. Il emprunta les arguments de La Gondaminoi pour prétendre que la véritable riviôre de Vin*
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cent Pinçon , et par conséquent la limite légale du traité d'Utrecht, devait être la branche occidentale du canal de Maracâ se continuant avec l'Araguari.
A&1 . Mais ensuite, sentant que les allégations de La Gondamlne ne suffisaient pas pour convaincre de méprise les signataires du traité d'Utrecbt, puisqu'ils avaient eu la précaution d'ajouter au nom de Vincent Pinçon le nom indigène de la rivière limite, Bellin voulut compléter la difficile démonstration, en prouvant que le nom indien du fleuve du Cap d'Orange avait aussi été porté par le Vincent Pinçon de La Gondamine. — C'est là le côté original de son travail,
&&2« L'idée de M. de Cbaranville ne lui convint pas; il vit clairement qu'il y avait loin de Warypoco à Oyapoc.
hhi. Mais l'office du marquis de FerroUes, en date de 169 A, séduisit l'imagination de Bellin. Le nom a Oyapoc^ en toutes lettres, s'y trouvait appliqué W une lie bien au sud du Cap d'Orange. Dans l'agitation fiévreuse de son travail trop rapide, Bellin n'aperçut que l'identité du nom, et il se flatta d'avoir mis la dernière main à l'œuvre de La Condamine.
hhh. Je copie Bellin. — « Voici ce. qui peut avoir » donné lieu à quelques auteurs de confondre la rivière » de Vincent Pinçon avec celle d'Oyapoco, c'est que » dans la plus grande des isles qui sont à, l'embouchure » de la rivière des Amazones, il y va une rivière qu'on » nommoit anciennement rivière d'Oyapoco , située » environ à moitié cbemin entre le Gap de Nord et Paru )) [Para], comme je l'ai trouvé bien prouvé dans un mé* B noire manuscrit de M. de FerouUe, gouverneur de
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» la Guyane, envoyé au ministre en 1694, avec une » carte manuscrite de ce temps. De sorte que les Por- )> tugais se sont servis de la ressemblance du nom de » ces deux rivières d'Oyapoco, quoique éloignées de » cinquante lieues Tune de l'autre, pour fonder leurs » prétentions aunielà du Cap de Nord. Mais il est cer- » tain que Vincent Pinçon n'a pas entré dans notre » grande rivière d'Oyapoco, mais dans une rivière voi- » sine du Cap de Nord, qui portoit et porte encore le » nom d'Oyapoco. »
445. Il est évident que Bellin fut victime d'une étrange hallucination. — D'abord l'Oyapoc de M. de FerroUes n'était pas une rivière, mais, une île; on l'avait bien métamorphosé ultérieurement en rivière, mais c'était le fait d' autrui, comme nous le verrons dans une autre lecture. Mais en accordant que ce nouvel Oyapoc fût déjà pour FerroUes un cours d'eau, il ne se trouvait pas à l'ouest du Cap Nord, et à 50 lieues au midi du Cap d'Orange, comme Bellin le prétendait : — il se trouvait hors de la Guyane, 50 lieues au midi du Cap Nord. Bellin lui-même, dans l'une de ses cartes, l'avait placé dans l'île dfe Marajô, et il confirmait cette position dans le texte que nous venons de voir, en disant que l'Oyapoc de Ferrolles se trouvait dans la
plus grande des isles qui sont à P embouchure de la rivière iles j4 ma zones é
446. Voilà donc à quoi fut amené Bellin par la précipitation de son travail. Lui, qui accusait les Por* tugais de confondre le Vincent Pinçon du Cap Nord avec une rivière placée cinquante lieues plus au nord, mais toujours dans la Guyane, — il confondit ce même
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Vincent Pinçon avec une rivière coulant tout entière hors de lit Guyane !
AA7. La tentative de Bellin, d'appliquer au Vincent Pinçon du Cap Nord le nom d'Oyapoc, fut donc en vérité plus malheureuse encore que celle de M. de Cbaranville.
àhS. Mais Bellin était en France l'ingénieur hydrographe du dépôt général de la marine, et il traitait de la Guyane Française dans un ouvrage ex-professo et officiel : son assertion magistrale ne pouvait pas manquer d'être crue sur parole.
449. Dès l'année 1770, elle fut répétée, comme dogme géographique, dans un livre hollandais fort estimable d'ailleurs, — la Description de la Guyane^ par Hartsinck. N'alléguant aucune preuve, copiant tout bonnement Bellin sans le nommer, Hartsinck affirma que, selon le traité d'Utrecht, la limite de la Guyane Française et du Brésil était tout à l'ouest du Cap Nord, à une petite rivière portant le double nom de Vincent Pinçon et Oyapoc,
450. D'un autre côté, la délimitation par la presque totalité du tronc de l'Araguari, si avantageuse à Cayenne, se propageait de plus en plus, à la faveur du grand nom de l'académicien français.
451. En 1773, la carte de La Condamine, avec sa légende au tronc de l'Araguari, fut reproduite telle quelle dans un atlas anonyme destiné à accompagner Y Histoire philosophique des deux Indes par l'abbé Raynal.
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i52. En 1778, on publia une nouvelle édition de la relation de La Gondamine, avec sa carte et sa légende au tronc de TAraguari.
A53. Dans la même année 1778, Simon Mentelle, garde du dépôt des cartes et plans de la colonie de Gayenne, ancien ingénieur géographe du roi, dressa à Gayenne, par ordre du gouvernement, une grande carte de la Guyane Française, dans laquelle la partie de la côte, depuis le Gap Nord jusqu'au Gap d'Orange, fut extraite de la grande carte manuscrite de La Gondamine. Gette carte de Mentelle est restée inédite ; mais une réduction littérale en fut donnée en 1780 par l'ingénieur Bonne, dans l'atlas dont Raynal enrichit la superbe édition genevoise de son livre populaire. La fausse légende délimitatrice y fut maintenue au tronc de TAraguari et à sa prétendue branche nord.
i6A. G' est ainsi que la répétition , la meilleure figure de rhétorique^ imposait aux esprits les plus justes le faux pour le vrai , et allait asservir à sa toute-puissance le gouvernement lui-même.
SIXIÈME LECTJURE,