‹ L'Oyapoc et l'AmazoneChapitre 34 sur 81 · LE 2 JUILLET · texte numérisé non relu

LE 2 JUILLET

. &56. Enfantée & Gayenne en 1727, la prétention de changer la limite d'Utrecht, et de la transporter de rOyapoc an voisinage de l'Amazone, avait donc été soutenue en Eiurope par de nombreuses publications.

i56. Et cependant, jusqu'à l'année 1777, ce ne fut qu'en théorie que la Guyane Française avoisina l'Amazone. Dans le fait, on tenait toujours la limite à la rive gauche de l'Oyapoc.

A57. La fondation du fort Saint-Louis avait été suivie bientôt de celle de quatre missions par la Gom- *pagnie de Jésus : la mission de Saint-Pierre, la mission de Saiitt^Paul, la mission d'Ouanari, la mission de Sainte-Foi. Ainsi que le fort, elles se trouvaient toutes sur la rive gauche de l'Oyapoc.

468. Après la suppression des Jésuites, ces missions disparurent; mais la rive gauche de l'Oyapoc fut toujours occupée par des colons de Gayenne* Ils éttûeiit au nombre de soixante en 1776.

459. Sur la rive droite de rOyapoc, et de là verg rAmazone, aucune construction française, aucun propriétaire français.

460. Mais, si la France, par respect pour le traité d'Utrecht, s'était abstenue de dépasser l'Oyapoc, — le Portugal de son côlé, par un faux calcul, n'avait pas fait non plus le moindre établissement sur les terres autrefois en litige. .

461. C'était pourtant, du Cap d'Orange à Macapà, un rivage de plus de cent lieues.

462. Sans doute, le gouvernement portugais avait trouvé prudent d'interposer un gi*and désert entre le Paré et Cayenne, afin d'éviter la contrebande sans FembaiTas de la surveillance; d'autant plus que ce territoire, à peine connu sur ses bords, avait la réputation de ne consister qu'en marécages malsains.

463. Mais l'expérience montra qu'on aurait dû plutôt ne pas oublier que les Français avaient de tout temps envié l'Amazone, et que le Français a pour caractère distinctif d'être à la fois vif penseur et vif faiseur.

464. La faute du gouvernement portugais fut d'abord exploitée par un ami de La Condamine, nu grand ingrat nommé Godin des Odonais, fixé sur la rive gauche de l'Oyapoc depuis l'année 1750. Il établit une sorte de compagnie pour aller faire la pèche du lamentin aux environs du Cap Nord; et la libre fréquentation de ces parages devait contribuer à répandre à Cayenne

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la persuasion qu'ils étaient légitimement compris dans la Guyane Française.

&6Ô. Puis enfin, le gouvernement du roi fit occuper pour son compte le territoire non surveillé.

&66. Voici conunent s'opéra cette occupation officielle.

A67. Le grand essai de colonisation du Kourou par des bras libres, entrepris en 1763 par le duc de Choiseul, avait coûté à la France trente millions, quatorze mille hommes, et une grande douleur ; un essai sur les bords de TApprouague, tenté en 1766 par le nouveau ministre de la marine et des colonies, le duc de Praslin, avait absorbé en pure perte les avances du gouvernement et huit cent mille francs d'ime compagnie. Ces désastres rappelaient à la mémoire ceux de Brétigny et de Roy ville dans le siècle précédent ; et Ton ne parlait plus de la Guyane qu'avec horreur, lorsqu'en 1776 M. le baron de Bessner^ brigadier des armées du roi, eut l'art de faire de ce gouifre la terre de promission.

468. Fraîchement retourné de Cay enne , où il avait été commandant militaire, et visant à être gouverneur de la colonie, M. de Bessner, doué d'une instruction agréable et d'une imagination opulente, pénétra les plus hauts personnages de son enthousiasme pour la nature splendide qu'il venait de contempler; et il s'attacha à les convaincre que les catastrophes qu'on déplorait, étaient dues à ce que, dans le but le plus louable, on s'était opiniâtre à exposer les Européens à

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rintempérie d'un climat pour lequel ils n'étaient point faits ; mais que, si on avait le bon sens d'utiliser des constitutions convenables, on verrait bientôt le sol de la Guyane devenir pour la France le trésor le plus riche. Et là-dessus, conjointement avec un nouveau plan d'exploitation du centre de la Guyane Française par le système ordinaire d'esclavage, M, de Bessner proposa, aux deux extrémités du pays, l'établissement de deux colonies d'un genre émoustillant.

469. Du côté des Hollandais, trente mille nègres marrons, échappés de Surinam et hébergés en toute liberté dans quarante villages qu'on ferait surgir pour eux, édifieraient la race blanche par la perfection de leur vie pastorale:

470. Du côté du Brésil, ce serait un magnifique refleurissement des missions du Paraguay. On y admi* rerait cent mille Indiens, tout au moins, attirés de leurs bois par le zèle de deux cents ex-jésuites, et réunis dans cent • cinquante villages improvisés, — alimentant de bœuf et de lamentin la Guyane et les Antilles, et soignant en grand, au profit de la France, le cacao, les épiceries, la vanille, là cochenille, et les vers à soie.

471. Or, pour l'emplacement de cette superbe colonie indienne, M. de Bessner en agissait comme si le traité d'Utrecht n'eût jamais existé.

472. Incapable d'études arides, il ne connaissait, en fait de limites, que le fameux mémoire cayennais de 1688, réclamant pour la Guyane Française tonte la rive gauche de l'Amazone comme lui appartenant d€ plein droit

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A73. n établissait donc bravement ses deux cents missionnaires et leurs* cent mille néophytes, depuis rOyapoc jusqu'à l'Amazone.

&7A. Se flattant d'être lui-même l'exécuteur de son utopie, M. de Bessner mit tout en jeu pour la faire agréer : belles paroles, beaux mémoires, belles cartes coloriées.

A76. Il s'y prit avec tant d'adresse qu'il sut inté« i-esser à ses plans tout ce qu'il y avait en France de plus élevé : à la cour, — Monsieur y c'est-àniire le frère putné du roi Louis XVI, roi lui-même sous le nom de Louis XVIII, — Madame Adélaïde de. France, tante du roi, — et le prince de Conti : dans le gouvernement, le premier ministre : parmi les savants, BuiTon.

470. Il électrisa même si bien les esprits les plus positifs, qu'il décida les deux plus fortes têtes de la finance, — M. Paultz, fermier général, et M. de Belle- Isle, chancelier du duc d'Orléans, — à figurer comme directeurs d'une troisième compagnie de la Guyane, dont le principal actionnaire devait être Monsieur^

hll. Il ne manquait que la sanction du gouver-^ nement; et l'on s'adressa à M. de Sartine, ministre de la marine et des colonies, demandant un octroi et des privilèges de culture et de commerce.

478. M. de Sartine, qui regardait comme une leçon instructive l'échec de ses deux prédécesseurs, ne partageait pas l'engouement général : il voulut sou-^ mettre les projets magnifiques de M. de Bessner à l'examen d'un homme de réflexion ; — et il choisit Mé Malouet^ qui est mort en 181A, ministre de la ma*

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rine et des colonies de Louis XVIII, ayant joui constamment de la plus belle réputation d'austérité, et qui était alors commissaire général de la marine et membre du comité de législation des colonies.

170. M. Malouet présenta au ministre un rapport volumineux, dans lequel, tout en déclarant qu'il n'admettait ni ne rejetait le projet de civilisation des Indiens et des nègres, tout en insistant sur la nécessité d'une étude préalable de cette question sur place, il concluait cependant à l'approbation immédiate des missions jésuitiques, — seulement avec beaucoup moins de missionnaires, et beaucoup moins de terrain.

A80. M. Malouet proposa au gouvernement de commencer par l'essai d'une seule mission; mais, s'il diminuait le nombre des missionnaires, il en épurait la qualité avec une recherche exquise.

A8i. Je copie M. Malouel. « De tous les prêtres à » employer à une semblable mission, il n'y en auroit » pas de plus capables que quelques-uns des ex-jésuites «> qui ont été chassés du Maragnon par les Portugais, » et qui sont actuellement retirés en Italie. L'habitude » de vivre avec les Indiens, le grand crédit qu'ils avoient » parmi eux, et la haine qu'ils ont conçue contre les )) Portugais, nous rendroient ces missionnaires infini- )) ment utiles; mais il faudroit faire très-secrètement » le choix des plus intelligens, et cette opération ne n pourroit être confiée qu'au ministre du roi à la cour » de Rome. »

A82. Pour ce qui est du territoire, M. Malouet savait trop bien que le traité d'Utreçht avait adjugé au Brésil les deux bords de l'Amazone, pour qu'il ne vit

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pa3 qu'il y avait impossibilité à étendre la Guyane Françidse le long de ce fleuve ; mais, quant à la limite précise, il eut le tort de ne pas prendre en considération tous les éléments de la question. Il négligea le traité fondamental de 1700, et la déclaration faite à FerroUes en 1688 par le commandant portugais du fort d'Araguarl.

483. Ces deux documents , d'une importance majeure, existaient cependant aux archives de Versailles, que M. Malouet avait compulsées. Si M. Malouet en eût pris connaissance, il aurait acquis la conviction que la limite stipulée à Utrecht n'était autre que le fleuve du Cap d'Orange ; et juste comme il était, il aurait tranché net cette longue question de l'Oyapoc.

484* Il accorda, malheureusement, trop de ccm-* fiance aux ofiices des gouverneurs de Gayenne, et aux publications de Milhau, La Gondamine, Bellin et leur école. Égaré par eux, il donna la limite légale d' Utrecht à la baie de Vincent Pinçon comme une chose de noto^ riété publique ; et il cx)nseilla au gouvernement de con-vertir enfin cette limite de droit en limite de fait.

486. Je copie de nouveau M. Malouet. — « Il est » notoire que les Portugais ont reculé à^ cinquante u lieues au delà du Gap du Nord leurs bornes préten- )) dues, et cpi'ils y ont établi des postes et des missions, j) à la faveur desquels ils enlèvent les Indiens établis n dans notre territoire, et nous ferment toutes les ave- » nues de Rio-Négro, dont la navigation seroit pour » nous si importante. Cette portion de côte usurpée » par eux est d'ailleurs très-précieuse, par la facul.é

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» que nous aurions d'y établir la ptehe dulamentin... n — (( Comme il pourroit être dangereux de parottre » douter de la légitimité de nos droits, on croit que le » préambule nécessaire à toute négociation, seroit de » déclarer à la cour de Portugal que le roî, aux termes » du traité d'Utrecht, a ordonné rétablissement d'un » poste dans la baie de Vincent Pinson, d'où Sa Majesté n se propose de faire tirer une ligne droite de l'est à i> l'ouest pour la fixation des limites. Il est alors certain » que plusieurs postes et missions portugaises se trou- » veront enclavés dans nos terres, et il seroit bien ,n intéressant d'y retenir les Indiens qui y sont habitués. M L'établissement de ce premier poste doit donc être » confié à des missionnaires intelligens , accompagnés n de quelques soldats, et doit suivre de prés la décla- » ration qui en sera faite à la cour de Portugal et à son )) gouverneur au Para. 11 n'est pas vraisemblable que )i celui--ci oppose la force ouverte avant d'avoir reçu » des ordres de sa cour, qui seront au moins suspendus » par la négociation, surtout dans la position où se » trouve actuellement le roi de Portugal. Mais si, contre » toute probabilité, le gouverneur du Para faisoit enlert ver nos missionnaires, il semble que les circonstances n actuelles teroient bien favorables pour avoir raison » d'une infraction aussi manifeste au traité d'Utrecht. » — Indépendamment de la pèche du lamentin, et de » l'augmentation de terres que cet arrangement nous n assure, il nous ouvre la traite des bestiaux au Para ; » et par Bio-Négro, la navigation interlope sur le fleuve ' n des Amazones. »

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i86« Faisons une pause, pour bien apprécier cette importante partie du travail àt M« Malotiet

487. 1"" Remarque. En se plaignant, dans Tannée 1776^ que l6 Brésil s'étendait jusqu'à cinquante lieues au nord de la baie de Vincent Pinçon, et en déclarant que l'arrangement par lui proposé assurait k la France une augmentation de terres, H. Malouet avouait positivement que la limite de fa it entre la Guyane Française et le Brésil était toujours à l'Oyapoc. Il est donc bien avéré, {Mule témoignage irrécusable de M. Malouet, que la cour de France convint avec celle de Portugal pendant soixante* trois ans, que la limite d'Utrecht était au fleuve du Cap d'Orange, et qu'elle résista pendant cinquante ans aux tiraillements continuels de la presse et des gouverneurs déCayenne. Ce fut donc l'influence de M. Malouet, qui réussit à faire épouser au gouvernement du roi les vues cayennaises : nouvel exemple du danger d'une belle réputation chez un homme entiché d'une erreur.

i88. 2* Remarque. M. Malouet afiirmait an gou* vernement que les Portugais avaient établi des postes et des missions entre le Cap Nord et le Cap d'Orange ( mais il est certain que cette côte avait été laissée par eux' sans aucun établissement, et même sans aucune surveillance. Les Portugais n'avaient occupé que l'Amie zone, à partir de Macapà; et puis le Rio Negro-et son affluent le Rio Branco< M« Malouet prenait comme établis sur le bord de la mer les postes et les missions de ces deux rivières intérieures, considérablement

éloignées de l'Océan. Une semblable méprise décèle chez lui une étude bien superficielle de la question ; et elle jette sur ses autres assertions une grande défaveur.

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489. 3* Remarque. Les circonstances fas^orables auxquelles M. Malouet faisait allusion, pour transporter la limite d'Utrecht au voisinage de l'Amazone, c'était la guerre dont l'Espagne tourmentait le Portugal au sujet de leurs possessions américaines, et qui détournait de l'Amazone l'attention du gouvernement portugais, pour la concentrer tout entière aux environs de la Plata. Le 6 juin de cette même année 1776, l'Espagne avait résolu d'envoyer contre les provinces méridionales du Brésil une expédition formidable ; et cette expédition, composée de cent vingt-deux navires portant dix mille hommes de débarquement aux ordres de Cevallos, partit efiectivement de Cadix le 12 novembre. — Il faut convenir qu'en spéculant sur une semblable conjoncture pour porter préjudice à une nation amie de la France, M. Malouet compromettait beaucoup la justice de la cause cayennaise.

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