Roger Bacon, Opus majus, p. 184 (édit. Jebb
PROGRÈS A PÉRIODES DÉTBRMINABLES. 187
r Amérique. Son sort fut celui des sentinelles ai^ancées : privé de sa liberté, jeté en prison , il mourut abreuvé de dégoût.
Mais les juges de Colomb avaient des yeux pour ne pas voir, et des oreilles pour ne point entendre. C'est un utopiste, disaient les plus modérés. Les aveugles, qui se délivraient à eux mêmes le brevet de clairvoyants, répétèrent le mot, et la découverte de l'hémisphère opposé au nôtre fut retardée de dix ans. Cette découverte ne changea pas seulement la face de la géographie. En démontrant que la Terre est sphérique et librement suspendue dans l'espace, elle prépara l'avènement de Tastronomie moderne.
Cet avènement fut hâté par un enchaînement de faits des plus instructifs. Il importe de les rappeler ne fût-ce que pour montrer Comment une autorité, qui s'était posée comme infaillible, a dû, une fois engrenée avec ce qui n'est pas de l'homme, se donner un démenti à elle-même et marcher comme un navire traîné à la remorque par une invisible puissance.
Les astres excitèrent de bonne heure la curiosité. Bien des idées furent émises à leur sujet. On leur donna à chacun une âme ; on en ât des dieux, on les adora: religion inoffensive, qui disparut d'elle-même. Maid tm beau jour les hommes eurent l'idée de faire
du ciel une horloge : le temps indiqué par ses aiguilles, par le Soleil et la Lune, devait marquer les termes de leurs fêtes et de leurs transactions. Tout cela semblait d*abord devoir marcher éternellement. On finit cependant par s'apercevoir que les mouvements de l'horloge du monde s'accordaient assez mal avec les combinaisons arithmétiques des mortels : l'aiguille des années avançait sensiblement, et celle des mois n'allait guère mieux. De là de graves désordres, auxquels les magistrats romains essayèrent de remédier par la réforme du calendrier. C*était facile à une époque ou aucune autorité ne s'était proclamée infaillible. Mais lorsqu'aux divinités de l'Olympe eut succédé une religion nouvelle, lorsqu'un parlement sacerdotal, un conseil œcuménique, eut fixé d'autorité l'équinoxe du printemps au 21 mars, pour l'accommoder au terme pascal, les choses se compliquèrent singulièrement. La grande horloge continuant d'avancer, les fractions du jour devinrent peu à peu des jours entiers, et, moins de douze siècles après le décret du concile de Nicée, le Soleil franchissait l'équateur, pour nous ramener le printemps dix jours plus tôt que ne l'indiquait Talmanach. Sans doute, dix jours, répartis sur douze siècles, c'est relativement peu de chose. Mais la diiSérence conti-
nuant à s'accroître, on aurait fini, en voulant toujours faire concorder le terme pascal avec le véritable équinoxe, par avoir Vendredi-Saint à Noël, par fêter la naissance de Jésus en même temps que sa mort. Ce moment ne serait, il est vrai, arrivé qu'après une longue série de siècles; Terreur avait de la marge : devenue une habitude, elle aurait pu^ longtemps encore, se moquer du calcul et de Tobservation. Mais la fatale échéance serait arrivée infailliblement. Quel coup en aurait reçu l'autorité qui s'était donnée pour immuable au milieu de la perpétuelle variabilité des phénomènes du monde! Ce fut en prévision de ce danger, et pour obvier à des embarras plus immédiats qu'un pape se décida à retrancher dix jours du calendrier, et à déclarer ipso facto que le concile œcuménique s'était trompé.
Voilà comment la vérité se dégage, quand l'aùtorité, œuvre de l'homme, se trouve engrenée avec la matière et le mouvement, qui ne sont pas d'institution humaine : le progrès en jaillira forcément. Ce qui est arrivé à l'autorité religieuse, pour s'être mêlée d'astronomie, est arrivé et arrivera à tous les systèmes qui prétendent s'imposer d'autorité, et où ce qui est de l'homme se trouve mêlé avec ce qui n'est pas de lui.
L'acte de Grégoire XIII avait fourni à toutes les sectes une belle occasion de se réconcilier en s'accordant sur la réforme du calendrier, et de donner, au moins une fois dans leur sanglante histoire, le spectacle de Tunion fraternelle, ordonnée par Tévangile. Mais non ; le sacrifice aurait été trop beau pour le démon de la discorde qui dévore les hommes. Cette réforme que chacun aurait dû, comme disait Voltaire, accepter du grand Turc, s'il l'avait proposée, les protestants la repoussèrent pendant longtemps, uniquement parce qu'elle venait d'un pape. Proclamée en 1882, elle ne fut adoptée en Angleterre qu'en 1752. Les Anglais fanatiques, comme les Israélites dans l'observance de leurs rites, faillirent lapider un de leurs plus grands astronomes, Bradley, pour avoir fait ce que Newton n'avait pas osé faire, pour avoir introduit dans son pays le calendrier grégorien. Dans quelques cantons de THelvétie, les calvinistes s'opposèrent par la force à l'introduction de la réforme grégorienne; et encore aujourd'hui les Russes et les Grecs aiment mieux, dans leur orthodoxie, n'être pas d'accord avec le Soleil que l'être avec la cour de Rome.
Mais, si l'Église, depuis longtemps avertie de la nécessité d'une réforme du calendrier, finit par ce-
der à la science sur un point, elle entendait conserver son autorité sur tous les autres points; elle continua, en effet, à refuser obstinément la liberté dont la raison a besoin pour se mouvoir. Cette attitude paralysa réian des hommes de génie en apparence les plus hardis. Copernic, menacé d'excommunication, ne se décida qu'à Tâge de soixante-dix ans, quelques mois avant sa mort, à publier son immortel ouvrage sur les Révolutions des globes célestes. Cet ouvrage fut condamné, soixante-trois ans après la mort de son auteur, par la congrégation de Tlndex, « comme renfermant des idées données pour vraies sur la situation et le mouvement de la Terre, idées contraires à la sainte Écriture. » Ce même arrêt fut encore invoqué de nos jours (le 5 mai 1829) par le clergé dr Varsovie pour refuser son concours à Tinauguration de la statue de Copernic.
L'histoire de Galilée est bien connue. Mais ce qui Test peut-être moins , c'est que la condamnation de Galilée, pour avoir enseignée le mouvement de la Terre, intimida Descartes au point de le faire renoncer à la publication de son Traité du monde. C'est lui-même qui nous l'apprend, a Comme je ne voudrais, dit-il, pour rien au monde qu'il sortît de moi un discours où il se trouvât le moindre mot qui fût
désapprouvé par TÉglise, j*aime mieux le supprimer que de le faire paraître estropié ^ »
Cet amoiir de l'autorité — Tamour, entendonsnous, que l'autorité a pour elle-même — est caractéristique. Il n'appartient pas seulement à l'Église ; il appartient à chacun de nous. Mais ce qu'il y a d'étonnant, c'est que l'amour de l'autorité et l'amour de la liberté fassent si bon ménage dans notre intérieur ; ils y vivent même si bien unis, que, quand l'un apparaît, l'autre n'est pas loin. Les faits à l'appui abondent, dans l'ordre moral et politique; ils ne manquent pas davantage dans l'ordre scientifique. * Ainsi, Pascal, cette personnification des luttes intérieures entre la raison et la foi, était l'adversaire décidé des physiciens de l'école d'Aristote et le partisan résolu de la méthode expérimentale. Cependant, après avoir montré, dans son Traité de réquilibre des liqueurs^ l'inanité du principe aristotélique de a l'horreur du vide » , et que a les expériences sont les véritables maîtres qu'il faut suivre, » Pascal ajoute un peu plus loin : a Je n'ose pas encore me départir de la maxime de l'horreur du vide ; car je n'estime pas qu'il nous soit permis de nous