Voyez plus haut page 1G
mer l'Église n'ont contribué qu'à élargir l'abîme qui existe entre l'esprit de l'Évangile et le dogmatisme religieux. On peut pratiquer la justice sans croire aux dogmes ; mais l'Église a trop d'intérêt à ne jamais faire consister la religion, toute la religion, dansl'o* béissance au Dieu qui est en nous, au Dieu infaillible de la conscience. C'est pourtant vers cette religion-là que tend, quoi qu'on dise ou qu'on fasse, l'esprit moderne, irrésistiblement entraîné par la force même des choses. Et voilà pourquoi l'Église n'a plus l'autorité qu'elle avait autrefois, et ce ne sera certainement pas le dogme de l'infaillibilité de son chef qui la lui rendra.
La croyance à la Divinité étant insuffisante pour unir les hommes, puisqu'elle ne fait que les diviser, faudra-t-il lui substituer la croyance à l'immoiialité de l'âme?
Ces deux croyances sont au fond connexes. Mais elles ont été disjointes par le fait môme de ceux qui les déclarent inséparables. L'immortalité de l'âme n'a jamais été posée comme une croyance nécessaire dans l'Ancien Testament, plus cher aux pasteurs et aux pontifes chrétiens que l'Évangile. Ils ne peuvent en effet citer que TAncien Testament, quand
ils parlent des droits de Dieu offensé, i]uand ils en appellent au Dieu vengeur, et qu'ils bénissent les drapeaux des armées prêtes à s^entre^iétruire. Aussi leurs mandements, leurs monitoires, leurs enoy-* cliques, nous Iransportent-ils en plein judaïsme ; ils se tournent vers une religion qui insiste beaucoup sur le culte de Jéhovah, mais qui ne recommande en aucune façon la croyance à une vie future*
Mais il ne s*agit pas seulement de croire ; il faut être certain de ce que Ton croit* Ausdi s'est-on adressé à la science pour avoir la solution du grand problème de la continuité de la vie* Voyons com-* ment les savants y ont procédé.
II est depuis longtemps admis, comme un axiome, que c( la matière ne périt point, mais qu'elle se transforme, d En appliquant cet atiome au corps de l'homme on arrive facilement à démontrer qu'après la mort tous les éléments matériels, provenant de la décomposition du corps, vont se mêler à l'air, à l'eau, à la terre pour servir à la composition d'autres formes organiques. Mais lorsque la matière se décom*' pose ainsi, elle n*a plus en elle rien de ce qui l'animait. Nierez-vous l'existence de la force qui l'animait ? C'est impossible : car entre un corps vivant et un corps mort il y a une différence qui frappe
tout le monde, bien qu'elle soit insensible à la balance ; et cette différence doit être mise entièrement sur le compte de la présence ou de Tabsenoe de cette force qui animait la matière. Qu'est devenue la force vitale ? Ne dites pas qu'elle se soit transformée, car vous n'en savez absolument rien.
L'unification est, dans la science, à l'ordre du jour. Faire descendre toutes les espèces vivantesd'uneseule, prise au plus bas degré de l'organisme, réduire les éléments de la matière à un nombre de plus en plus restreint, présenter les différentes forces de la nature comme des modes de transformation d'une force unique, c'est là une manière de voir qui peut séduire beaucoup d'esprits. Mais cette manière de voir peut être remplacée un jour par une autre, et celle-ci par une autre encore, et ainsi de suite. Car c'est ainsi que la science marche : les différentes manières de voir, variables suivant les générations et le génie des races, ce sont les organes de locomotion du progrès.
Les forces physiques, telles que la chaleur, la lumière, l'électricité, peuvent être considérées comme des transformations du mouvement. Et comme tous les corps matériels, animés ou inanimés, obéissent à ces forces, il est permis, dans ces limites, d'affirmer que le mouvement est inséparable de la matière. Mais
quand il s'agit du mouvement de la vie, cette affirmation n'est plus soutenable, parce que rien , parce qu'aucun fait d'expérience n'a jusqu'à présent autorisé personne à croire que la force vitale ne soit ellemême qu'une transformation du mouvement. Les zélateurs d'une doctrine peuvent désirer que cela soit ; mais entre un simple désir et la réalité il y a de la place au doute. Que les impatients ne s'avisent pas de parler d'une chose comme si elle était déjà démontrée, par la seule raison qu'on pourrait bien peut-être un jour la démontrer! Car, à ce compte, on serait parfaitement fondé à leur renvoyer le reproche , dont ils sont si prodigues, d'abuser de l'imagination.
Ainsi donc, les éléments matériels, qui proviennent d'un corps décomposé, se groupent diversement, suivant leurs affinités, sans cesser d'obéir, après comme auparavant, aux forces physiques; mais incontestablement ils ne sont plus soumis à la force qui les maintenait quand ils étaient groupés de manière à former un corps organisé, vivant. Celte force assimilatrice, morphoplastique, qui fait que la matière se renouvelle pendant que la forme reste-, cette force qui forme le canevas de la vie — qu'on l'appelle principe de la vie organique, âme végétative , force vitale ou autrement — elleestd'une existence certaine,
et personne ne s'est encore sérieusement demandé ce qu'elle devient, ou ce qu'elle peut devenir après la décomposition d'un corps vivant. Cependant la question en valait la peine , surtout quand on considère que cette force que nous avons en nous, et qui ne se manifeste que par les mouvements de la nutrition ou de l'assimilation, est absolument indépendante de la volonté humaine. De là on aurait pu passer aux mouvements de la vie de relation, à la force musculaire dont les manifestations sont sous la dépendance de la volonté, chez l'homme comme chez les animaux. De la vie purement animale, ajoutée à la vie organique ou végétale, on serait arrivé à la force qui doit nous intéresser le plus, parce que c'est elle qui prépare notre destinée. Cette force, la volonté humaine, armée de tout son outillage, disposant librement de l^emploi de toutes ses facultés ascendantes, aurait été le point cuhninant d'une série de questions du plus haut intérêt. On aurait pu se demander ce que l'homme pourrait avoir à espérer ou à craindre, suivant l'usage de ses facultés ascendantes ; si le fonctionnement de ces facultés ne renferme pas les indices d'une vie ultérieure, et si ces indices ne sont pas aussi certains que les linéaments de l'insecte parfait dans la chrysalide ; si la gradation
286 POUVOIR ET DBVOIft.
des milieux que parcourt Fembryon humain depuis le sein de la mère où il se développe, pour entrer, à sa naissance, dans le milieu planétaire où nous continuons à grandir, si cette gradation n'ouvre pas la perspective d'une carrière illimitée ; si l'esprit, qui ne se repose ni s'alimente comme le corps, ne par^ viendrait pas, en s'exerçant, à entrevoir la sphère conquise par son travail, s'il ne pourrait pas approcher, en idée, du milieu qui,suiveg[it la loi de la progression, sera à notre milieu planétaire ce que celui-ci est au milieu où se développe l'embryon ; si l'esprit , arpentant les espaces célestes^ toujours à la recherche du vrai, n'aurait pas pour invisible corps, pour impalpable enveloppe la force morphoplastique, l'âme végéto-* animale, etc. Voilà ce qu'on aurait pu se demander.
Si on avait suivi cette voie et qu'on se fût attaché à l'étude de ces questions, on aurait pu arriver à des résultats inespérés^ Mais ici, comme ailleurs, on a mieux aimé suivre une voie beaucoup plus facile, une voie qui n'exige ni travail, ni vigilance.
Au lieu d'examiner attentivement tous les éléments du problème, on s'est jeté tout d'abord en plein inconnu, en soulevant des questions où l'expérience nous abandonne. Que devient l'âme après la mort? Tout ce qu'on pourra dire là-dessus ne sera,
au fond) que la reproduction de ce qui a été dit sur la métempsycose» sur les Démons, les Génies, les Lares, sur les Anges et les Archanges^ sur le Hadès, le Purgatoire, le Paradis^ TEnfer, etc. Seulement, à tout cela on donnera une autre forme, d'autres noms et un peu plus de développements , avec un vernis scientifique. Ainsi, ceux qui prétendent que rame, avant de s'incarner en nous, avait préexisté dans le corps d'un animal ou dans celui d'un homme, et qu'après la mort elle ira se réincarner, soit dans le corps d'un animal, marque de sa déchéance, soit dans le corps d'un homme appelé à de plus hautes destinées, ceux-là ne font que varier la doctrine que Pythagore avait empruntée aux Égyptiens. lis proKteront des progrès de l'astronomie pour étendre l'échelle de migration, pour faire réincarner les âmes sur des planètes d'un confortable proportionnel à leur mérite. Voilà pourquoi nous pouvons, disentils, avoir déjà séjourné à la surface de quelque corps céleste, et comme « la Terre est une vallée de misères, et que l'homme n'est ici que pour souffrir, » nous ne sommes qu'une race de réprouvés. — Pauvres réprouvés, qui ne savent même pas pourquoi ils sont condamnés à souffrir, puisqu'ils n'ont pas conservé le moindre souvenir d'une vie antérieure !
Nos DéopythagoricieDS ne sont guère' embarrassés pour marquer les étapes que les âmes doivent occuper dans leurs migrations. Le Soleil, en sa qualité d*astre central, foyer de chaleur et de lumière, ne pouvait pas échapper au rang d'honneur. Anciennement, on Tadorait comme un Dieu; aujourd'hui, on en veut faire le séjour des âmes parfaites. La belle avance! Les peines n'étant pas éternelles, les âmes les plus perverses pourront, à force de se réincarner, arriver au plus haut degré de perfection, cette fois, sans doute avec La conscience de leur vie passée; car, pendant leur perfectionnement, elles ne doivent conserver le souvenir d'aucune de leurs réincarnations. Un petit grain de ce souvenir cependant n'aurait pas été de trop, ne fût-ce que comme justice ou comme simple encouragement.
Au milieu de ces doctrines diverses, chacun garde son opinion. Ceux qui croient à la continuité progressive ne resteront ni plus ni moins convaincus de la réalité d'une vie future. Ceux qui n'y croient point, soit parce que cela ne leur est pas démontré, soit parce que leurs propres sentiments y répugnent, on ne réussira guère à les convertir avec des arguments rebattus. Il en est de môme de ceux qui se compliisent dans de vagues idées panthéistiques ou
qui craignent plutôt qu'ils n'espèrent une vie future. Quant à ceux qui sont habitués à croire qu'après la mort rame va aussitôt aller se reposer au sein de Dieu, on ne leur persuadera jamais qu'une pareille trajectoire est impossible, et que la différence qui existe entre Tàme unie au corps et Tàme séparée de celui-ci ne pourra point aller j usqu'à faire disparaître soudain de Tàme toutes ses souillures et tous ses mauvais penchants.
Toute affirmation qui n'est pas le résultat d'un travail préalable, libre, est d'origine suspecte, et demande souvent, avant d'être admise, un examen tellement approfondi que peu d'hommes en sont capables. Cette remarque s'applique particulièrement à certains phénomènes, affirmés et niés de part et d'autre avec une égale ardeur, et dont on a beaucoup parlé, dans ces derniers temps, sous les noms de tables tournantes, d'esprits frappeurs, de médiumnité, de communications d'outre-tombe, de spiritisme, etc. Il n'entre pas dans notre plan d'en parler ici. Mais nous nous permettrons de dire par qui et comment cet inconnu, qu'on appelle le surnaturel^ pourra être raisonnablement abordé et scruté.
Devront être éliminés, comme impropres à traiter ce sujet, d'abord tous ceux qui rejettent tout de
parti pris, comme ceux qui admettent tout sans aucun examen préalable; puis, ceux qu anime l'esprit de parti ou de secte, ainsi que ceux qui ne veulent rien voir ni rien entendre de ce qui pourrait troubler leur quiétude, contrarier leurs sentiments ou leurs théories d'avance et irrévocablement arrêtées. Ces éliminations faites, il ne restera plus que ceux qui balancent incertains, qui hésitent entre l'affirmation et la négation. Et là encore il y aura un choix à faire entre ceux qui, après avoir été obstinément incrédules, deviennent tout à coup croyants, par suite de la perte d'un être sur lequel s'étaient concentrées leurs affections, et entre ceux qui, se renfermant dans un doute philosophique, ne demandent qu'à s'éclairer, prêts à déposer les armes du scepticisme devant Tévidence d'une démonstration. Enfin ceux qui se laissent guider par la raison sont incontestablement plus aptes à la recherche de la vérité que ceux qui se laissent conduire par le sentiment.
Quant à la manière de procéder, il faut une réunion de qualités rares; il faut h la fois beaucoup d'indépendance d'esprit, de circonspection, de sagacité fit de réserve, afin de ne pas se prononcer, dès les premiers pas, dans un sens ou dans un autre. Ainsi, ce qui frappe d'abord l'observateur, c'est le caractère
essentiellement instable, capricieux, intermittent, de ces phénomènes, caractère entièrement opposé à la stabilité et à la constance des phénomènes physiques proprement dits. En voyant que les manifestations dont il 6*agit ne peuvent pas se produire à volonté, en tout temps, en tout lieu, devant toute espèce de réunion, l'observateur sera troublé et aussitôt peu favorablement disposé en faveur de ces manifestations; il s'imposera à lui-même une certaine contrainte pour ne pas crier à la jonglerie ou à la démence, là où il croyait ne trouver que de la science. Mais s'il résiste à cette première impression et que, calme et attentif, il se replie sur lui-même après s'être expérimentalement convaincu de la réalité de faits scientifiquement inexplicables, il ne tardera pas à poser nettement la question de savoir si, en dehors ou à côté des forces physiques, il ne faudrait pas admettre l'existence de forces intelligentes, aussi instables, aussi capricieuses et intermittentes que les pensées ou les esprits humains dans leurs manifestations diverses. Pour résoudre ensuite cette importante question, il faudra unir un inébranlable bon sens à une connaissance solide de l'histoire, de la nature, du cœur et des facultés de l'homme.
Mais là encore il ne faudra pas se bercer d'illusions. Supposé que la question soit résolue affirma* tivement, est-ce que cela fera changer les allures du genre humain? Aucunement. Tout ce qu'il est permis d'espérer^ c'est que la véritable démonstration de rimmortalité de Tàme ou de la réalité d'une vie future pourra servir à étendre, à développer et à fortifier le noyau des hommes de bonne volonté.