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successivement faite du monde ou de la Terre, notre domicile flottant.
Interrogez ceui qui n*ont jamais cultivé leur esprit. Ils vous répondront très-sérieusement que la lune, le soleil et les étoiles, ne sont que des flambeaux créés à l'usage des habitants de la Terre : c'est aussi écrit dans la Bible, bien différente de la Bible de la Nature. Vous perdriez donc votre temps à essayer de les convertir. Si vous leur dites que la Terre tourne, ils répliqueront sans hésiter que c'est impossible, qu'ils le verraient bien, de leurs propres yeux, si c'était vrai : ils invoqueront ici le témoignage du sens de la vue, dont ailleurs ils font, pour la plupart, si bon marché. Ils ne manqueront pas de vous faire une objection qui est pour eux d'un très-grand poids. « Si, disent-ils, la Terre tournait, les corps suspendus dans l'air ne suivraient pas le même mouvement, et alors on les verrait aller en arrière vers l'Occident, pendant que la Terre s'avancerait vers l'Orient. » Cette objection paraît d'accord avec nos sensations; elle se trouve, déplus, textuellement inscrite dans le livre de celui qui représenta longtemps la science, dans l'Almageste de Ptolémée. Qui aurait dès lors osé résister à la triple autorité de l'assentiment de tous, de la science et du sens commun ?
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Cependant la Térilé, dont la place était ainsi usurpée par l'erreur, — nous le savons aujourd'hui, on l'ignorait alors, — essaya doucement de se faire entendre par Id bouche de Pythagore. Mais l'erreur, toujours impatiente et hautaine, força aussitôt le philosophe à se taire. Non content de son triomphe, uniTersellement acclatné, le grand pontife de l'astronomie, Ptolémée, lanlpa aux Pythagoriciens persécutés ce coup de pied dédaigneux : « Ces gens-là ne sentent pas, s'écria-t-il, ^combien leur idée, que la Terre tourne, est souverainement ridicule. » Yoilà comment l'autorité prétend sanctiotmerses dogmes. Place à l'erreur!
La Terre reçut donc de l'imagination deshottime» lès formes les plus singulières. Les uns lui donnaient la forme d'un dé, fixé par ses quatre arêtes à la voûte céleste : cette conception imaginaire, qui s'éloignait le plus de la vérité, avait des partisans fanatiques. Les autres présentaient la Terre comme uil disque plat, protégé, soit par un énorme serpent, soit par le fleuve Okéanos où venait tous les soirs se baigner le Soleil. D'autres assimilaient la Terre à une timbale dont les pieds devaient, comme autant de racines, s'étendre à l'infini.
Quelques philosophes enseignaient que la Tetre
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a la forme d'un plateau, et qu'elle est assujettie par des ligaments comme la tête Test au tronc ; ils admettaient en même temps comme exacte la croyance populaire, d'après laquelle les astres s'éteignent quand ils se couchent, et se rallument quand ils se lèvent. Ceux qui enseignaient, que la Terre est ronde et qu'elle tourne sur elle-même, se rapprochaient le plus de la vérité. Aussi furent-ils le plus vivement combattus. Les disciples de Pythagore, qui avaient essayé de propager cet enseignement, furent exilés, condamnés à mort comme des novateurs delà pire espèce. Si leurs juges avaient pourtant voulu seulement regarder autour d'eux-mêmes, ils auraient reconnu combien leur sentence était fausse et inique. Quand un navire s'éloigne des côtes pour gagner la haute mer, on ne le voit disparaître que graduellement; la quille a déjà disparu, quand le sommet des mâts est encore visible. Pourquoi? Évidemment parce que la Terre est ronde. Quand dans une éclipse de Lune, dont Thaïes connaissait déjà la cause, l'ombre de la Terre, se promenant silencieusement dans l'espace, vient à se dessiner sur la face de la Lune, cette ombre est ronde; cela sautait de tout temps aux yeux de tout le monde. Mais, les hommes, une fois à cheval sur une idée tournent le
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dos à tous les arguments qui pourraient les déôorçonner.
Le développement successif de Tidée du monde montre, de la façon la plus éloquente , combien rhomme incline à tout rapporter à lui-même. La Terre était d'abord pour lui le centre de l'Univers, et il réglait là-dessus ses observations et«es intérêts. Ce sentiment centralisateur, égoïste, exclusif, augmente en passant de Tespèce aux races, des races aux nations, des nations aux personnes, où il semble acquérir sa plus forte intensité : c'est ainsi qu'un corps qui tombe s'accélère à mesure qu'il approche de son centre d'attraction. Pour les Israélites, qui s'estimaient le peuple favori de Jéhovah, à l'exclusion de tous les autres peuples, Jérusalem était l'ombilic de la Terre; pour les Grecs, qui se plaçaient sous la protection immédiate de Jupiter, de Neptune et de Minerve, l'ombilic de la Terre était le mont Qlympe, résidence favoritede leurs divinités; pour les Chinois, c'est leur propre empire, l'empire du Milieu, le Céleste empire. Récapitulons. Parmi les astres, la Terre occupe, pour tout le genre humain, la place d'honneur; parmi les races, même les plus sauvages, chacune se donne pour supérieure aux autres ; parmi les nations, chacune se croit la première-, et, si nous descendons jusqu'aux individus,
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nous verrons que chacun parle et agit, comme s'il était infaillible, omniscient, et que ses idées, ses sentiments, ses préférences (lussent primer celles de tout le monde. C'est ainsi que le cercle se referme, un serpent qui, roulé en spirale, se mord la queue. Quel monstre que Tégolsme humain 1
Les attaques que Ton porte à Tégolsme dans Tordre moral ont toujours été bien faibles, presqu'ini^nsibles. Aussi sa vitalité n'y a-t-elle été jamais sérieusement atteinte. II n'en est pas de même des coups que le monstre d'erreur a reçus et continue à recevoir dans l'ordre physique. C'est là que la science finira, espérons-le, par en avoir raison. L'exemple, dont nous allons continuer le récit, est du moins fort encourageant.
Hercule et Saint Michel, transportés du domaine de la légende dans celui de la réalité, sont la plus saisissante image du génie aux prises avec Terreur ou avec Tinconnu. Christophe Colomb en réalise le type. Entrant à pleines voiles dans cet océan de ténèbres, mare tenebrosum, que la fable avait peuplé de démons, il fit preuve d'une bravoure bien plus grande que celle qu'on pourrait déployer sur un champ de bataille; car ici, quelque fort que soit Tennemi, on ne perd jamais, encouragé par des
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précédents, Tespérance de vaincre. Mais là, point de précédent : c'était tout à fait cet inconnu qui, selon le mot de César, épouvante tant les hommes. Envoyant la boussole, Tinfaillible guide du navigateur, changer soudain de direction, Colomb se croyait luimême à rentrée d'un monde où les lois de la Nature paraissaient mterverties« Cependant il sut maîtriser son trouble, et, par son calme apparent il assura le succès d'une eipédition qui laisse bien loin derrière elle Teipédition des Argonautes. Mais ce ne fut là que la moindre de ses victoires. Pendant vingt ans, cet homme, vraiment grand, avait été pour ses contemporains un objet de raillerie ou de pitié. Pendant vingt ans il avait mendié aux portes des rois la faveur de doter le genre humain d'un nouveau monde* C'était là son idée fixe. Aussi le prenait-on pour un fou. On ne voulait point admettre qu'en dehors de l'Asie, de l'Europe et de l'Afrique, qu'en dehors de l'ancien continent, où s'étaient déroulées toutes les scènes de l'histoire^ il pût y avoir un autre continent d'habité, ou que toute une moitié de la Terre, que tout un hémisphère eût pu, depuis la création du monde, rester inconnu à l'autre. Que ciirait-on cependant de celui qui ne voudrait accorder à la Lune qu'un seul hémisphère, par
la seule raison que Tautre hémisphère nous reste constamment caché ?
Enfin, il se trouva un roi et une reine, qui condescendirent à écouter « ce pauvre fou, qui voulait chercher l'Orient par TOccident. »Mais les souverains de Castille et de Léon demandaient d'abord à se renseigner. C'était tout simple. Donc, par un ordre de Ferdinand et d'Isabelle, les astronomes et les géographes les plus célèbres de l'Espagne furent convoqués à Salamanque. Ce conseil de savants, d'avance prévenu contre c< l'utopie d'un aventurier, » commença par renouveler la burlesque objection des antipodes. « Y a-t-il rien de plus absurde, s'écriaient d'illustres personnages, que de croire qu'il y a des habitants ayant leurs pieds opposés aux nôtres, des gens qui marchent les talons en haut et la tête en bas, pendant qu'il pleut, qu'il grêle et qu'il neige de bas en haut! » Colomb voulait répUquer en montrant des mouches qui se promenaient en haut comme en bas, à la surface d'un globe de carton; mais on lui ferma la bouche par l'autorité d'un grand saint. Saint Augustin avait déclaré que la doctrine des antipodes était incompatible avec la foi : admettre, disait-il, l'existence de contrées habitables dans l'hémisphère opposé au nôtre, ce serait croire à des
peuples qui ne desceudent pas d'Adam ; car il leur aurait été impossible de franchir l'Océan. Comment prétendre alors le traverser aujourd'hui? — Pour réfuter l'argument de la sphéricité de la Terre, les contradicteurs de Colomb citaient des textes de la Bible, d'après lesquels la Terre devait être plate et se rapprocher de la forme du Tabernacle. — Ceux qui ne niaient ni la rotondité de la Terre, ni l'existence des antipodes, se prévalaient de l'autorité des auteurs pi'ofanes pour soutenir que les régions tropicales sont inhabitables à cause de leur extrême chaleur, ou que la Terre n'est ornée de la voûte céleste que dans notre hémisphère, l'autre moitié étant un chaos inabordable. — Quelques-uns alléguaient la grandeur de notre globe, dont la circumnavigation exigerait de longues années. — Enfin ceux qui donnaient à la Terre la forme d'une poire prétendaient qu'aucun navigateur ne pourrait aller en Orient par l'Occident, parce qu'on rencontrerait en route unetubérosité infranchissable.
Colomb pouvait opposer bien des textes à ses adversaires pour leur montrer que son idée n'était pas tant absurde. Ainsi, sans parler de l'Atlantide de Platon, de l'Antilla des Carthaginois; sans invoquer l'autorité de Posidonius, de Strabon, de Plu-
tarque, il pouvait citer ces vers de la Médée de Sénèque :
Il viendra des temps où l'Océan brisera ses liens Et qu'une vaste plage s'ouvrira à l'horizon ; Téthys découvrira de nouvelles terres, et thulé tie sera Plus aux confins du inonde.
Colomb connaissait ce passage prophétique ; car on le voit deux fois copié de sa main dans Tébauche de son fameux livre : de las Profecias^ qu'il avait entrepris d'écrire vers la fîn#de sa carrière. 11 connaissait sans doute aussi ce remarquable passage de Roger Bacon : « La mer ne couvre pas les trois quarts de la Terre. Un quart donc au moins doit se trouver au-dessous de nos régions habitées. L'Orient est plus rapproché de l'Occident qu'on ne le suppose-, la mer qui les sépare est relativement petite et n'atteint par la moitié delà sphère terrestre. Mais, quel est cet intervalle? C'est ce qui n'a pas été mesuré de nos jours, et nous ne le trouvons pas davantage dans les livres des anciens. Faut-il donc nous étonner qu'une grande partie de la Terre nous soit encore inconnue * ? » Voilà ce qu'avait écrit Roger Bacon deux siècles et demi avant la découverte de