S. Jean,V
Divinité de soq enseignement, a Mon enseignement (SiSaxif))) disait-il, n'est pas de moi; il est de celui qui m'a envoyé. Si quelqu'un veut faire la volonté de celui qui m'a envoyé, il reconnaîtra si l'enseignement est de Dieu ou si je parle de moimême. »
Cette déclaration solennelle, explicite, repoussait d'avance le dogme qu'on établit plus tard de la divinité du Christ. Il est vrai que a le fils de l'homme » a parlé souvent de Dieu, comme de son père.
Mais ceux qui voudraient en Caire un argument en faveur d'un dogme répudié par le Christ lui-même, ont-ils oublié le commencement de l'oraison dominicale : Pater noster^ etc.? Si Dieu est notre Père^ tous les hommes sont ses enfants , et , à ce titre, nous sommes tous d'origine divine.
Nous voilà donc tous fils de Dieu. Mais les hommes ne se moquent-ils pas de leur Père en faisant le contraire de ce qu'il leur ordonne? N'adorer Dieu que du bout des lèvres, l'invoquer dans des prières auxquelles l'esprit et le cœur restent étrangers, le glorifier par des cérémonies et des paroles machinalement répétées, lui demander pardon pour recommencer à violer ses préceptes, cacher sous une humilité apparente un orgueil démesuré, en bonne conscience
cela s^appelle, dans toutes les langues, se moquer de Dieu. Il vaudrait cent fois mieux en nier Texistence et se conduire en honnête homme. Les vrais athées, les matérialistes les plus odieux, ce sont ceux qui se servent de la religion comme d'un masque pour cacher de vils intérêts ou d'ignobles sentiments. C'est là le scandale contre lequel Jésus s*élevait lui-même avec indignation.
Qu'on ne vienne pas alléguer comme excuse la faiblesse humaine. Que diriez-vous de ces enfants qui prendraient à tâche de ne faire que ce qu'ils savent être exactement le contraire de la volonté de leur père, et qui, pour échapper à des châtiments mérités, se borneraient chaque fois à répéter bien haut : a Mon père, c'est ma faute, ma très-grande faute; je me repens de ce que j'ai fait; je promets d'être plus sage à l'avenir, etc., » et qui, pour couronner l'œuvre, ne changeraient absolument rien à leur conduite; ne diriez-vous pas que ces enfants se moquent de leur père? Vous pourriez ajouter aussi qu'un pareil père est trop bon, qu'il devrait très-sévèrement corriger ses enfants et leur laisser moins de liberté. Mais ce manque même de reconnaissance pour tant de bonté, cet abus permanent de notre libre arbitre, tout cela montre quels enfants nous sommes.
De leur séjour terrestre les hommes auraient pu, par leur union, faire le paradis ; ils en ont fait Tenfer par leur désunion. La boussole que le Christ leur a donnée, au lieu de s'en servir pour se guider dans rocéan de la yie, est devenue entre leur main une pomme de discorde. Au lieu d'exécuter la volonté du divin législateur en conformant leurs actes à Tesprit de TÉvangile, ils ont cherché, dans ce code sacré, des textes incohérents, pour créer des consti* tutions hiérarchiques, tout aussi impropres que les autres constitutions politiques, et sociales, à faire régner la paix sur la terre. Les dogmes, que des parlements sacerdotaux ont créés avec quelques textes isolés, ont non-seulement favorisé Tinertie humaine, Thorreur de tout travail rectiflcateur, vrai péché originel, mais ils ont fait d'avance échouer toute tentative de réforme, tant individuelle que générale. L'histoire du protestantisme en fournit la preuve la plus éclatante.
Au milieu de cette histoire, obscurcie par des passions antagonistes, un seul homme vit clair ; ce fut Érasme. Que voulait Érasme? Une chose bien naturelle : il voulait que ceux qui se disent chrétiens ne le fussent pas seulement de nom, mais de fait. « Le meilleur argument en faveur du christianisme c'est,
disaitril, une vie chrétienne ^ » Mais ce n^était point du tout là ce que voulait Luther. Pour Érasme, la religion était un instrument de moralisation ; il voyait dans TÉvaugile le moyen le plus propre à rendre les hommes meilleurs ou à leur inspirer le meilleur emploi de leurs forces. Pour Luther, la religion était une question dogmatique de salut ou de damnation éternelle, suivant qu'on avait ou qu'on n'avait pas la foi ; croire, avoir la foi, c'était pour lui toute la religion ^. Érasme voulait le progrès de l'humanité. Luther maudissait le progrès, comme il maudissait la raison. Pour lui, l'homme ne peut rien par lui-même; il doit tout à la grâce, il ne doit rien à son libre arbitre. Les questions qui paraissent à Luther les plus graves du monde n'avaient absolument aucune importance pour Érasme. Aussi les querelles des théologiens excitèrent-elles particulièrement sa verve satirique
1. Lettre adressée le 18 sept. 1519, h Frédéric, électeur de Sax.e, qui avait consulté Érasme sur les premiers démêlés de Luther avec la cour de Rome. C'est dans cette même lettre que se trouve, entre autres, le passage suivant : « Toute erreur n'est pas une hérésie, et ceuiL qui se donnent Tair de défendre la foi s'intéressent souvent à toute autre chose qu'à la religion. »
2. Le duc Georges de Saxe voulut un jour entendre prêcher Luther à Dresde. « Enseigner au peuple^ s'écria-t-il scandalisé, que la foi est tout et que les œuvres ne sont rien, c'est lui assurer l'impunilé de ses actes. Quelle abominable doctrine ! »
dans son Éloge de la Sottise. Dans ce même livre, contemporain de celui de Rabelais, Érasme s'exprimait avec une grande indépendance d'esprit sur les évéques, les cardinaux et le pape.
Luther cherchait, non pas à améliorer, mais à démolir. Ce qui l'exaspérait surtout, c'est que TËglise catholique se fût exclusivement réservé l'interprétation de la Bible. Il voulait, lui aussi, interpréter la Bible comme il l'entendait. Élever Église contre Église, c'est à quoi se réduisaient toutes ses prétentions. Placés sur ce terrain, qui n'a rien de commun avec l'esprit de l'Évangile, les deux pontifes antagonistes offraient au monde un spectacle fort peu édifiant : ils se damnaient l'un l'autre comme deux antipapes, s'envoyant à tous les diables de leurs enfers respectifs. Et les fidèles des deux troupeaux séparés ont continué à suivre, avec une observance judaïque, les traces de leurs pasteurs.
En jugeant tout cela de haut, on voit les hommes se diviser en deux courants contraires.
Les uns, bien peu nombreux, ne demandant leur salut qu'à eux-mêmes , qu'à leurs propres efforts. Ceux-là ont la conscience pour guide, et pour devise : a Aide-toi, le ciel t'aidera. » Leur religion consiste, non pas en paroles et dans les pratiques extérieures
du culte — toujours très-faciles — mais en bonnes actions — beaucoup plus difficiles. Leurs chefs de file ont pour mot d'ordre : Travail et liberté 1 Ce sont des modèles de tolérance et de douceur. Le vrai souffle divin a passé par là.
Les autres, incomparablement plus nombreux, ne demandent leur salut qu'à des symboles, qu'à des dogmes, qu*à des formules de prières. Leur religion, étroite et intolérante, passe avant leur conscience, large et facile. Ils ont pour devise un Credo^ qui fait de la concorde un mensonge. Tout en eux sent le fiel; leurs prières même respirent la haine ; ils méprisent, damnent et tuent, au besoin, ceux qui ne partagent pas leurs croyances. Leurs chefs de file sont des esprits dominateurs, formalistes, inquiets, ayant sans cesse à la bouche les mots : anathème, malédiction, enfer, punition éternelle, colère divine; esprits répulsifs, grimaciers, ergoteurs, orgueilleux, aussi tourmentants que tourmentés ; véritable image du Diable, tel qu'ils nous le dépeignent eux-mêmes.
Pour satisfaire à Tinstinct d'association, qui nous porte tous à nous grouper, à former des États, à organiser une société, il faut un point de ralliement, une autorité quelconque. Quelle sera cette autorité ?
Sera-ce la loi? Mais la loi n'est qu'un énoncé de la volonté humaine, et nous avons montré de quelle espèce est la volonté qui se laisse gouverner par des instincts non rectifiés ^ Que cette volonté soit celle d'une seule personne ou de plusieurs, avec ou sans contrôle, le fond restera toujours le même. Si ceux qui font les lois étaient tous d'honnêtes gcus, étrangers à tout esprit de parti, à tout sentiment d'intrigue, d'ambition ou d'intérêt personnel, les lois seraient toujours la véritable expression de la conscience et de la raison réunies. Mais il n'en est nul* lement ainsi ; chacun le sait* Voilà comment le respect qu'on doit à la loi a été faussé dès le principe.
Tnvoquerez-vous comme autorité la justice éternelle ? Mais quand la volonté détourne ses facultés ascendantes de leur véritable but, quand elle en fait un emploi illégitime^ le mot même de justice éternelle n'a plus de sens* Sur quoi d'ailleurs appuieriez- vous cette autorité? Sera-<ce sur la conscience et la raison? Mais ce serait continuer à tourner dans le même cercle. La conscience et la raison ayant été externéea^
1. SMi n^j avait, a dit P.-L. Courier, que trois hommes sur la terre, ils s^organiseraient; Tun ferait la cour à Tauire, rappellerait monseigneur, et ces deux-là unis forceraient le troisième à travailler ; ear c'est là le point. » Voilà un exemple d'instincts non rectinés.
la première sous le Dom de morale ou d'éthique, la seconde sous le nom de logique, à Tusage de quelques rares hommes de bonne volonté, le mal est devenu forcément la règle et le bien Texception. La qualification même d*homme juste, décernée comme un éloge, prouve que le bien est l'exception. Estce que tout le monde ne devrait pas être juste? Si le surnom de juste est une distinction pour un particulier, que sont donc les autres ? Les Athéniens avaient déjà senti qu'ils se condamnaient eux-mêmes en ne donnant ce surnom qu'à un seul de leurs concitoyens, à Aristide. Et les hommes sont encore maintenant ce qu'ils étaient alors.
Le principe d'autorité, comme fondement de la loi, le chercherez^vous dans la croyance à Dieu et à une vie future? Mais nous avons vu ce que devient, entre les mains des hommes, la religion fondée sur cette double croyance. Quand ceux-là même qui ont charge d'âmes montrent par leurs actes qu'ils sont loin d'avoir l'esprit qui vivifie, comment voulez-vous que la multitude, pour laquelle vous reconnaissez la nécessité d'une religion, ait foi dans leurs prédications? Les plus pauvres d'esprit pourront dès lors se demander :
La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère?
On tient à ne pas séparer la morale de la religion, on les proclame inséparables, en présentant Tune comme la sanction de l'autre. Séparées ou non, qu'importe? puisque, pour Timmense majorité des hommes, la morale et la religion n'ei^istent qu'en paroles. C'est wai, s'écrient les pharisiens, dans Timpossibilité de nier l'évidence. Puis ils ajoutent aussitôt avec assurance, comme s'ils avaient trouvé la solution du problème : a Les hommes sont si imparfaits 1 r> — Fort bien. Mais, comme les hommes n'ignorent pas ce qu'ils doivent faire pour se perfectionner, ils auraient dû au moins, depuis tant de siècles, faire quelques efforts dans ce sens. Allons ! avouez franchement votre inertie radicale, votre horreur de toute correction personnelle.
Chercherez- vous le principe d'autorité dans une constitution monarchique ou républicaine? Mais une constitution, faite aujourd'hui, peut, personne ne l'ignore, être défaite demain. Puis, les mêmes lois organiques ne conviennent pas à tous les temps, ni à tous les pays; on n'a qu'à franchir un fleuve, un détroit, une chaîne de montagnes pour trouver que ce qui est vérité en deçà est erreur au delà. Les constitutions, les lois organiques, pas plus que les dogmes qui divisent les hommes, n'ont le caractère
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de uécessité et d'unNersalité, inhérent à la vérité.
Prétendez-vous avoir trouvé votre planche de sa* lut dans Tessaî d*un système gouvernemental nou* veau ou d*une nouvelle organisation sociale? Mais, en fait d'organisation politique et sociale, il serait difficile d'inventer quelque chose de nouveau. Les théories de ce genre^ quelles qu'elles soient, sont toutes forcées à compter avec les hommes, à les prendre tels qu'ils sont. Or, leurs qualités et leurs défauts, leurs aspirations et leurs tendances ne sont un secret pour personne. Que dire de celui qui pré* tendrait avoir découvert dans l'homme un sentiment nouveau ou une passion restée jusqu'à présent in* connue? On le traiterait comme il le mérite. Que dire de ces faiseurs de systèmes, qui, pour passer le niveau de l'égalité là même où la nature le refuse, commenceraient par supprimer toute espèce de liberté? On se contenterait de hausser les épaules, si l'on ne craignait pas de les voir à l'œuvre, à une époque où tout est possible.
Il ne reste donc, en dernière analyse, comme principe d'autorité ou comme point de ralliement que le respect de la loi, quelle qu'elle soit, tant qu'elle subsiste, et son application rigoureuse et irtipar*
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tiale. Arrêtons-nous donc un moment sur la justice humaine.
Il n'y a que le mal que les hommes fassent sans commandement. Là tout va d*entrain. Aussi les lois ne préviennent-elles pas le mal; elles ne sont faites que pour le réprimer ou le punir : elles sont toutes coêrcitives ou répressives. C*est pourquoi il est universellement admis, comme un principe, que (c force doit rester à la loi. »
Comment les lois sont-elles appliquées ? L'acte étant constaté, on recherche le vrai coupable dans l'intention, dans la volonté ou la pensée de celui qui a commis l'acte; car il est d'axiome que a c'est l'intention qui fait le crime. v> Rien n'est plus juste. Mais lorsque vous emprisonnez le coupable ou que vous lui tranchez la tête, qu'atteignez-vous? Vous n'atteignez ni l'intention, ni la volonté. Le vrai coupable échappe donc à la vindicte de la loi ; la peine frappe à côté du but.
Nous sommes tous tellement habitués, dès notre origine, à vivre plongés dans la matière *, qu'il nous
I . Rigoureusemenl parlant, nous ne vivons pas «ur, mais dam une planète, dans de la matière, puisque l'océan d'air qui de toute part environne la Terre et dont nous occupons le fond, est de lu matière, faisant partie de notre planète, au même litre que tout ce qui est liquide ut solide.
est presque impossible de nous élever à Tidée de quelque chose d*iD tangible ou d'impalpable qui réside en Dous, et qui, sous le nom de volonté ^ est Tunique cause de notre mérite ou de notre démérite. Ainsi, la justice humaine n*a pas même Tair de s*apercevoir qu'elle n'atteint que le corps dont les rouages sont indépendants de notre volonté, que ce corps ne fonctionne pas autrement que celui d'un animal, enfin qu'il n'est pas plus coupable que le manche du poignard homicide. Qu'une béte s'en prenne au bâton avec lequel on l'irrite, cela se conçoit ; mais que l'homme en fasse autant à l'égard du corps qui n'est qu'un instrument au service de la pensée ou de la volonté qui l'habite, c'est une étourderie sans pareille, et, ce qui met le comble à cette étourderie — je me sers d'une expression très -mitigée — c'est qu'on n'a jamais sérieusement réfléchi sur les conséquences de ce fait vulgaire, que tout condamné peut maudire ses juges, et nourrir, dans son intérieur, les plus noirs projets de vengeance, sans que personne s'en aperçoive au dehors. Et vous venez ensuite vous lamenter, non-seulement sur [la complète inefficacité du régime pénitentiaire, mais sur ce que les prisons et les bagnes sont des écoles de perversité, que ceux qui en sortent sont devenus plus
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méchants qu'ils ne Tétaient à leur entrée ! Les repris de justice sont, tous le reconnaissez vous-même, les plus implacables ennemis de la société.
Comment parer à ce danger? Multiplierez-yous les cas d'application de la peine capitale? Mais d'abord il serait insensé de croire que vous parviendriez ainsi à extirper le mal avec sa racine. Puis, en faisant tomber des têtes, qui ne sont pas de création humaine, êtes vous bien sûr de ne pas retrancher de la société quelques membres qui auraient pului être très-utiles, s'ils avaient été plus éclairés ou mieux dirigés? Qui vous assure que vos condamnés à perpétuité ne sont pas des hommes de génie, qui, faute d'instruction, se sont trompés de chemin? Enfin, en privant un de vos semblables du bienfait de l'instruction, qui doit être, comme la vie, de droit commun, n'y avez-vous pas, vous, société, votre part de culpabilité?
Ces questions capitales, toujours pendantes, n'ont jamais pu être résolues.
Une fois engagé dans une fausse voie, on tombe d'inconséquence en inconséquence. Tous les peuples, régis par des lois, s'accordent à qualifier de crimes les attentats contre les personnes et les propriétés. Mais cela n'est évidemment vrai que d'individu à individu. Car dès que ces crimes sont perpé-
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très sur des milliers d'individus à la fois et dans de vastes circonscriptions territoriales, le meurtre et le vol changent.de nom : ils servent à qualifier les fou*dres de guerre, les héros. Pour vous justifier, mettrez-vous en avant la cause de la raison et du droit? Mensonge. Que diriez-vous de deux hommes qui se livrent un combat à mort, pour savoir de quel côté sont la raison et le droit ? Est-ce que la raison et le droit cessent d'être les mêmes, si au lieu de deux hommes, il y en a cent mille qui entrent en lice ? Ainsi, dès que Thorizon du vrai et du juste s'étend, rhomme commet les plus étranges erreurs de perspective.
Quoi qu'on fasse> on est réduit à ce triste aveu, que si la justice ne disposait pas de la force pour faire exécuter ses sentences, la société serait à Tin** stant même bouleversée de fond en comble. L'histoire est là pour en témoigner. C'est donc toujours la force qui est la gardienne de la société; c'est, confessons-le humblement, le sabre qui fait respecter la toge. Ne nous faisons pas d'illusion. La civilisation n'est, pour le répéter, qu'un vernis trompeur. Grattez ce vernis, et vous trouverez dessous l'état sauvage, le raffinement de l'animalité. Les preuves abondent; nous n'avons que l'embarras du choi}.
Que n'a-t-oopas dit contre la guerre? Tous les moralistes Tout flétrie, au nom d*une religion de paix, comme au nom du bon sens. « De tout temps , dit La Bruyère, les hommes, pour quelque morceau de terre de plus ou de moins, sont convenus entre eux de se dépouiller, de brûler, de tuer, de s'égorger les uns les autres, et pour le faire plus ingénieusement et avec plus de sûreté, ils ont inventé de belles règles qu'on appelle Tart militaire ; ils ont attaché à la pratique de ces règles la gloire ou la plus solide réputation, et ils ont depuis enchéri de siècle en siècle sur la manière de se détruire réciproquement. » — C'est ainsi qu'à force de perfectionner l'art de s'entre-dé triiire, la guerre cessera peut-être un jour forcément, soit faute de combattants, ou faute de bras pour nourrir les combattants.
On ne se lasse de répéter que les nations, jouets de quelques ambitieux, n'ont rien à gagner à s'entreégorger, que la guerre est un reste de barbarie qui ne tardera pas à disparaître, que la guerre est le déchatnementde tous les mauvais instincts de l'homme, du meurtre, du pillage, que la guerre est la corruption des mœurs, la démoralisation universelle, un immense gaspillage de forces, que nos forces pourraient être mieux employées, etc. Tout cela est par-
faitement juste est vrai. Malheureusement il faut compter avec la réalité. £t la réalité c'est qu'au milieu des prédications de la paix universelle, encouragées et entretenues peut-être par a les habiles , )» on peut se réveiller soudain avec une formidable guerre sur les bras. Alors tous les rêves humanitaires s'évanouissent, la solidarité des peuples n'est qu'une atroce ironie, le cosmopolitisme n'est qu'une affreuse naïveté, et la réapparition de ce principe brutal, que < la force prime le droit, » nous replonge en pleines ténèbres de la barbarie, d'où l'on se croyait déjà sorti.
Sous le coup de ces terribles mécomptes, chacun se demande si, dans les relations internationales, la franchise et la générosité ne sont pas des duperies ; on se défie même de la morale et on maudit la science pour avoir fourni des moyens de destruction jadis inconnus. Si la vapeur et Télectricité ont abaissé les barrières qui séparaient naguère les nations, la haine et l'orgueil, qui les maintenaient divisées, ont toujours conservé leur empire. Enfin lorsqu'à la guerre étrangère vient s'ajouter la guerre civile — verges avec lesquelles les citoyens se fouettent euxmêmes — ceux qui embrassaient, dans une commune fraternité, l'humanité entière, replient tristement
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leurs ailes en voyant que la société, en dépit de ses aspirations de liberté et de grandeur, est impuis* santé à se sauver autrement que par l'emploi de la force.
Dans ces moments de crise, qui menacent de tout engloutir, les bons sentiments s'amoindrissent ou s'effacent, tandis que les mauvais se dressent insolemment, plus audacieux que jamais ; la double fureur de la domination et des vaines querelles, pour laquelle les Allemands ont deux expressions heureuses — Machthaberei (la fureur de vouloir toujours posséder le pouvoir) et Rechthaberei (la fureur de vouloir toujours avoir raison) — se trouve alors dans son élément. Quant à Finstinct de conservation, qui porte chacun à résister avec vigueur aux audacieuses convoitises des méchants, cet instinct qui peut tripler la force d'un individu pour sa légitime défense, il a subi une étrange métamorphose. Amollis par l'abus des richesses trop facilement acquises, ceux qui devraient défendre leurs biens avec désespoir se résignent à passer sous le joug des plus avilissantes tyrannies, avec Tespérance de conserver toutes les jouissances matérielles auxquelles leur vie est exclusivement attachée. Quel aveuglement!
En somme, dans l'ordre moral ou social, le pro-
grès est — les actes le démontrent — à peu près nul ; ou, s'il est réel, il s'effectue si lentement que, comme pour la circulation des étoiles, il est impossible d'en déterminer les périodes de mouvement.
Arguet mundum de juslilia.
Dès son début, notre humanité a suivi, nous venons de le montrer, une marche opposée^à celle de la raison et de la conscience. Le mal est fait. Pour le réparer, que pouvons-nous ? Rien, si la volonté humaine persiste dans la voie où elle est entrée. Tout, si elle se décide à en sortir.
Mais il ne nous reste, hélas ! qu'un bien faible espoir. A quoi, ont servi, je le demande, toutes les exhortations, toute l'éloquence de la morale, toutes ces belles maximes dont les livres sont remplis? Quel effet ont jusqu'à présent produit tous ces appels, perpétuellement renouvelés, à l'union, à la concorde, au bon sens ? Toutes les invocations, tant de fois sécu'^ laires^ à la justice et à la vérité, ont été aussi impuissantes que les menaces d'une punition éternelle ou de l'enfer. Pourquoi, d'ailleurs, les hommes craindraient-ils ces menaces? L'enfer, ils se le créent eux-
mêmes avec leurs passions haineuses, jalouses et égoïstes ; Tenfer c'est, nous Tavons dit, leur vie de souffrances, de contradictions et de misères, et ils le savent tous parfaitement bien.
On tracerait au ciel, en caractères de feu, sur une double tablette, d'un côté, ce que les hommes doivent faire, et de Tautre, pour leur édification, ce qu'ils ont fait et ce qu'ils font encore, que cela ne les corrigerait point. Les morts mêmes reviendraient pour prêcher la morale, que cela n'empêcherait pas les vivants de continuer leur ancien train de vie : ils se conduiraient, comme par le passée à la manière de ceux qui ne voient rien au delà du présent. C'est donc à tous les hommes que s'adressent ces paroles de l'écriture : a Us ont des yeux pour ne point voir; ils ont des oreilles pour ne point entendre. y>
En somme, il faut que les philanthropes, les moralistes, les prédicateurs de tout genre, en prennent leur parti : du haut de leurs estrades, ils auront beau enfler leur voix, lui donner toutes sortes d'inflexions ou d'intonations, ils ne réussiront pas à convertir le genre humain.
Mais, s'il est impossible de faire quitter aux hommes en masse leur état d'inertie, autrement que pour se faire du mal ou que pour obtenir un bien éphémère
qui ne tarde pas, par leur faute commuDey à se tourner contre eux-mêmes, il y a possibilité — et là est la lueur d'espoir qui nous reste — de grossir le petit nombre de ces clairvoyants que « les habiles » — les vrais idiots — appellent a des naïfs. » C'est le petit bataillon des hommes de Tavenir, qui représente , dans Tordre moral , Faction des minimes quantités, que nous avons signalées dans Tordre physique pour Tavancement de la science. Dans les limites de notre puissance, ainsi circonscrite , nous pourrons nous mouvoir et essayer de faire le bien.
Que pouvons-nous, et que devons-nous faire?
Allons au plus pressé. Le flot monte depuis que la science marche : ouvriers de la pensée ou ouvriers de la matière, jadis asservis, sont libres aujourd'hui. Nous sommes tous nés batailleurs. Ne sommes-nous pas toujours prêts à nous faire la guerre ? Eh bien, faisons la guerre au mensonge et à Tiniquité, une guerre à outrance, implacable, sans trêve ni miséricorde; car il ne s'agit de rien moins que d'anéantir nos plus dangereux ennemis. Attention ! habiles à prendre toutes les formes, ils se moquent de la justice qui frappe à côté de ce qu'elle devrait atteindre. Serrez vos rangs ! Si Tun de vous est atteint, vous devrez vous sentir tous blessés, et vous appliquer sans
délai à extirper rennemi commun, dissolvant de toute association humaine. Jamais guerre n'aura été plus sainte ni plus légitime; elle ne coûtera ni sang ni or ; elle ne demandera aux hommes que la bonne volonté. Éliminer du corps social tout ce qui le cor* rompt, tout ce qui égare la raison et frelate la conscience, enfin se vaincre soi-même, o*est là le devoir par excellence.
Il faut donc que chacun demande à soi-même le moyen de se sauver, qu'il le demande à son travail, et non plus à un culte, ni à une forme de gouvernement quelconque, ni encore moins à un seul homme, sous quelque dénomination que ce soit ; car tôt ou tard^ cet homme finirait par tout rapporter à lui-même, par vouloir être tout; entouré de Tépais mur des adulaleurs et des courtisans qui, dans leur intérêt personnel, en font un fétiche ^ , il finirait par se substituer à la Providence, à Dieu même ; et alors c'en serait fait de toute initiative personnelle, de la liberté.
Depuis quelque temps Tattention a été fixée, dans Tordre physique, sur Timportanco du rôle quejouent
1. Rappelons ici que le mot fétiche^ d^origine portugnise, signifie morceau de boiâ.
POUVOIR Êî DEVOIR. 251
les atomes pour la constitution et le mouvement de la matière. Ne pouvant atteindre directement les ato* mes, on s'est appliqué à en connaître raction, à en étudier les effets. C'est l'exemple qu'il faudra suivre pour ces atomes de l'humanité, nommés individus ou citoyens, si l'on veut que le progrès se fasse enfin sentir dans l'ordre moral. La tàohe sera ici, en apparence, moins difficile, puisque nous avons directement prise sur nous-mêmes, nous qui sommes les atomes ou globules transitoires du corps de l'humanité qui reste. Mais il faut que la volonté se décide, que chacun procède sans retard à une réforme personnelle, radicale, conformément à cet étemel principe : « Faites à autrui ce que vous voudriez qu'on vous {tt à vous-mêmes. » — C'est là le plus sûr moyen de salut.
Le conseil, hélas 1 n'est pas nouveau. L'urgence de la réforme personnelle a été le thème favori de tous ceux qui, avant comme après Jean^Baptiste, ont prêché dans le désert. A ce conseil, d'autres ont été préférés.
a Croyez en Dieu ; la religion peut seule nous sauver. » C'est le conseil sacerdotal que répètent, en chœur, les fidèles. Ce même conseil se reproduit h toutes les époques agitées ; et comme on y insiste
aujourd'hui plus que jamais, dous allons rexaminer de plus près.
Croire et adorer, c^est facile : chacun peut le faire. Mais cela corrige-t-il l'homme? Chasser hors de nous-mêmes tout sentiment d'orgueil et de haine, tout ce qui trouble la conscience, écarter de notre âme toute pensée qui précède une mauvaise action, voilà le difficile; et c'est ce que bien peu font, même parmi ceux qui recommandent le plus vivement de croire en Dieu.
Que de choses auxquelles le nom de Dieu a été mêlé ! Que de fois les croyants lui ont demandé pardon de leurs péchés, en se frappant la poitrine avec componction, en témoignant un profond repentir, un repentir sincère — pour recommencer. Quelles facilités la religion accorde aux pécheurs pour se racheter ! Le dogme de la rédemption offre tout un trésor d'indulgences, véritable prime d'encouragement donné à ceux qui préfèrent des pratiques commodes au travail rectificateur de tous les mauvais instincts. Mais que dire de ces prétendus réformateurs qui, effaçant tout libre arbitre, enseignent que, pour être sauvés, il suffit de croire ; leur doctrine ne sem blait-elle pas instituée admajorem laboris horrorein pour favoriser au plus haut degré l'inertie humaine?
« Notre Père » qui est au ciel est, répétons-le, un bien bon père ; car ses enfants se moquent de lui en faisant le contraire de sa volonté, tout en protestant de leur respect et de leur obéissance. Combien y a-t-il de pères sur la Terre qui supporteraient ainsi ]es moqueries de leurs enfants ? Les croyants qui traitent Dieu comme aucun d'eux ne consentirait à être traité sont donc fort mal venus à crier contre Fathéisme : ce sont eux qui en sont, inconsciemment sans doute, les principaux fauteurs.
Dans nos affirmations, comme dans nos négations, nous ne devons pas sortir des limites de notre pouvoir. Cela posé, il faudra reconnaître franchement que tous les dogmes religieux, que toutes les démonstrations théologiques ou physico- théologiques n'ont abouti à faire de Dieu qu'un grand architecte. Quelque puissant qu'on le suppose, il y aura toujours de la place pour cette question : Et Dieu, d'où vientil? Considéré à ce point de vue, l'Être incréé ne sera que la fiction d'une limite dans l'inépuisable série des causes et des effets. Les anciens avaient déjà la conscience de cette inéluctable difficulté, en plaçant le Destin, inexorabile fatum^ au-dessus de Jupiter. La plupart des Grecs et des Romains étaient fatalistes.
Le problème est tout aussi insoluble, lorsqu'on
substitue à Dieu la Nature, composée de matière et de mouvement. On pourra toujours demander d'où viennent la matière et le mouvement? Soutenir qu'ils sont incréés et éternels, c'est émettre une pure hypothèse. Si le mouvement ou l'impulsion initiale doit venir de Dieu, on ne fera que déplacer la question. Car la matière, mue et animée par l'impulsion divine, d'où vient -elle? Quelle est son origine? Répondre que c'est Dieu qui a créé la matière, ce n'est nullement résoudre le problème. (Comment Dieu, en eifet, a-t-^il créé la matière? D'où l'a-t-il tirée? S'il l'a tirée de quelque chose qui soit hors de lui, la même question se renouveUera perpétuellement, et on ne fera que tourner dans un cercle vicieux. Prétendre qu'il l'a tirée de lui-même ou de sa propre substance, c'est compliquer la difficulté. Enfin si l'on répond que Dieu a créé le monde avec rien, qu'il l'a tiré du néant, ex nihilo^ on n'empêchera jamais la raison de demander comment quelque chose peut provenir de rien.
Il faut avoir le courage de regarder toutes ces questions en face, de les examiner sans esprit de parti et de secte, au lieu de s'en prendre aux personnes, en se gratifiant de malsonnantes épithètes.
Mais de ce que l'esprit humain est impuissant à
concevoir TÈtre par excellence, il faut se garder de conclure à la non-existence de Dieu. Que de choses on arriverait ainsi à nierl Savons^nous seulement ce qui fait mouvoir notre langue, nos bras et nos jambes ? La volonté, cette cause de tous nos mouvements libres, nous ne la connaissons « comme toute autre force, que par ses manifestations, que par ses effets, et il nous est impossible de la connaître autrement. Cependant la volonté n'est pas en dehors de nous, ce n'est pas une force externe comme le sont les forces physiques, c'est une foçge qui réside, au contraire, en nous^ c'est nous-môme, c'est le moi par excellence. Aller au delà, prétendre saisir la volonté dans son origine ou dans son essence, c'est se heurter contre l'impossible. Si Ton y persiste, on verra surgir les mêmes questions que pour Dieu ou la Nature; et cela doit être, puisque la cause de toutes les causes, de même que la force de toutes les forces de la Nature, nous ne pouvons les connaître que par leurs effets.
Le dogmatiste et le matérialiste arrivent donc, par deux voies opposées, au même point, à l'insaisissable inconnu. Aussi le tribunal de la pure et saine raison doit-il les renvoyer tous deux des fins de leurs dis« putes, comme ayant agi sans discernement.
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La conception de la Divinité est tellement une création humaine qu'il n'y a pas deux religions qui s'accordent là-dessus. Si la question devait être tranchée par la majorité des suifrages, le Dieu du bouddhisme serait seul le vrai. Or, ce Dieu-là n'est point celui des chrétiens, qui sont moins nombreux que les bouddhistes. A son tour, le Dieu du christianisme est bien différent du Jéhovah de TAncien Testament, de ce Dieu de colère et de vengeance, qui n'avait des yeux que pour les Israélites* Les dieux des Égyptiens, des Grecs et des Romains, qui ont si longtemps tenu le sceptre des lumières et de la puissance, n'avaient guère de ressemblance qu'avec les dieux des peuples barbares ou sauvages. L'adoration de tous ces dieux n'était que du fétichisme, et le fétichisme se rencontre au fond même du dogme monothéiste, en apparence le plus pur.
La meilleure preuve que le dogme, tant monothéiste que polythéiste, n'est au fond que de l'anthropomorphisme, c'est qu'il n'y a peut-être pas deux hommes qui se fassent, de Dieu, comme du ciel, exactement la même idée. Pourquoi? parce que cette idée varie nécessairement de grandeur suivant le degré de capacité, d'instruction, de culture de chacun. Si, extérieurement, il n'y a pas deux hommes
qui aient exactement la même physionomie, la physionomie intérieure, intellectuelle ou morale est bien plus variée encore. Le croyant, pour lequel les astres ne sont que des luminaires créés à Tusage de Thomme, aura de Dieu une idée infiniment moins grande que Tastrouome pour lequel notre soleil^ avec son cortège de planètes, n'est qu'une insignifiante étoile. Mais la différence ne se borne point là. L*uu sera content de sa croyance, et il le sera d'autant plus que sa sphère d'idées est plus étroite ; il s'y cantonnera comme dans une inexpugnable forteresse ; réfractaire à toute innovation, il rejettera tout changement de dogme, et il trouvei'a tout naturel qu'un homme se proclame infaillible comme Dieu, et que celui qui tient tant à avoir un royaume en ce monde se dise le vicaire de Jésus-Christ. L'autre, au contraire, à raisoa même de la largeur de sa sphère d'idées, sera loin d'être satisfait : il se sentira comme anéanti en voyant combien ces milliards de mondes, où notre Terre n'est qu'une imperceptible fraction d'un grain de poussière, sont encore loin de réaliser l'idéal d'un Dieu créateur. Le premier concevra sans peine Dieu comme une personnalité distincte du mouvement et de la matière, comme un bon vieillard contemplant son ouvrage avec satisfaction à travers
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quelque lucarne du firmament. Le second ne pourra s*empécher de regarder cette conception comme tout à fait enfantine. Mais il inclinera vers le Dieu du pan* théisme, le Dieu coéternel avec la matière, un Dieu qui fait horreur aux purs orthodoxes.
D*aucun côté il n'y a donc de solution possible. Le panthéisme et le monothéisme, le Dieu impersonnel et le Dieu personnel conduisent également à une impasse, et Timpasse c'est Terreur. La preuve en est dans la haine invétérée que les orthodoxes et les panthéistes se portent réciproquement, et cette haine n'est pas d'hier.
Les écrits de Protagoras furent brûlés sur la place publique d'Athènes, parce que Tauteur, contemporain de Socrate, avait dit que la question de savoir s'il existe des dieux ou non était trop obscure pour être résolue avec certitude. Voilà comment au foyer de la civilisation antique on faisait des auto-da«fé plus de quinze siècles avant qu'on en ftt en Espagne et en Italie. Décidément les hommes ne tiennetit, partout et toujours, à conserver des religions que ce qui sert le plus leurs passions ou leurs intérêts. C'est de Tanthropomorphisme raffiné.
L'action et la réaction , qui n'ont pour mobiles, toujours soigneusement cachés, que des sentiments
étroits, D*amèneot que des désastres ou des agitations stériles. En tout temps, théologiens et philosophes se sont montrés également ergoteurs et irascibles, cherchant moins à se convaincre qu'à se combattre. Quels pauvres arguments mis en avant de part et d autre ! que de violence dans des débats d'où la sincérité et la bonne foi sont systématiquement bannies 1 Toute conciliation entre la foi et la science est nonseulement impossible, mais un singulier vertige a précipité les combattants dans un abtme de contradictions. Ainsi, pour défendre le Dieu de la paix, les chrétiens sèment partout la discorde par l'intolérance de . leurs dogmes. Au lieu d'adorer la Divinité en esprit, les bouddhistes, partisans de la religion qui compte le plus de croyants, l'invoquent au moyen de moulins à prière, perfectionnement du chapelet. Les Grecs et les Romains faisaient de leur religion une sorte de troc : pour la réussite de leurs projets ils offraient aux dieux des sacrifices, donnant donnant. Leurs descendants font-ils mieux ? — De leur côté, les philosophes, justifiant d'avance le reproche de matérialistes et d'athées, les panthéistes, après avoir proclamé l'éternité de la matière, ont fini par supprimer Dieu comme un être imaginaire. Arrivé à ce degré d'exaltation, l'orgueil humain écarte avec dédain
^iGO POUVOIR BT DEVOIR.
toutes les objectioos qui pourraient le troubler, et, pour peu qu'on l'irrite, il n'hésitera pas à déployer un fanatisme égal à celui de ses adversaires. — La vérité n'a point de ces allures-là. Elle se reconnaît à ce calme, qui est le signe de la force, et à ce respect de la liberté qui contraste si étrangement avec le despotisme de l'erreur.
En résumé, la simple contemplation est impuissante à nous faire comprendre Dieu, tel qu'il faudrait le concevoir en s'y associant par la volonté en action '. Le dogmatisme théologique, qui immobilise la pensée et momifie pour ainsi dire l'esprit, est une voie erronée. Le dogmatisme philosophique, qui prétend tout expliquer et qui n'explique rien, excite l'orgueil et fausse le jugement. Ce double dogmatisme, réuni au dogmatisme politique, est la source de toutes les sectes, de toutes les écoles, de tous les partis, s'appuyant sur des autorités qui s'excluent, et alimentant cet océan de divisions et de haines, où la raison et la conscience sont exposées à faire naufrage. Voilà recueil qu'il importait de remettre en lumière.
Toutes les tentatives qui ont été faites pour réfor-