‹ L'semne devant ses œuvresChapitre 24 sur 28 · Lucien, Comment il faut écrire ¥ histoire · texte numérisé non relu

Lucien, Comment il faut écrire ¥ histoire

28<1 POUVOIR ET t)ÉV01R.

national, Tesprit de parti oU la passion guerrière, rhistoire court grand risque de n*étfe qu'un tissu de mensonges. La vérité peut alors être tellement dénaturée, qu'à juger par les seuls bulletins des cotnbàttdtits, il est souvent difficile de savoir de quel côtéjsont les vaincus et de quel c6të i^ôtlt les valtlqUëUi*s. Chacun cherche à s'attribuer la victoire, et si la défaite èsi impossible à nier, on cherche à 6d atténuer là portée. Si ces éclipses de la vérité se remarquent chez les générations présentes, elles otit dû certainemeut avoir lieu aussi chez les générations passées, dont chacune, pendant qu'elle s'agitait à la lumière, formait la couche des contemporains.

 chaque pas nous nous heurtons contre quelque étrangeté nouvelle. Ainsi, onrecôtlimâtideavecsoiii, pour Texacte connaissance du passé, les soUrcesl contemporaines, c'est-à'^dire les écrivains qui étaient ou qui auraient pu être témoins des événements qu'ils racontent; et en même temps on est obligé de reconnaître combien il est difficile aui vivants d'écrire leur histoire avec l'impartialité et l'indépendance d'esprit nécessaires. Quelle contradiction !

Pourquoi préconise-t-on les témoignages historiques, quand ils sont contemporains d'un passé éloigné ? Pourquoi suspecte-t-on ces témoignages quand

l'iNgTRUCTlOJÏ. 2g7

il^ toupli^n). au présent, qui ira h son tour rejoindre les couches du passé? C'est que le^ di^tapces du temps ont pour effet d'effacer les sailliee individuieUes et collectives, dont les augulosités rude$, raboteuses, hérissées de pointes, nous blessent sans cesçi» peu* dant la Yie. Les anciens nous paraissent meilleurs qqe nous. Les Grecs et Iç^ Romains gagnent beaucoup à être vus de loin à travers le prisme des érudits, et ce genre de lopgue-vue exerce 3ur certains ei^prits un tel charnue, qu'il leur fait regretter même le moyen 4ge, ce a bon vieux temps. » C'est ainsi que la brume lointaine embellit le souvenir de la patrie absente^ et poétise, dans l'esprit du voyageur^ jusqu'aux habitants des hameaux qui se confondent avec Khorizon nébuleux.

Si l'œil nous trompe sur la distance et la grandeur des objets, l'esprit soumet notre vigilance à des épreuvçsf plus rudes encore, lorsqu'il s'agit de la juste appréciation des choses séparées par de longs intervalles de temps. Une étude attentive de l'histoire fait découvrir une foule d'illusions optiques de ce genre. Ces illusions sont d'autant plus tenaces, qu'elles s'identifient avec nos habitudes et nos préjugés. Nous serions bien fâchée qu'on nous démontrât qu'une grande partie de l'histoire n'est

qu*uae « foble convenue, » et qu'on pût faire dire aux fiûts tout ce que Ton voudra, suivant Tordre dans lequel on les aligne, ou suivant Tomission de tel ou tel élément indispensable au jugement de Tensemble.

Avant d'étudier l'histoire d'uneépoque, d'un pays, d'une nation, on recommande avec soin de s'enquérir de la valeur de ses garants. Mais voyez à quoi nous sommes réduits. Nous ne connaissonsl'bistoire de la plupart des peuples de l'antiquité que par leurs ennemis. Les Perses dfi Darius et de Xerxès ne nous sont connus que par la plume des Grecs; et les Grecs les détestaient : pour eux le mot Barbare était synonyme de Perse. Nous ne conoaissons l'histoire des Carthaginois que parles Romains, qui avaient déployé toute leur puissance aies exterminer. Quelle garantie d'impartialité !

De qui tenons-nous l'histoire du moyen âge? Des clercs ou des moines. Les laïques ne savaient ni lire ni écrire; les princes approuvaient les traités d'alliance ou de paix par une croix, ou par quelque autre signe apposé au bas de ces traités. Le root signer vient delà.

N'est-il pas naturel de penser qu'au moyen âge ou devait savoir, mieux que nous, l'histoire grecque et

romaine, parce qu'on étaitplusprèsderantiqiiitéque nous ? Eh bien, ce qui nous parait si naturel est tout le contraire de ce qui est arrivé. Au moyen âge, les hommes de Plutarque étaient transformés en chevaliers galants, et un commentateur de Virgile du neuvième siècle raconte, entre autres, très-sérieusement, que « sous le gouvernement de Jules César, Brutus Castus régna sur les douze tribus des Tusques ; il s'éleva une guerre entre Jules César et Brutus Casius qu'accompagnait Virgile; Brutus fut vaincu par Jules, et le sénat tua Jules à coups de tabourets [scabellis sup^ pedaneis). r> — Les sénateurs armés de tabourets est un tableau aussi inattendu que le changement de deux personnages (Brutus et Cassius) en un seul, nommé Brutus Casitcs, roi de douze tribus (le commentateur songeait sans doute aux tribus d'Israël), et vassal de l'empereur Jules César. — 11 est impossible que des écrivains, aussi ignorants, aient pu raconter exactement les événements de leur temps. Que faut-il maintenant penser de ces appels au tribunal de l'histoire, telle qu'on l'a présentée 1

En somme, il faut écrire l'histoire tout autrement qu'on ne l'a fait jusqu'ici pour qu'elle soit d'un enseignement utile. Le fonctionnement même de nos facultés ascendantes nous indique ici la voie à suivre.

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W) POUVOIR ET DEVOIB.

Comment TiDlelligeuce et la raison élaborent-elleg les faits d'observation, tous entachés des conditions variables de Tespace et du temps? Elles efifacentces conditions en généralisant les faits, et ce sont les faits ainsi élaborés, érigés en principes ou en lois, qui alimentent la science. Voilà le procédé qu'il faudra appliquer à une refonte complète de Thistoire, pour que celle-ci cesse d*6tre un stérile exposé d'actes et de noms propres, classés chronologiquement par ordre de pays, donations ou de races. Les sciences positives, qui nous lient indissolublement au progrès, n'auraient jamais pu prendre racine, si l'on s'était borné à enregistrer seulement les innombrables observations astronomiques, physiques, chimiques, etc., avec les noms des observateurs, rangés par ordre de dates ou de lieux. Ces observations sans lien n'auraient été qu'une incohérente poussière. Eh bien I c'est là qu'en est encore l'histoire.

Pour faire sortir l'histoire de son état chaotique, il faudra donc commencer par réduire à leur juste valeur les conditions changeantes d'individualités éphé* mères, d'espace et de temps. A cet effet il faudra réunir le passé, le présent et l'avenir, pour les projeter en quelque sorte sur un même tableau.

Prenons, par exemple, le siècle d'Auguste, au mo-

ment où naquit le Christ. Tout ce qui lui était antérieur était le passé pour les contemporains d'Auguste, aussi bien que pour nous. Mais le passé, qui comprenait les successeurs d'Auguste, Tinvasion des barbares, le moyen âge, tous les siècles suivants jusqu'au nôtre, c'était-là pour les contemporains d'Auguste l'avenir, an avenir d'autant plus éloigné qu'il se rapprochait davantage de notre temps. Combien de fois chacun de nous ne s'est-il pas surpris à désirer vivement connaître l'avenir? Eh bien! ce désir, nous pouvons le satisfaire ici, en nous transportant, parla pensée, au siècle d'Auguste : avec ce que nous savons, nous poiu*rons nous poser en prophètes infaillibles pour tous les événements accomplis dans l'intervalle qui nous sépare du siècle, choisi comme point de repère. Mais ce siècle lui-même, qui était le présent pour les contemporains d'Auguste, était l'avenir pour les contemporains des Scipions, et un avenir de plus en plus éloigné pour les contemporains d'Alexandre le Grand, de Périclès, de Miltiade, etc. Il va sans dire que ce que nous faisons régressivement, en arrière de l'époque prise pour point de repère, pour le type d'un présent déterminé, nous pourrons le faire tout aussi bien^ sinon mieux, en avant de cette époque. Ainsi, en partant du siècle

de Charlemagne, pris pour type du présent, pour passé tout ce qui est antérieur à ce pour avenir tout ce qui lui est postérieur.

En appliquant le même procédé indifiérei tous les siècles, ou s'apercevra que l'activité t subil, comme l'atmosphère, des fluctuatious pèces de marées, tantôt pesliférantes, tantôt i sautes, d'inégale durée. Après avoir choisi p points de repère les plus propres à nous ( nous pourrons les promener en quelque & toute laligne de l'histoire, prise pour base d'op et développer en nous par cet exercice une p faculté prophétique en assistant à. l'éclosion < ncments qui, pour les contemporains de ce de repère, n'étaient encore qu'à l'état latent

Ponr se faire une idée exacte de notre planétaire, il faut que la pensée, riche d'obseï se transporte au loin, dans différents lieux pace, et qu'elle contemple de là notre monde s ses aspects, en réduisant les astres errantsà di mobiles, obéissant à une loi fort simple. C qu'en projetant le passé, le présent et l'aveni même plan, nous aurons le véritable tab monde humain, et nous pourrons par là aci conviction que, comparativement au mon

sique, si bien coordonné, notre monde à nous, le monde que nous avons à créer nous-même au milieu de nos dissensions perpétuelles, est encore à Tétai de chaos.

Pourquoi la pensée de Thistorien n'essayerait-elle pas de faire, dans les régions du temps, ce que la pensée de Tastronome fait dans les régions de Tespace? Ce serait également avec une loi fort simple, bien connue, que nous pourrions arpenter les espaces historiques. Cette loi est, que les mêmes causes pro^ diiisent les mêmes effets. Les causes, nous les portons chacun en nous, nous les recevons en naissant. Si les germes de nos facultés ascendantes restent non développés ou si leur usage est détourné de leur but naturel, si les instincts de Tanimalité, qui, dès Tenfance, se dessinent avec tant de force, demeurent non rectifiés, nous aurons un ensemble de causes dont chacune produira, en tout temps, le même effet. Voilà pourquoi les actes qu'enregistre l'histoire, sont, au fond, toujours les mômes : il n'y a de changé que le dehors, le costume et le langage. Ces changements ne sont qu'un insignifiant accessoire. Mais pour les esprits myopes c'est le principal.

Pour faire sentir de quelle importance serait, pour l'instruction de tous, la réalisation de notre projet

de transformation de Thistoire, nous allons en citer quelques cas d'application. «

La projection du livre de Thistoire sur un même plan où Tordre chronologique disparaît, fera poMT et résoudre immédiatement la question de la yalaur de notre espèce, en montrant, d'un c6té, ce qua lei hommes ont fait, et, de Tautre, ce qu'ils font encore, contrairement à ce qu'ils devraient faire. Chacun en tirerait les conclusions nécessaires pour le présent et pour l'avenir. Ainsi, quand, à une époque donnée, on verra une nation, qui a joui d'un passé glorieux et qui a excité, par sa prospérité et sa grandeur, la jalousie des nations voisines, tomber dans la mollesse, sV bandonner au luxe et à la luxure, s'incliner devant la scélératesse enrichie, mépriser l'honnêteté pauvre, ne songer qu'à amasser de l'or par tous les moyens licites ou illicites, pour se plonger dans d'énervantes jouissances, déserter le foyer domestique, laisser les enfants livrés à leurs instincts, etc., une nation chez laquelle on verrait, à ces exemples de dégradation, donnés d'en haut, se joindre en bas l'ignorance et la misère, suite d'une crapuleuse imprévoyance, on pourra affirmer hardiment que cette nation est en pleine décadence; elle marchera dans cette voie d'autant plus rapidement qu'on préfère à la su-

périorité intellectuelle et morale uoe autorité aveugle ou factice, et que la haine entre les riches et les pauvres augmente dans une proportion inquiétante ; — une haine qui ne repose, au fond, que sur un malentendu ou sur un manque de connaissance réciproque : les pauvres supposent les riches plus heureux qu'ils ne le sont, et les riches croient les pauvres plus méchants qu'ils ne le paraissent. Si à tout cela vient s'ajouter le voisinage d'un peuple jaloux, vindicatif, égoïste et guerrier, on pourra prédire avec certitude ce qui adviendra à un moment donné.

Notre projection de l'histoire servira, non-seulement à prédire l'avenir, mais à faire mieux juger le passé et à expliquer bien des erreurs de perspective, provenant de ce que Tesprit ne se laisse que trop souvent égarer par les préoccupations du présent.

Ainsi, nous nous moquons des idées que les anciens se faisaient du monde. Pourquoi ? Parce qu nous les mesurons, à notre insu, avec une somme de connaissances qui manquait aux anciens. Mais si nous voulions, par la pensée, nous mettre à leur place, nous reconnaîtrions sans peine que nos prédécesseurs devaient se tromper de la meilleure foi du monde. Le moyen de ne pas se tromper quand il manque une ou plusieurs données, nécessaires à la solution d'un

problème proposé? Tant que les anciens n'avaient pas fait le tour du monde, visité le pays des antipodes, ils pouvaient discuter à perte de vue sur la grandeur et la forme de la Terre ; ils pouvaient même, sans paraître déraisonner, regarder la Terre comme le centre de Tunivers, et faire tourner autour d'elle le Soleil avec toute la voûte céleste. Mais cela n'était plus raisonnablement possible depuis les voyages de Colomb et de Magellan, qui engendrèrent Copernic et Kepler.

Les hommes de génie eux-mêmes, qui ne sont que des esprits plus patients et plus clairvoyants que les autres, subissent Tinfluence des milieux^ individuel et social \ à laquelle personne ne saurait se soustraire absolument. Citons quelques exemples. Christophe Colomb, avant de franchir TOcéan, eut d'abord soin de stipuler, pour lui et ses héritiers, des conditions vraiment royales : voilà de l'homme. Il eut ensuite à cœur de porter la foi cathoUque jusqu'aux antipodes et d'arracher le saint Sépulcre aux

1 . Ce que j'appelle le milieu individuel comprend les sentiments inslinctifs de l'homme^ plus ou moins corrigés par l'éducation. Le milieu social se compose de l'état des mœurs, du degré de lumières, des idées ou des préjugés régnants d'une époque, enfin de ce qu'on pourrait nommer Vatmosphhre morale de la société à une époque donnée.

infidèles : voilà de l'époque. Gutenberg garda le secret de son invention pour lui et ses associés, pour réaliser de plus gros bénéfices en vendant comme des manuscrits ses premiers livres imprimés, et peutêtre aussi parce qu'il craignait que ses contemporains ne l'eussent accusé de sorcellerie. — Sans doute les résultats ultérieurs de la découverte du Nouveau Monde et de l'invention de Timprimerie ont fait de Colomb et de Gutenberg les bienfaiteurs du genre humain, ce qui est le côté divin du génie; mais l'idée de rendre service à l'humanité n'était jamais venue à l'esprit ni de Colomb, ni de Gutenberg.

Ce sont les écrivains postérieurs qui, on voyant le passé à travers le prisme de leur présent, ont donné, de ce qu'on est convenu d'appeler les grands hommes de l'histoire, une idée complètement fausse. Alexandre, César et Charlemagne, n'ont entendu, par leurs conquêtes, concourir en rien au progrès du genre humain. Mais en reculant les limites de leurs empires ils ont rapproché des nations qui, d'abord ennemies les unes des autres, ont gagné ensuite à mieux se connaître. Ce n'est donc point par leurs intentions égoïstes et toutes personnelles, c'est par les conséquences de leurs actions, dont de leur vivant ils ne comprenaient pas eux-mêmes toute la portée, que

ces héros de Thistoire ont été conduits, à leur insu, en quelque sorte malgré eux, à servir Thumanité.

Notre manière de présenter Thistoire aura encore l'avantage de faire voir, d'un coup d'œil, comment les hommes se refusent àTévidence et qu'ils résistent le plus longtemps qu'ils peuvent à l'admission des vérités les plus simples. Mais elle permettra surtout d'apprécier sainement la valeur de la civilisation et de son enseignement traditionnel. Un mot à ce sujet.

L'époque anté historique, d'une durée indéterminée, finit au moment où les hommes ont pu, autrement que par la tradition orale, transmettre leurs pensées et leurs actes à leurs descendants. La transmission de nos souvenirs par l'écriture est la première et la plus grande conquête de l'esprit humain ; elle nous distingue radicalement du monde animal. Par qui et àquelle époque l'écriture fut-elle inventée? C'est ce qu'il est impossible de déterminer exactement. Graversurl'écorced'un arbre ou sur toute autre étoffe l'image d'un objet, tel qu'un animal, une plante, etc., c'était une idée qui pouvait venir à l'esprit d'un enfant comme à celui d'un sauvage. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'on ait trouvé des hiéroglyphes figuratifs chez des races qui n'eurent jamais entre elles aucun point de contact : il suffit de nommer les

Egyptiens et les Mexicains. Mais de ces hiéroglyphes à l'invention de l'alphabet il y avait encore loin. Peut-être s'est-il écoulé là un intervalle aussi long que celui qui s'est écoulé entre l'invention de l'écriture et l'invention de rimprimerie, qui est pour la transmission de la pensée ce que la découverte de la vapeur est pour le transport de la matière, animée ou inanimée.

Quoi qu'il en soit, c'est à l'orient de notre ancien monde que l'on reporte généralement le berceau de la civilisation qui n'est, en réalité, que le commencement de l'histoire. Partant de l'Inde, la civilisation ou l'histoire — deux mots synonymes — s'est dirigée vers le couchant, en suivant la marche apparente du Soleil. Quand les nations de l'Orient avaient leur histoire, les nations de l'Occident ne faisaient pas encore parler d'elles : leur histoire n'était point commencée. Puis^ à mesure que les peuples de la Grèce et de l'Italie, les peuples assis aux bords du bassin méditerranéen, vinrent à leur tour remplir le monde du bruit de leurs armes ou de leur renommée, les nations orientales rentrèrent les unes après les autres dans l'obscurité; et les peuples qui tiennent aujourd'hui le flambeau de la civilisation, c'est-à-dire qui font parler le plus d'eux, par l'usage ou Tabus

de leur puissance, occupeot des régions qui, du temps des Grecs et des Romains, étaient réputées sauvages. L'Inde, la Perse, la Syrie, la Mésopotamie, la Phénicie, la Palestine, TEgypte, la Grèce ne sont plus que de faibles appendices de rhistoire qui se déroule maintenant au nord-ouest de ces contrées antiques, et qui tend à franchir rOcéan Atlantique pour gagner l'Amérique et revenir peut-être un jour par le Japon, après avoir fait le tour du globe terrestre. Le mouvement de la civilisation est le même que celui de la Terre autour de son axe. Que sont devenues Ninive, Babylone, Memphis, Tyr, Sidon, Carthage, Sparte, Syracuse? C'est à peine si l'on retrouve aujourd'hui quelques vestiges de ces aères et puissantes cités. Athènes et Rome, jadis si resplendissantes de lumières, ne sont plus que des foyers éteints, excitant la curiosité de quelques archéologues ou artistes. La barbarie est assise aux bords du Gange, de Tlndus, de l'Euphrate et du Tigre ; l'Egypte est dans les ténèbres ; la Grèce, cette antique arène de toutes les formes gouvernementales, est réduite à demander des rois aux fils des Boïens et des Scandinaves, et l'Italie, la patrie des Scipions, cherche aujourd'hui ses alliances chez les descendants des barbares Germains. L'obscurité s'é-

paissit à mesure qu'on s'éloigne des régions qui ont les premières figuré dans Thistoire : les tribus qui avoisinent le pays de Kaschemir sont aujourd'hui les plus ignorantes et les plus féroces de la Terre. Seul ce fait suffirait pour montrer que le mouvement qui va ainsi de l'orient à l'occident, et qui, comme l'astre du jour dont il retrace la course apparente, laisse derrière lui l'ombre et les ténèbres, que ce mouvement, renfermé dans une zone étroite de notre hémisphère boréal, n'est point la civilisation, si l'on veut entendre par là quelque chose de distinct du mouvement de l'histoire.

La civilisation est un de ces mots sonores sur la valeur desquels les hommes ont bien de la peine à s'entendre. Les uns l'exaltent et en font une idole; les autres s'en moquent et lui tournent le dos, pour arriver tous, en fin de compte, à se la jeter continuellement à la tête, sous une forme infiniment peu polie.

Si l'on entend par civilisation l'œuvre des conquêtes pacifiques, obtenues par la rectification et le perfectionnement des sens et de l'intelligence, en rapport avec la Nature, en rapport avec les phénomènes du ciel et de la Terre, accessibles à nos moyens d'observation; si, en un mot, on entend par civilisa-

Uon le progrès scientifique, proprement dit, il nous sera permis de rappeler qu'on en ignorait à la fois le nom et la chose dans tous les siècles antérieurs aux temps modernes. Enfin, tant que les hommes ne se résoudront pas à faire pour eux-mêmes, dans Tordre politique et moral, ce qu'ils ont été obligés de faire dans Tordre physique, la civilisation, élimination faite des sciences positives, ne sera qu'un mot vide de sens, qu'une insigne duperie. Si ce jugement parait trop absolu, nous ne demanderons pas mieux de le réformer.

Faut-il comprendre, sous le nom de civilisation^ les beaux-arts et les belles-lettres? Mais les beauxarts et les belles-lettres ne font que refléter*l'image de la société où ils ont pris naissance ; ils passent avec les peuples dont ils expriment le génie ou le caractère de race, mieux que ne saurait le faire l'inspection cranioscopique. L'évocation du passé par l'étude de ses monuments peut exciter le sentiment du beau, donner le goût de la belle forme, plastique ou littéraire, dont les Grecs du temps de Périclès nous ont fourni les modèles. Mais comme on désespère encore aujourd'hui d'atteindre ces modèles, on peut contester le progrès de la civilisation ainsi comprise.

Comme nous sommes les héritiers de cette civilisation qui avait pour berceau Athènes, il importe de nous y arrêter un moment.

Les Grecs possédaient au plus haut degré le sentiment du beau. Tout s'embellissait sous le charme de leur imagination créatrice ; la nature prenait des formes nouvelles ; la mer, les fleuves, les fontaines, les champs, les forêts, etc., se peuplaient de divinités; les symboles de leur culte respiraient la force, la beauté, la jeunesse. Nos maîtres avaient une instinctive horreur de tout ce qui pouvait, daus leurs arts, comme dans leur langage, rappeler la laideur, la décrépitude, la mort. Ils se plaisaient tellement à sacrifier aux Grâces, que les Divinités vengeresses, les Furies, reçurent d'eux le nom de Bien pensantes^ à'Euménides. Dans cet amour du beau, ils enveloppaient non-seulement la religion, mais la politique, l'art de gouverner. Parvenir à tout dominer autour de soi, conquérir, pour la patrie ou la cité, la suprématie, Y hégémonie^ — le nom et la chose nous viennent des Grecs, — tel était l'idéal de l'homme

politique, le but suprême d'un chef d'État.

Animé par l'espoir de transmettre son nom à la postérité, au milieu de ses conquêtes, Alexandre, après s'être fait proclamer le fils de Jupiter Ammon,

u*était préoccupé que de la crainte de ne pas trouver à Athènes un écrivain digne d'en recevoir les éloges. C'est ainsi que les exploits d'Alexandre sont allés, sous la plume des historiens, rejoindre ceux de Sémiramisy de Sésostris, de Cyrus, etc. Une réflexion se présente ici. En voyant ces expéditions entamer à la fois l'Europe, l'Asie et l'Afrique, on pourrait croire que la partie conquérante du genre humain nous a mis depuis longtemps en possession de la surface du globe terrestre. Cependant il n'en est rien.

Gagner de la gloire à la tête d'une armée, ou se faire applaudir comme orateur dans les assemblées publiques, en un mot, faire parler de soi^ telle était la grande affaire des citoyens d'Athènes et de Rome, habitués à regarder les autres peuples comme étrangers au genre humain. Chacun étant animé des mêmes sentiments, on s'explique sans peine les sanglantes rivalités qui devaient exister entre la démocratie et l'aristocratie, entre les plébéiens et les patriciens, perpétuels conflits qu'expose l'histoire. Et c'est au nom de la liberté que tous les partis se combattaient et cherchaient à s'exclure mutuellement du pouvoir !

Le sentiment du beau, Vesthétique^ et l'adoration de soi-même, Vautolâtrie^ voilà donc ce qui caractérise la civilisation dont nous sommes les héritiers,

civilisation à la fois politique, artistique, littéraire, et, nous pouvons ajouter, sentimentalement religieuse ; car, pour beaucoup de nos fidèles, la religion n'a jamais été et n'est encore qu'une affaire de sentiment.

Cependant la société ancienne se maintenait. Pourquoi? Parce que le travail, qui pourvoit au lendemain, était l'occupation des esclaves, et que la conquête de riches provinces offrait un vaste champ à l'ardeur d'une ambitieuse jeunesse. Les citoyens d'un âge mûr pouvaient sans danger étaler, sous le Portique ou au Forum, une orgueilleuse oisiveté, otium cum dignitate^ se livrer tout à leur aise au culte des muses, et produire ces chefs-d'œuvre dont nous aimons à savourer les beautés, et dont la délectable lecture fait passer à un esprit cultivé des moments d'un si délicieux repos. Mais cette lecture, quelque attrayante qu'elle soit, est absolument impuissante à redresser les sentiments personnels, opposés à tout progrès politique et moral.

Nous sommes Grecs par notre éducation comme Tétaient les Romains, et nous appartenons à une époque où le travail, anciennement abandonné aux esclaves, est reconnu, non-seulement comme la seule source légitime de la richesse, mais comme le moyen moralisateur par excellence. Ces « grands hommes

qui, selon le mot de Solon, sont la ruine d'un Etat, » ces conquérants, ces hommes de Plutarque, nous continuons à les exposer imprudemment à Tadmiration d'une jeunesse facile à enflammer. Au lieu de lui apprendre à raisonner juste, nous excitons l'imagination qui fausse le jugement et nous surchargeons la mémoire d'un savoir indigeste, qui n'a aucun rapport avec les besoins d'une société, qui n'a ni Portique ni Forum, qui n'a que faire des conquêtes, et dont la partie saine ne demande qu'à vivre en travaillant.

Notre instruction, entée sur l'éducation des anciens, est donc le plus dangereux des anachroniâmes*

Dans la fausse voie où l'on se trouve engagé, tout pardit naturel, tandis que tout n'est qu'artificiel; et les énormités mêmes qui devraient frapper tout le monde, restent, pour l'immense majorité, complètement inaperçues. Citons-en quelques exemples.

La guerre est, pour le répéter, la principale des erreurs de perspective historique dont se compose le bagage de la civilisation transmise par les anciens. Ces erreurs amoindrissentle monde moral, comme les erreurs de perspective physique rétrécissent le ciel. Ces dernières alimentèrent longtemps l'esprit de système; elles semblaient affermir l'autorité des maîtres qui s'étaient posés en princes de la science, lorsque

l'observation, engrenée avec la réalité, amena des corrections qui brisèrent sans retour les sphères de cristal dont les astres figuraient les clous dorés. C'est ainsi que la volonté, aux prises avec ce qui n'est pas de création humaine, fut forcée à sortir de son état d'inertie ou de mollesse contemplative. La même remarque s'applique à toutes les sciences d'observation, qui se complaisaient chacune dans sa sphère de conceptions imaginaires. Mais depuis que l'impulsion a été donnée par un incessant travail de rectification, la science marche, non sans donner de temps à autre quelques ruades au travail rectificateur, indice d'un mauvais naturel, incomplètement dompté. Ainsi, le désir, à la fois instinctif et traditionnel, de faire parler de soi, d'acquérir de la renommée, domine plus ou moins ceux qui suivent une carrière scientifique ou professionnelle : de là bien des accrocs faits à la conscience, soit en donnant pour du nouveau ce qui n'est souvent qu'un emprunt ou qu'un plagiat, soit en formulant des doctrines qui reposent sur un nombre de faits insuffisants, sur des expériences défectueuses ou sur des observations non mûries ; soit en ternissant le mérite d'autrui pour mieux faire briller le sien, etc. De cet amour immodéré de soi-même il résulte,

ici comme partout, que les hommes sont toujours prêts à se battre, unguibus et rostro. Vainement on essayerait de bien faire comprendre que la science n'a qu*à perdre à cet éparpiilement de forces mal employées, et qu'elle ferait des progrès bien plus rapides si les savants étaient unis; on s'obstine à ne pas voir ce qui est patent. Pourquoi? Parce que nous avons l'esprit aveuglé par notre civilisation traditionnelle.

La science, bien plus que les lettres, la science, qui a pour objet la vérité, est la république par excellence, d'où tout mesquin esprit de nationalité devrait être banni. La fausse science, comme la philosophie, se reconnaît, outre qu'elle reste stationnaire, facilement à son étiquette : elle s'appellera scolastique^ moderne^ anglaise^ française^ allemande^ etc. Une telle spécification serait burlesque pour les mathématiques, la physique, la chimie, etc. S'il arrive encore à quelques écrivains^ assez mal avisés d'ailleurs, de parler d'optique française, de micrographie allemande, de mécanique anglaise, etc., c'est qu'ils ne peuvent entendre par là que les travaux des Français, des Allemands, des Anglais, qui ont plus particulièrement concouru au développement de telle ou telle branche de la science.

Mais, à quoi bon ? Les qualificatifs ethnonymiques, loin de servir à provoquer une émulation salutaire chez les savants des différentes nations qui se disent à la tête du progrès, produisent un effet tout opposé : au lieu de centraliser les forces, ils les divisent, ils blessent Torgueil national^ et comme malheureusement chaque peuple s'estime le premier du monde, et que les exagérations nationales ne sont que l'expression collective des exagérations personnelles, la guerre, — guerre qui ne fait heureusement couler ici que des flots d'encre, — s'allume souvent là même où devrait à jamais régner la paix universelle. Laissons aux industriels les marques de fabrique ou de provenance, et n'introduisons jamais aucun élément perturbateur dans le domaine de la science pure, qui doit être laissée en dehors de toutes les contestations jalouses, en dehors de toutes les malfaisantes rivalités.

Les hommes de science comprendront sans doute toute la justesse de ces raisonnements ; ils pourront même, à un moment donné, imposer trêve à l'exagération de leurs sentiments personnels. Mais le naturel, un instant chassé de leur âme, y reviendra au pas de charge. Allez donc faire comprendre à ce professeur, qui se rengorge dans sa chaire ou dans son

:nO POUVOIR LT DEVOIR.

fauteuil d'académicien, que la science qu'il enseigne comme définitive n'est qu'une manière de voir^ dont l'exactitude est proportionnelle au travail de rectification préalable, et que cette manière de voir n'est que temporaire, qu'elle varie suivant les pays, les races, les générations, dont chaque couche contemporaine se croit infaillible, en attendant qu'elle aille rejoindre les couches du passé, qui, au jugement du présent, n'avaient pas le sens commun. Essayez donc de lui faire avouer que si ses devanciers ont vu et conçu les mêmes choses tout autrement, il se trouvera, à son tour, dans la même position, vis-àvis de ceux qui viendront après lui. Les initiés reconnaissent, il est vrai, que, par exemple, la chimie, la physique, l'astronomie, sont loin d'avoir dit leur dernier mot. Mais, voyez-les à l'œuvre. Ne se conduisent-ils pas comme les derniers des novices? En exposant un fait ou en formulant une doctrine, ils parlent comme si la science était définitivement constituée ; ils se garderont bien de laisser entrevoir, dans leurs théories, la possibilité d'un complément ou d'une rectification. Il en coûte tant à l'amourpropre d'avouer que nous ne savons rien, comparativement à ce qui nous reste à savoir I (Juoi qu'il en boit, la science marche, malgré ses

imperfections et ses inégalités de mouvement. Elle avance, elle ne peut plus reculer, et le sentiment de la liberté, fortifié par l'instinct du vrai, lui fait mépriser tous les obstacles que l'esprit d'autorité ou de doctrine, l'esprit de parti ou de secte, tenterait d'opposer à son avancement.

Si, dans Tordre physique, les sphères imaginaires qui rétrécissaient l'horizon ont été anéanties, elles subsistent encore, ne l'oublions pas, pleinement dans le monde que nous avons été appelés à nous créer nous-mêmes. Notre monde politique et social est encore ce que devait être notre monde matériel quand ses molécules étaient dispersées dans l'espace à l'état de poussière cosmique. N'étant pondérées par aucun centre d'attraction commun, les molécules désunies avaient chacune son centre de rotation, elles ne formaient aucun corps compacte, dépendant d'un foyer de gravitation pondérateur. C'était le chaos. Eh bien, nous en sommes là pour le monde dont la création doit exercer nos facultés, notre toutepuissance, afin de nous préparer sûrement à de plus hautes destinées. Malheureusement, comme les ouvriers de la tour de Babel, nous sommes tous loin de nous entendre : chacun a son idée à lui, son égoïsme personnel; chaque tête voudrait commander, ce

qui fait qu'il y a autant de tôtes que de volontés.

Toutes ces associations d'individus dont parle rhistoire sous le nom d'empires, de royaumes, de républiques, d'États, n'étaient que des agglomérations artificielles et éphémères, ce n'étaient que des corps sans cohésion, sans consistance; leurs molécules, centres de rotation personnels, n'étaient point liées entre elles par ce foyer de gravitation pondérateur qu'on nomme la conscience et qui se manifeste par la pratique des lois éternelles de la justice, foyer sans lequel aucune société humaine, stable et compacte^ n'est possible sur la Terre, comme ailleurs au ciel. Nous ne saurions trop insister sur ce que nous venons de dire.

Ce n'est point la civilisation, que nous tenons des Grecs et des Romains, qui apportera quelque changement à cet état factice de cohésion sociale : la civilisation esthétique et contemplative, dont nous avons hérité, continue à nous aveugler au point de ne pas voir que, si nous y persistons, nous marcherons, à pas précipités, vers un abîme.

Pénétrons- nous bien de Tesprit ancien : c'est le seul moyen de nous convaincre combien il s'éloigne de l'esprit moderne.

Dispensés des rudes préoccupations de la vie ma-

térielle, les pères de notre civilisation pouvaient, répétons-le, se livrer tout à leur aise aux délicates jouissances de l'esprit, exaltés par l'amour de la gloire et de la patrie, dont toute la population esclave et étrangère était exclue; ils pouvaient, sans aucun souci du lendemain, s'abandonner à tous les exercices oratoires et philosophiques, poussés par l'insatiable désir de passer à la postérité, ce qui était leur manière de comprendre l'immortalité. Mais ces exercices et ces délicates jouissances de l'esprit s'enivrant d'encens, apanage d'existences faciles, avaient, au plus haut degré, un caractère exclusif, aristocratique: ils n'admettaient au partage qu'un petit nombre de favorisés. Cet exclusivisme inique allait jusqu'à la haine de la profane multitude, tenue à l'écart du banquet intellectuel de la vie :

Odi profanum vulgus et areco.

Ce vers d'Horace résume tout l'esprit de l'antiquité classique.

Celui qui voudrait aujourd'hui proposer une réforme intellectuelle et morale, calquée sur cet esprit, irait directement à l'encontre du courant d'idées qui entraine la société moderne. Un tel réformateur ne serait qu'un insensé restaurateur du passé, avec ses

314 POUVOIR ET DEVOIU.

castes et ses privilèges. D'après son idéal, que les anciens avec leur organisation sociale pouvaient seuls réaliser, la plèbe, asservie au sol et à l'industrie, serait perpétuellement condamnée à travailler pour nourrir ceux qui doivent penser, gouverner et régner.

Gardons de notre civilisation gréco-romaine le beau plastique et la belle forme littéraire. Mais, pour Dieu, hâtons-nous de changer tout le reste.

Déjà la science des anciens a été changée au profit de nous tous ; elle a été irrévocablement remplacée. Quel professeur oserait aujourd'hui enseigner, du haut de sa chaire , que la physique d'Aristote et l'astronomie de Ptolémée sont, comme on le croyait autrefois, l'immuable expression de la vérité?

Il est temps qu'on se décide aussi à changer la politique et à modifier même la religion en ce qu'elle n'a que de païen. Pour réaliser l'idéal de la paix universelle, il importe que la religion ne soit plus une affaire de sentiment ni de contemplation monacale, stérile ; il faudra qu'elle inspire à tout le monde un travail de rectification actif, fécond. L'entreprise présentera sans doute de grandes difficultés. Mais l'homme de bonne volonté n'est pas entièrement abandonné à lui-même, il n'est pas tout à fait seul sur terre, bans l'ordre moral il y a, comme dans l'ordre phy-

sique, des indices, des signes qui l'avertissent de quitter la fausse route. Rappelons ici que la raison, d'accord avec la conscience, se révolte instinctivement chez tout homme témoin d'une iniquité ou d'un abus de la force. Cet indice est précieux ; c'est un guide à suivre.

Voyons si l'enseignement de l'histoire, transformé suivant les principes indiqués plus haut, ne pourrait pas nous être d'un puissant secours pour introduire le progrès dans l'ordre politique et moral.

Un des meilleurs moyens de corriger les enfants de leur instinct de paresse, c'est de les stimuler par l'émulation. Se voyant dépassés à l'école par d'autres enfants, ils chercheront par le travail à les atteindre ou même à leur devenir supérieurs. La naissance et la fortune disparaissent devant, l'émulation ; les biens de la vie, héréditaires ou acquis, cèdent le pas à l'exercice de nos plus nobles facultés. Le plus avancé par son travail remportera la victoire ; au meilleur, pauvre ou riche, sera décernée la palme. La justice couronnant l'œuvre par la proclamation solennelle de la supériorité intellectuelle]et morale, voilà un spectacle propre à réjouir l'âme. C'est encore un indice à noter, un guide à suivre.

Ce spectacle devrait se continuer après que les

enfants sont devenus membres de la société. Malheureusement il n'en est point ainsi. La richesse, un moment effacée devant le travail intellectuel et moral de l'enfance, va, à partir de Vâge de raison^ — un mot bien choisi ! — former l'enjeu d'une course frénétique, au bout de laquelle il y a la fosse commune. C'est ce qui nous fait si bien comprendre ces paroles du Christ : a A moins que vous ne retourniez en arrière et que vous ne deveniez comme les enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux^ »

En se plaçant à un autre point de vue, on objecte que ceux qui ont, dans l'école, remporté les premiers prix, ne sont pas toujours des modèles de civisme. Soit ; le contraire même nous étonnerait , et cela précisément parce que l'éducation, résultat de notre civilisation traditionnelle ne répond aucunement, comme nous l'avons établi, aux besoins de la société moderne.

Nous voici arrivé au point que nous tenions particulièrement à mettre en lumière.

1 . Ce célèbre passage (S. Matthieu, XVIII, 3) a toujours été cité, bien à tort selon inoi^ à Tappui de la théorie de la réincarnalion. C'est évidemment dans le sens que je viens d'indiquer qu'il faudra b» prendre.

L'INSTRUCTION. 3i7

A juger par Thistoire, telle qu'elle est enseignée, il n*y a rien au delà de rhomme, rien au-dessus de Tactivité humaine; l'humanité ne reconnaît rien qui soit supérieur à elle. Là donc, point d'émulation. La loi universelle de la continuité indéfinie des choses est rompue. Cette rupture de la continuité, ce saltus naturœ^ est une erreur manifeste. Comment la redresser ?

On y a songé en tout temps : la preuve en est dans les dogmes, dans les credo des religions qui toutes ordonnent de croire à Dieu. Mais sauter de l'homme à l'Être suprême, à l'incompréhensible Dieu créateur, c'est une enjambée qui n'a jamais réuni beaucoup de croyants convaincus : les actes sont là pour l'attester. 11 est vrai qu'on a essayé de combler l'intervalle, laissé vide, en le peuplant de démons, bons ou mauvais, de messagers célestes, d'anges,d'archangeè;, de dominations, etc. Mais toutes ces affirmatious dogmatiques, à quoi, je le demande, ont-elles servi?

Avoir la conscience de notre situation^ individuellement et collectivement^ voilà le point fondamental. Comment y arriver? Par l'éducation commencée dès la première enfance, et par l'instruction complètement réformée. Essayons de faire ressortir les principaux éléments de cette réforme.

Le premier point à mettre en relief, c'esc que tous nous pouvons nous tromper, et que nous nous trompons. Ce sera l'objet de la sphalmatique^ science préliminaire de la connaissance de nous-méme, de Yautognosie. Dans l'ordre physique, l'erreur, rappelons-le, ne tire pas à conséquence. L'homme ne joue dans la Nature qu'un rôle passif : il n'y fait pas la loi, il la cherche. Appliquant ses sens et son intelligence à ce qui n'est pas de sa création, s'il se trompe, le mal ne sera pas grand: ses erreurs ne troubleront point les transformations de la matière, ni le cours des astres. La vérité, qui n'a pas à compter avec le temps, finira toujours par avoir le dernier mot, quels que soient les obstacles qu'elle rencontre. Le travail de rectification de notre outillage se fera ici forcément, — l'histoire des sciences l'atteste, — par suite de l'engrenage de notre volonté avec ce qui n'émane pas d'elle. Mais lorsque l'homme se fait lui-même créateur, lorsqu'il devient le maître de sa destinée par le milieu qu'il se crée, lorsqu'il fait lui-même les lois de ses mouvements, et que dans tout cela il n'a pour contrôle que son bon plaisir, pour critérium que son autorité, l'erreur s'aggravera de toute la distance de la Nature à l'homme libre, l'erreur deviendra en quel-

que sorte bilatérale : les hommes, en se trompant les uns les autres, se trompent chacun soi-même, relativement à leur milieu social, ou à leur commune destinée. De là cette impuissance caractéristique de l'humanité, qui pèse sur nous tous, et qui fait que tout, le bien comme le'mal, semble conspirer contre nous. Citons un exemple fameux.

Les esclaves qui remplissaient, dans Fantiquité, le rôle de nos ouvriers, exerçant les arts et les métiers, sans lesquels la vie matérielle serait impossible, les esclaves étaient assimilés à des animaux domestiques ; ils étaient considérés comme ne faisant pas partie du genre humain, et leurs mattres, à force de les abrutir, étaient parvenus à le leur faire croire. Cette croyance même faisait la sécurité des citoyens, qui seuls avaient droit au gouvernement. Les guerres des esclaves furent des avertissements perdus pour les Romains. L'esclavage ne disparut que devant le christianisme ; mais il ne disparut que très-lentement. Car les serfs du moyen âge n'étaient que des esclaves attachés à la glèbe ; et par une de ces contradictions, qui ne sont pas rares dans le domaine des aberrations humaines, les seigneurs tiraient leur noblesse du sol même dont la culture était un signe indélébile du servage. Enân les distinctions

de classes ou de castes, base du système féodal, ont disparu à leur tour. Cela devait être. Mais pour cela il De fallut rien moins qu'une grande révolution. . Aujourd'hui les membres de la société, — nous parlons de la société française, — sont tous citoyens au même titre ; ils sont tous égaux devant la loi ; ils ont tous les mêmes droits, civils et politiques. C'est bien. Pourquoi les hommes, quoique doués d'aptitudes inégales, — indice d'une émulation nécessaire, — ne seraient-ils pas, en effet, tous égaux devant leur propre espèce, en leur qualité naturelle d'êtres pensants et perfectibles?

Mais ceux qui vivent du travail de leurs mains sont de beaucoup les plus nombreux ; et comme ils ont les mêmes droits à la souveraineté nationale que ceux qui, moins nombreux, peuvent vivre sans souci du lendemain, ils ne manqueront de faire valoir leur importance. C'est dans la nature humaine. On ira plus loin. Aux yeux du grand nombre, il n'y aura bientôt d'autre travail que le travaiLmanuel. Le travail intellectuel, qui fait la dignité humaine, passera pour un amusement ou pour une occupation d'oisifs. La main calleuse du prolétaire repoussera la main gantée du patron. Si les ouvriers, conscients de leur situation, comprennent que les membres de la

même société sont aussi solidaires que les pièces d'un même mécanisme, et que les uns ne peuvent être heureux qu*à la condition que les autres le soient aussi ; si , convaincus de la nécessité de cette commune solidarité pour la prospérité et la grandeur d*un pays, ils s'empressent de compléter ce qui manque à leur édu cation, de se corriger de vices qui, tels que l'ivrognerie et la paresse, sont si nuisibles àTaccompIissement de leurs devoirs de pères de famille et de citoyens, ils pourront, accordons-le, régénérer la société, dans la supposition qu'elle soit corrompue en haut. Mais si, au contraire, les ouvriers, loin de comprendre leurs devoirs, désertent les ateliers, dissipent leur salaire et chôment une partie de la semaine, ils écouteront avidement, excités par la misère, les prédications de ces ambitieux qui lancent de beaux programmes et se servent des masses ignorantes comme d'un marche pied pour arriver au pouvoir, souvent sans mieux faire ou pour faire pis encore que ceux dont ils convoitent la place. Les affligeants spectacles qu'on voit alors se produire donnent à réfléchir, et portent les esprits sensés à se demander si l'on n'a pas été trop loin en accordant indistinctement les mêmes droits à tous; quelques-uns môme vont jusqu'à regretter le passé où le trône s'appuyait sur l'autel. Vains regrets! Nous

ne pouvons plus rétrograder; chacun ,est condamné à être de son temps. Tâchons dès-lors de nous arranger tous le mieux et le plus équitablement que nous pourrons.

L'esclavage fut une injustice dont la réparation s'est lentement effectuée à travers les siècles. Nous assistons aujourd'hui à l'achèvement de cette réparation séculaire. C'est à nous de faire en sorte que le bien, de nature immuable, ne tourne pas contre nous-mêmes par notre faute, et qu'il ne devienne au moins aussi dangereux qu'une arme meurtrière entre les mains d'un enfant.

Citons un autre exemple, pour montrer comment le bien même que les hommes, se proposent de faire tourne contre eux.

La voix du sage de la Grèce, qui, interrogé de quel pays il était, répondit :« je suis citoyen du monde, cosmopolite, » resta longtemps sans écho. De nos jours elle a été recueillie comme l'expression d'une idée généreuse, et le cosmopolitisme est devenu le mot d'ordre de ceux qui prêchent la solidarité des peuples pour arriver à l'abolition de la guerre et à Tavénement de la paix universelle. C'est fort bien. Nous sommes tous frères. Ne sommes-nous pas, comme l'enseigne le Christ, fils d'un même Père? — Mais

voici un petit nuage, gros de tempêtes. Quelques hommes, dont le noyau paraît se développer, sous le couvert de la fraternité des nations, indignent la conscience publique par leurs discours et par leurs actes. Dans leur commun intérêt, les nations vont sans doute s'entendre pour arrêter le progrès du mal, conformément au sage précepte du poëte : « Quand le mur du voisin brûle, cela te regarde. »

Cela devrait, en effet, se faire. Mais cela ne se fera point. Le malheur des uns est loin d'exciter chez les autres une franche sympathie ; il y en a même beaucoup chez lesquels ce qui devrait être un sujet de compassion est un motif de secrète réjouissance. C'est là sans doute un bien mauvais sentiment : chacun le reconnaît. Aussi se garde-t-on bien de le faire voir au dehors. Mais ne le garde-t-on pas au dedans? Que chacun interroge sa conscience. Ce même sentiment met moins de pudeur à se montrer quand on passe des individus aux nations. Or, qu'a fait jusqu'ici l'éducation pour le détruire? Rien; absolument rien.

On parle d'associations internationales. Mais si ces associations n'ont pas pour objet la destruction de tout mauvais sentiment qui s'oppose d'avance à tout loyal échange d'intérêts et de lumières, elles ne feront

que grossir la liste des immenses duperies humaines.

Voici enfin deux autres exemples, qu'il serait dommage de passer sous silence.

On a répété sur tous les tons que les guerres de conquêtes ne sont plus de notre temps. Mais voici que toute une école de guerriers et d'hommes politiques a pu, à Tabri de cette pacifique maxime, organiser tranquillement la plus redoutable puissance militaire de Tépoque actuelle. Cette école ambitieuse a pu caresser l'idée du rétablissement de l'empire de Charlemagne. Cette idée, que le reste de l'Europe regardait comme un rêve, a cependant commencé à se faire jour, par l'ineptie d'un prince qui s'est trouvé là, comme à point nommé. On sait ce qui est arrivé. Yoici maintenant ce qui pourra advenir, si les nations de l'Europe continuent à se diviser. Leur haine et leur jalousie traditionnelles feront rétablir l'empire de Charlemagne plutôt qu'elles ne se l'imaginent. Et ce rétablissement se fera, non point pour le bonheur et la liberté des peuples, mais pour la glorification de quelques personnalités, chrétiennes de nom, païennes de fait. Ce sera encore un des résultats de notre civilisation historique, gréco-romaine, cercle fatal dans lequel s'agite notre humanité.

On ne verse plus, comme autrefois, son sang

L'INSTRUCTION. 32o

pour des dogmes religieux. Mais les hommes sont toujours près de s'entre-déchirer pour des dogmes politiques. Au moment de la patrie en danger, ils ne disputent plus sur des questions théologiques, comme à Byzance; mais ils continuent à se passionner, comme à Athènes , pour une forme gouvernementale. On croit aux parleurs, comme si c'étaient des sauveurs, et on discute sérieusement pour savoir si la politique est un art ou une science. La politique ne sera qu'un art, et le plus misérable de tous les arts, si elle ne doit, comme par le passé, consister qu'à se tromper les uns les autres sous le masque de la franchise. La politique ne sera une science que lorsqu'elle sera entrée dans la voie du progrès, et elle n'y entrera que quand les hommes auront compris qu'ils ne peuvent être libres et heureux qu'à la condition que tous leurs actes soient conformes à la justice, expression fidèle de la conscience. La politique sera une science, quand les infractions à la justice-conscience seront, d'après des Tables de cpr^rection dressées d'avance, traitées comme des erreurs dont tous les membres de la société subissent les conséquences à des degrés divers. Ce n'est qu'alors seulement que la politique sera une science, ce sera la science du progrès moral; elle aura pour base d'opé-

ration la pondération des individus et des nations par leur propre valeur; elle aura pour but le meilleur emploi des forces humaines.

Db S^Jet d'èmilttiOB. — Platon avait écrit au frontispice de son école: a Nul n'entrera ici, s'il n'est géomètre. »

En tète de Yautognosie^ dont la science de Terreur (la sphabnatiqué) sera l'introduction, on devra mettre ceci :

Nul ne parviendra à se connaître soi-même, s'il ne commence par déposer son amour-propre.

La connaissance exacte de soi-même, le nosce te ipsum^ est de tous les problèmes le plus grave et le plus difficile à résoudre. Il ne faut donc pas s'étonner de le voir sans cesse remis sur le tapis.

Comment s'y prendre pour mesurer la valeur de chacun de nous?

' Quelques détails préliminaires sont indispensables pour montrer comment nous entendons aborder cette grande question. Fidèles à notre programme de nous laisser, en toute chose, guider par les indices de la Nature, nous suivrons, pour ce qu'on pourrait appeler Vœil de F esprit^ la route initialement tracée, sauf rectification, par l'œil du corps 4

Rappelons d'abord que, devant le fonctionnement normal du sens visuel, tous les hommes sont égaux et que, à part les exceptions qui n'entrent pas ici en ligne de compte , Tappareil optique que chacun reçoit en naissant est le même pour tous. L'inégalité commence à la vision distincte. L'expérience nous enseigne, en effet, que deux personnes, prises au hasard et placées à la même distance d'un objet, n'aperçoivent pas cet objet avec la même netteté ; il faut que l'une ou l'autre personne change, varie sa distance, pour que la perception soit également distincte pour toutes les deux. La même inégalité se remarque même souvent pour l'un et l'autre œil de la même personne. Quoi qu'il en soit, toutes ces inégalités sont naturellement, presque inconsciemment, corrigées par chacun de nous sans aucun travail préalable. Il en est de même des erreurs qui se produisent, lorsque les objets sont placés en dehors des limites de la vision distincte. Elles sont rectifiées sans autre peine que celle d'un premier déplacement, dont le souvenir s'est effacé. Cette rectification naturelle de nos erreurs optiques n'est pas évidemment faite par l'œil lui-même : — un organe qui se tromperait pour avoir la peine de se rectifier aussitôt lui-même serait un non-sens ; —^

elle provient d'uoe faculté différente de la vision, qu'on rappelle intelligence ou esprit, peu importe son nom. A mesure que Toeil s'éloigne des objets perçus, les erreurs de grandeur et de distance augmentent, et il arrive un moment où ces objets même s'évanouissent : TobU ne les aperçoit plus. Si, au contraire, on les rapproche trop près de l'œil, les objets seront loin de s'évanouir; mais le résultat sera le même; le sens de la vision ne fonctionnera plus. Ces objets, quoique mvisibles, n'en sont pas moins parfaitement réels. Aucune des personnes qui les a TUS disparaître en s'en éloignant ne pourra en nier la réalité ; mais ceux qui n'ont pas fait la même expérience le pourront. L'intervention de l'autorité est donc ici nécessaire pour être cru sur parole. Tout cela est incontestable, élémentaire.

Mais quand les objets ne tombent, pour aucun mortel, sous le sens de la vue, qu'arrive-t-il? Il est arrivé que, pendant des milliers d'années, on n'admettait pas, même dans Tordre physique, comme possibles les objets qu'on ne voyait point. Et voici comment on raisonnait : les yeux, n'étant pas de création humaine, doivent être des instruments parfaits pour nous mettre en rapport avec tout ce qui existe ; conséquemment là où ces organes ne nous

montrent rien, il n'y a rien à voir ; donc, songer à perfectionner le sens de la vue, c'est presque un blasphème. L'invention du télescope, suivie bientôt de celle du microscope, montra la fausseté du raisonnement. Si cette double invention n'avait servi qu'à cela, c'eût été relativement peu de chose; mais elle mit en lumière un fait sur l'importance duquel nous ne saurions assez insister, à savoir que, pour agrandir notre sphère de connaissances, il est nécessaire que nos organes, nos outils naturels, soient non-seulement rectifiés, mais perfectionnés par nous-mêmes, par notre travail, par l'usage des facultés dont notre volonté est l'usufruitière. Ce sont ces facultés qui font voir, non pas à tout le monde, ni au premier venu , mais seulement à celui qui les a développées et qui les exerce, une infinité de choses qui sont pour les retardataires absolument comme si elles n'existaient point. Pour que ces derniers croient aux choses qu'ils ne voient pas, il faut qu'ils ajoutent foi à ceux qui les affirment. Dans l'ordre physique, la foi s'impose et ne se discute point. Personne n'oserait, ne fût-ce que par amourpropre et pour ne pas paraître ignorant, révoquer en doute un fait bien observé et mathématiquement démontré. Mais il n'en est pas de même dans l'ordre moral. Quelle que soit l'autorité des dogmes

330 POUVOIR BT DEVOIR.

OU des lois, toutes les tentatives sont vaines — rhistoire l'atteste — pour déterminer les hommes à mettre, en toute sincérité et d*un commun ac* cordy le perfectionnement de leur Ame au-dessus des empoignantes réalités de la vie. Ne serait-il pas possible d'introduire ici cette certitude, qui ailleurs force la conviction? Essayons.

La géométrie nous montre le moyen de mesurer la distance d'un objet éloigné, sans que nous ayons besoin de nous y transporter. Il sufBt pour cela de viser le même objet dans deux stations différentes, de noter l'angle sous-tendu par l'objet, Tangle visuel, formé par les lignes partant des deux stations. La ligne qui les réunit forme la base d'un triangle, dont la construction fournit tous les éléments nécessaires pour évaluer la distance de l'objet supposé inaccessible à l'observateur.

On a pu ainsi déterminer sous quel angle un observateur placé, par exemple, dans la Luae^ verrait de là le rayon ou le demi-diamètre de la Terre. Cet angle est ce qu'on appelle la parallaxe de la Lune. Le rayon terrestre suffit pour la détermination de la parallaxe des autres globes de notre monde. Plus l'angle, sous-tendu par un objet, est ouvert, plus cet objet sera rapproché de l'observateur; si

l'œil était pour aÎDsi dire collé sur Tobjet, Tangle serait le plus ouvert possible, ou égal à 180°. Il serait, au contraire, égal à 0®, si, par son incalculable éloignement, il était réduit à un simple point lumineux, presque géométrique, ce qui est le cas des étoiles. Tout cela est connu; mais nous tenions à le rappeler pour être mieux compris dans ce qui va suivre.

Quittons le milieu physique où fonctionne Tceil du corps, et transportons-nous dans le milieu moral pour voir fonctionner Toeil de l'esprit.

Quiconque est né mourra. Cet énoncé ne nous apprend certainement rien de nouveau. Il est, en apparence, aussi trivialement simple que le principe de l'identité ou de la contradiction, auquel se ramènent toutes les démonstrations mathématiques. Mais dans l'intervalle compris entre la naissance et la mort, intervalle qui mesure la durée de la vie, nous pouvons apprendre et faire bien des choses, si le milieu où nous vivons et notre volonté s'y prêtent. Pour plus de simplicité, nous laisserons de côté les vies trop courtes ou inachevées, comme celles des enfants morts en bas âge^

1 . Que deYiennent les existences ainsi avortées ? ReeoiHiiienceront-elles, à un autre moment, dans des conditions plus propices à leur durée? C'est ici que la doctrine de la réincarnation, limitée à ces cas particuliers, pourrait trouver ses meilleurs arguments.

Le terme initial et le terme final, la naissance et la mort, voilà nos stations ; et l'intervalle compris entre ces deux extrêmes, la longueur de la vie, ou le passage terrestre, voilà notre base d'observation. Le point de vue auquel chacun se place, Tangle, sous lequel chacun regarde, pour ainsi dire, le rayon de la vie ou son passage terrestre, réglant là-dessus ses pensées et ses actes, c*est lace que je proposerai d'appeler la parallaxe de la vie. La valeur de cette parallaxe variera nécessairement suivant Téducation, le milieu moral et Tinstruction de chacun ; mais elle donnera toujours la mesure exacte delà valeur d*une individualité. Pour Tétre qui ne voit rien au delà du présent, et qui a Tesprit complètement absorbé par ce qui le touche immédiatement, par la conservation de l'individu et la propagation de l'espèce, pour cetétrelà, homme ou animal, la parallaxe de la vie aura la plus grande valeur possible. Avec ce maximum de parallaxe il est aussi impossible de se faire une idée de notre passage terrestre que de contempler un édifice en y tenant les yeux immédiatement appliqués. Sans aucun souvenir de la veille et sans la conscience du lendemain, les hommes de cette catégorie vivront, comme s'ils devaient, à l'instar des animaux, trouver leur couvert toujours tout mis; à

certains moments, stimulés par leurs besoins ou par l'assouvissement de leurs passions, ils se rueront les uns sur les autres et s'entr'égorgeront, comme s'ils avaient plusieurs vies de rechange. L'histoire d'un monde humain, qui aurait pour valeur le maximum de la parallaxe de la vie, ne différera guère de l'histoire du monde animal K Yoilons-nous la face ; car

1. Si i'immortalilé de VHme est également vraie pour les animaux — et pourquoi ne le serait-elle pas ? — les hommes, marqués au sceau du maximum de parallaxe de la vie, devront, après leur mort, avoir leurs âmes confondues avec celles des bêles et souffrir d'une association qu'ils se sont eux-mêmes créée par leur genre de vie. Ce serait la conséquence d'un triage, d'une véritable sélection, aussi juste que naturelle.

Ceux qui voudraient, d'après une théorie empruntée aux doctrines égyptO' pythagoriciennes, faire réincarner ces âmes arriérées dans des corps humains, oublient qu'ils se mettent en contradiction, non-seulement avec la loi de la continuité, mais avec le simple bon sens. Gomment des âmes, volontairement arriérées, pourraient-elles tout à coup revenir sur leurs pas par une sorte de caprice parfaitement inutile ? Avec le complet effacement des souvenirs d'une existence antérieure, non-seulement ce retour ne serait pas une expiation, mais rien n'empêcherait ces âmes réincarnées de recommencer une infinité de fois la même vie de brutes. Dans cette voie d'avance et de recul, aussi injuste qu'irrationnelle, le perfectionnement ne serait qu'aléatoire, ce ne serait plus qu'une question de chances ou de probabilités. N'est-il pas plus simple de croire que la volonté, une fois entrée en fonction avec la conscience ou la responsabilité de ses actes, restera, après comme avant, maltresse de sa destinée, soit pour avancer, soit pour demeurer stationnaire ou rétrograder? — Quand on entreprend de faire des théories là où toute observation expérimentale nous abandonne, il faudrait nu moins »'arrnnfrer de manière h ne rien imaginer qui

33i POUVOIR ET DEVOIR.

c'est là en grande partie notre Histoire universelle.

Annuler le rayon de notre vie, compter notre passage terrestre pour rien comparativement à Tétemité, c'est impossible. Notre existence, quelque restreinte qu'elle soit, aura toujours, suivant les individus, une valeur plus ou moins grande; et ceux qui recommandent dévotement aux autres de Fannihiler sont loin de prêcher l'exemple.

Nous touchons ici au point critique où la science et la foi se sont toujours rencontrées, non pas pour se donner la main, mais pour se combattre. La croyance à des choses que Tœil même de Tesprit est loin de distinguer clairement, la foi, en un mof, n'a jamais été qu'une affaire individuelle, qu'un «don de la grâce», qu'on accepte ou qu'on repousse. Les dogmes n'ont jamais eu et n'auront jamais l'autorité de la science.

D'où vient leur impuissance? Elle vient de ce qu'ils favorisent l'inertie humaine, l'horreur native de ce travail, tant de fois recommandé, qui devrait nous porter tous à nous corriger nous-mêmes.

La cause immédiate des misères et des contradic-

pût blesser le sentiment du juste et du vrai. Voilà ce que nie devraient jamais oublier ceux, qui s'occupent du problème de la continuité de la vie, le plus grand de tous les problèmes.

lions humaines, c'est l'irrémédiable mélange des bons et des mauvais. Ce mélange est dissimulé à nos yeux par de si trompeuses apparences, qu'il peut nous donner le change sur la valeur et les intentions réelles des uns et des autres.

Or, si nous voulons que ITiumaine association cesse d'être un malfaisant gaspillage de forces, il faudra procéder sans retard au triage des bons et des mauvais, triage indiqué par la raison et la conscience. Les Spartiates, dont la société n'avait pour but que l'organisation de la force brutale, jetaient dans l'Eurotas les enfants contrefaits, impropres au service militaire. Les Spartiates étaient des sauvages, conséquents avec eux-mêmes. La société moderne qui a pour objectif le progrès doit concentrer toute son attention sur ceux de ses membres qui sont in* tellectuellement et moralement contrefaits, non point certes pour les écarter du banquet de la vie, mais pour en diminuer le nombre par l'effet d'une réforme complète de l'éducation et de l'instruction. Parvenir à nous reconnaître dans cette effrayante diversité des infirmités intellectuelles et morales, bien autrement difficile à discerner que les vices de con^ formation physique, voilà à quoi devront tendre tous nos efforts. Je propose donc de prendre, comme

moyen d'appréciation, l'idée que chacun se fait de son existence, idée jugée par les actes, en un mot, je propose de prendre h parallaxe de la vie pour mesure de la valeur individuelle. C'est là un moyen d'appréciation infaillible, qui poarra devenir, par la suite, un sujet d'émulation digne de l'humanité. En attendant, ce moyen aura l'inappréciable avantage de mettre en relief les points fondamentaux de la réforme signalée. Rappelons succinctement quelques-uns de ces points.

Par son impulsion nouvelle, qui ne date pour ainsi dire que d'hier, la société est inséparablement liée à la science ; et comme la science ne s'arrêtera point dans ses merveilleuses conquêtes pacifiques, qui ont déjà singulièrement modifié les rapports des nations entre elles, elle nous entraînera forcément, par son engrenage avec la société, dans la voie du progrès politique et moral. Il faudra bien alors que la volonté individuelle fasse son choix, qu'elle se décide pour le travail contre l'oisiveté, pour la vérité contre le mensonge, pour la justice contre l'iniquité.

Ce changement, outre le bien moral qu'il fera naître, ne manquera pas de dissiper beaucoup de ténèbres et de répandre une vive clarté sur ce qui favorise, aussi bien que sur ce qui entrave, la marche

du progrès. Les passions qui font dévier le rayon de la conscience de sa droite ligne seront assimilées aux erreurs optiques quittant qu'elles n'étaient pas corrigées, devaient nous éloigner de la vérité. On comprendra rinfluence funeste des dogmes et des conceptions imaginaires, qui, en substituant de stériles credo aux actions fécondes, Finutile oisiveté contemplative à un nécessaire travail de rectification, empêchaient l'esprit humain, en l'aveuglant, de se rendre lucidement compte de sa situation. Enfin la double nature de l'homme se révélera clairement dans toute une série de faits antinomiques.

Ces faits, il importe de les rappeler.

Le corps se développe le premier, l'esprit le dernier. — Le corps s'accroît par un mouvement qui ne vient pas de nous. L'esprit, au contraire, grandit par notre volonté : un esprit inculte est un sol que la paresse a laissé en friche. — Les aliments du corps sont matériels : ils viennent de la Terre et ils y retournent. La nourriture de l'esprit est, au contraire, immatérielle : nous ne savons, ni d'où elle vient, ni où elle va. — La santé du corps se reconnaît à ce que les fonctions assimilatrices (digestion, respiration et circulation) s'accomplissent sans que nous en ayons la conscience, La santé de l'âme réclame,

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!iu contraire, toute notre attention, toute notre vigilance, pour le développement et Texercice de nos plus nobles facultés. — Les jouissances que Ton tire des différentes fonctions du corps sont bornées comme ces fonctions elles-mêmes; leurs excès engendrent de graves infirmités et abrègent la rie. Les jouissances intellectuelles sont, au contrairej illimitées comme l'esprit lui-même dans ses élancements vers le vrai, le beau et le bien ; ces excèslà ne sont pas à redouter : loin de nuire à la santé du coi*ps, ils semblent, par une sorte de rayonnement expansif, faciliter le jeu des fonctions asHimilatrices et contribuer à la prolongation de la me. — L'alimentation du corps astreint notre volonté à un travail de mastication et de déglutition nécessaire, impérieusement régulier; il faut y pourvoir au moins une fois pendant que la Terre accomplit sa rotation autour de son axe : un jeûne prolongé ruinerait le corps et pourrait en amener la destruction. L'alimentation de l'esprit laisse, au contraire, notre volonté parfaitement libre : la Terre peut tourner bien des fois autour d'elle-même, ainsi qu'autour du Soleil, des jours et des années peuvent se passer, sans que l'esprit cesse de jeûner. Il y a même beaucoup d'hommes qui jeûnent ainsi toute leur vie, sans que

le besoin de se nourrir intellectuellemeut se fasse le moins du monde sentir. Pourquoi ce besoin se ferait-il sentir? Les organes de l'esprit sont atrophiés, faute d'exercice ; il n'en reste que les vestiges, comme pour les yeux des animaux qui passent toute leur vie dans les ténèbres. — Le corps, limité par l'espace et le temps, élabore lui-même les aliments qu'il reçoit : la volonté et le pouvoir de l'homme n'y sont absolument pour rien; c'est un travail d'assimilation, centré sur le Soleil qui, en pondérant les planètes, leur distribue en même temps la lumière, la chaleur et la vie. L'élaboration de ce qui alimente le progrès, ce corps non limité par l'espace et le temps, dépend, au contraire, entièrement du pouvoir de l'homme. C'est aussi, répétons-le, par un travail d'assimilation que le progrès se développe : les conceptions vraies sont assimilées, les idées fausses sont rejetées. Mais ce mouvement alternatif d'assimilation et d'élimination est entièrement volontaire; tous les hommes — ces infinitésimales transitoires — peuvent y prendre part, chacun selon ses movens ; ils sont Ubres de l'arrêter en se divisant, comme ils sont libres de l'accélérer en s'unissant; la guerre et la paix, les ténèbres et la lumière de l'ordre moral, sont également leur ou-

vrage. Pendant que le travail d'assimilation du corps matériel est centré sur le Soleil, le travail d'assimilation du corps immatériel est centré sur la vérité. Mais lavéritéf autour de laquelle gravite la raison humaine, est, comme nous Tavons dit, relative, proportionnelle à notre organisation, à notre espèce; ce n'est pas plus la vérité absolue que notre Soleil n'est le centre de tous les centres de mondes.

Rien n*est plus instructif que le tableau de ces antinomies que présentent le corps et l'esprit, et dont il serait facile d'élargir le cadre. Nettement exposé, il jetterait la plus vive clarté sur Yunion de Fâme et du corps ^ champ clos où de tout temps se sont rencontrés face à face, pour se combattre, sans se vaincre, la religion et la philosophie, la théologie et la science, le dogmatisme et le scepticisme, l'aCGirmation et la négation.

Il y avait cependant un moyen bien simple de tout concilier. Mais, à cause même de sa simplicité, il a toujours échappé aux yeux des combattants, aveuglés par l'ardeur de la lutte. Ce moyen relève directement de la connaissance de nous-méme, c'est un fait fondamental de la nature humaine, un fait évident; il se réduit à cet axiome, bien connu, « que nous ne connaissons les forces que par leurs effets. »

UN SUJET D'ÉMULATION. Ui

Tous les combattants, quel que soit leur drapeau, seront, sous peine de passer pour insensés, obligés d'admettre Tévidence de ce fait autognosique. Les hommes, familiers avec Tétude des sciences positives, s'empresseront de l'admettre. Mais cet empressement même fera hésiter leurs adversaires, tant a la fureur de vouloir à toute fin avoir raison x> est enracinée en nous, pour chacun dans sa sphère d'idées.

Dogmatistes ou croyants, reconnaissez enfin qu'à raison même de notre nature matérielle, nous ne pouvons connaître les forces que par leurs effets. II vous en coûtera sans doute de renoncer à Dieu et à l'immortalité de l'âme, tels que vous les concevez, ou tels qu'on vous les enseigne, conformément à vos in* stincts extéinorisants " et fétichistes. Mais ne craignez rien : nous ne cherchons qu'à vous faire sortir d'une impasse, au fond de laquelle les peuples n'ont jusqu'ici rencontré que ce qu'il y a de plus contraire aux principes fondamentaux de toutes les religions.

Les antinomies, dont le développement devra former la base de la connaissance dualistique de

] . Je demande pardon de ce néologisme. Mais il rend parfaiteniunt la tendance instinctive, oaraclérislique, de Thomme à porter au dehors de lui pour donner un corps pour immobiliser, pour féii» chisery ce qu'il devrait toujours garder au fond de son âme, comme viviflant la pensée, comme Tessence même de son activité.

l'homme, que sont-elles? Elles ne sont que les effets ou les mouvements patents de forces insaisissables. Conclure de notre impossibilité organique de saisir ces forces à leur non-eiistence, ce serait doublement absurde : d'abord, parce que ce serait raisonner comme si rien n'était interdit à l'action de nos organes, à nos moyens d'investigation, comme si toutes les portes de l'inconnu devaient s'ourrir devant l'humaine faculté de connaître, et qu'au delà il n'y eût que le néant ; ensuite, parce qu'il faudrait nier l'existence même de toutes les forces physiques qui, telles que la pesanteur, l'électricité, la chaleur, la lumière, etc., ne nous sont également connues que parleurs effets. Les forces, dont les antinomies signalées ne sont que les effets, sont donc incontestablement réelles; leur existence est absolument certaine. Or, combien y en a-t-il? Nos antinomies font ressortir au moins deux forces, fort différentes Tune de l'autre, dont les manifestations ou les effets viennent se grouper sous les deux dénominations générales de corps et A' âme. Tout cela ne saurait, d'aucune part, être contesté. Mais la difficulté commence, sur toute la ligne, dès que Ton veut donner des noms particuliers aux forces mêmes, qui sont ainsi mises en jeu. Il est alors nrrivé que, par une de ces illusions de Tintelli-

gence, analogues aux erreurs de la vue, on s'est mis à disserter sur des choses radicalement insaisissables, comme si on les connaissait, et cela uniquement parce qu'on les avait inconsciemment projetées au dehors comme sur un tableau, pour la plus grande commodité d'immobilisantes contemplations. La science elle-même fut un moment envahie par ces erreurs d'optique intellectuelle : on parlait naguère encore de la chaleur, de la lumière, de l'électricité, etc., comme si c'étaient des fluides, pour ainsi dire, maûipulables.

La difficulté augmente quand on passe des forces physiques aux forces vitale, intellectuelle ou morale.

Si dans cet ensemble d'efTets ou de mouvements complexes, qu'on appelle le corps vivant, nous ne voulons viser que la force ou la cause, nous aurons l'embarras du choix parmi les nombreux noms qu'on lui donne, tels que force vitale^ force plastique^ force morphoplastique, force ou âme organique, âme végéto^animale. Servons-nous, comme nous l'avons déjà fait, de ce dernier nom, en mettant Vâme végéto-animale , commune à tous les êtres vivants, en opposition avec l'ensemble de nos facultés ascendantes, avec Vâme proprement dite. On pourra, ce qu'on n'a pas manqué de faire, discuter sur l'une ou

l'autre à perte de vue. Le terrain s'y prête à merveille. Aussi toutes les opinions, spiritualistes, animistes, vitalistes, matérialistes, organicLstes, etc., s'y sont-elles donné rendez-vous, avec leurs dogmes, leurs doctrines, leurs affirmations et leurs négations. A quoi tout cela a-t-il abouti?

Hàtons-nous de faire de notre temps un meilleur emploi. Pour mettre fin à des discussions aussi irritantes qu'oiseuses — encore un legs de notre civilisation classique, païenne — il faudra commencer par ne plus lâcher ce que nous tenons, pour courir après

ce qui est insaisissable pour l'homme. Ce que nous pouvons tenir comme absolument certain, c'est que chaque individualité est, corps et âme, une réunion de mouvements dont les uns sont dépendants, les autres indépendants de la volonté, et que, par conséquent, ces mouvements ne peuvent point provenir d'une seule et même cause. Enfin, si l'on veut donner des noms aux choses, on sera forcé à reconnaître que Yâme végéto-animale est complètement diS" tincte de l'âme humaine proprement dite.

S'il reste encore quelque doute sur la certitude de cette proposition fondamentale, nous allons essayer de le dissiper \

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