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L'àme végéto-animale diffère de Tàme proprement dite, autant que la pesanteur, force physique, diffère de la Tolonté. Cela résulte de la différence même des effets de Tune de l'autre. Les confondre, ce serait s'exposer à raisonner comme des enfants. Pour en faire mieux ressortir Tévidence, nous allons nous servir d'un exemple commun, à la portée de tout le monde.
Vous voulez lancer une pierre en l'air. La voilà qui est lancée ; vous êtes sûr qu'elle retombera sur le sol; Il y a là plusieurs mouvements, résultats d'une dépense successive, très-rapide, de forces qui en apparence se confondent. Cependant, il est facile de les séparer par l'analyse. Avant de lancer la pierre, la volonté, comme une balance en équilibre, se tient pour ainsi dire en repos entre « le faire et le nonfaire. j> Elle décide l'acte. C'est donc une force trèsréelle; c'est la force morale par excellence. La pierre est lancée par la force musculaire, bien différente de la volonté; car la force musculaire n'est que l'instrument de la volonté, un instrument aussi passif, aussi irresponsable que le poignard qui frappe la victime. Mais voici où commence tout un travail de l'esprit. Vous êtes certain, avions-nous dit, que la pierre, une fois lancée, retombera sur le sol. Qui vous a donné cette certitude ? D'accord avec le prin-
cipe « que rien ne périt, ni mouvement, ni matière, » le simple bon sens nous dit que la pierre, une fois lancée, devra, en vertu de l'impulsion reçue, aller à l'infini en conservant toujours le même mouvemept. Or, pourquoi n'en est-il pas ainsi?
Ici la difficulté se complique. Voyons s'il n'y a pas autour de nous quelques faits propres k nous tirer d'embarras. Quand vous frappez une encluoie 4vec le marteau, Tenclume devrait se déplacer par suite du choc communiqué ; cependant l'enclume ne bouge pas. Il en est de même, quand vous voulez soalev0r un poids qui dépasse votre force musculaire ; vous vous donnez beaucoup de peine, et cependant votre dépense de force n'est suivie d'aucun effet. La première idée qui se présente alors à l'esprit, c'est que le mouvement peut s'annuler et que le principe établi est faux. Mais dans ce jugement précipité — §t il y en a beaucoup de ces jugements-là ! — vous pe tenez pas compte d'un petit fait, qui a son importance. Touchez l'enclume à l'endroit frappé par le marteau, vous sentirez qu'elle est chaude. Quant au poids qui ne bouge pas, bien que vous employiez toute votre fqrce musculaire à le soulever, tàtez votre pouls : celui-ci s'est accéléré comme dans la fièvre, vous sentez en
même temps dans tout votre corps une augmentation
UN SUJET D'.ÉMULATION. Ul
de chaleur insolite. Ce ne sont là sans doute que de très-petits détails; mais ce sont les anneaux d'une immense chaîne de faits semblables. Qu'en faut-il conclureîC'est que l'effet de la force,qui n'a pu se produire sous forme de mouvement, s'est produit sous forme de chaleur. La chaleur, en effet, n'est que du mouve* ment transformé. Le principe établi est donc vrai : aucune dépense de travail ou de force n'est perdu. Or, en appliquant ce principe au cas de la pierre lancée, on peut affirmer que si le mouvement s'est ralenti, une partie de la force dépensée aura été transformée en chaleur; c'est ce qui se constate, en effet, dans les projectiles et d'autres engins qui s'échauffent par le frottement de l'air. Mais tout cela n'explique pas encore pourquoi la pierre lancée retombe avec un mouvement accéléré. Car, loin de retomber ainsi, elle de vrait continuer à se mouvoir en ligne droite suivant sa direction initiale, et en diminuant de vitesse proportionnellement à la quantité de force transformée en chaleur par la résistance de l'air. Jl faut donc admettre une raison suffisante, nécessaire, ou l'action d'une force, propre à expliquer pourquoi la pierre lancée revient sur elle-même en décrivant une courbe, et pourquoi elle s'accélère dans sa chute, dans son retour sur le sol. Or, cette force, inconnue
dans son essence, c'est la pesanteur, dont la loi se vérifie, sous des noms différents, depuis les atomes jusqu'aux astres inclusivement.
L'espace, que la pensée a dû parcourir avant d'atteindre cette aecouvcftle, compose une des pages les plus instructives de l'histoire des sciences. Pourquoi fut-on si longtemps sans l'atteindre? D'abord, parce que le fait d'une pierre lancée qui retombe est un fait si vulgaire, que l'on aurait cru, pour ainsi dire, se singulariser en y voyant quelque chose de curieux ; puis, parce que les fausses idées, que les anciens avaient émises sur la chute des corps et sur le mouvement en général, étaient acceptées comme l'expression même de la vérité. Voilà pourquoi on resta si longtemps stationnaire dans l'étude des phénomènes les plus simples. Si, dès l'origine, les hommes avaient pu dompter la force de l'habitude qui les détourne de l'analyse d'un fait dédaigné, trivial, réputé indigne des grandes méditations d'un philosophe, ou s'ils avaient voulu vaincre leur paresse native en contrôlant, par l'observation expérimentale, l'autorité des maîtres, ils auraient depuis longtemps mis la main sur tout un filon de découvertes et de vérités. De la différence des effets, dont les uns sont capricieux et inconstants y tandis que les autres ont pour caractère
une inflexible constance^ ils auraient immédiatement et légitimement conclu que ces effets émanent de deux forces tout à fait différentes, Tune réfractaire, Tautre soumettable au calcul. Faisant ensuite la part exacte des effets dépendant de la volonté, pour les distinguer des mouvements qui n'en dépendent en aucune façon, ils seraient depuis longtemps entrés de plainpied dans la voie du progrès.
J*ai insisté sur tous ces détails, pour montrer que le même principe est applicable à Tordre moral ; que là, comme dans l'ordre physique, rien ne s'anéantit, et que tout, pensée et acte, tout absolument devra se retrouver sous une forme quelconque. J'ai voulu montrer aussi comment, par l'engrenage de Tordre moral avec Tordre physique, on pourrait rapidement développer le progrès là où il n'existe encore qu'à Tétat rudimentaire '.
En attendant, rompons, si c'est possible, résolument avec les traditions du passé. Il y va de l'intérêt de nous tous. Nous ne pourrons plus, rappelons-le une dernière fois, faire aujourd'hui impunément ce qu'il était autrefois permis à chacun de faire
1. L'étude, vraiment philosophique, de Thisloire des sciences, ^que, par une inexcusable négligence, on n'a pas encore songé à introduire dans renseignement, serait ici le meilleur guide.
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tout à son aise. 11 faudra désormais autre chose que de vains étalages de croyances^ que des professions de foi, qui irritent les uns, et qui ne servent aux autres qu*à masquer leurs sentiments. Il n*y a plus, dans la société humaine, une classe d'êtres déshérités, n'ayant d'autre fonction que de pourvoir à la nourriture et à l'entretien de ceux qui s'étaient réservé le privilège de penser, de discourir, de gouverner, de combattre même, de soigner leur gloire, de manière à a faire bonne figure devant la postérité. ï>
Maintenant voici ce qui arrivera si l'on continue à vivre avec la même insouciance que par le passé. Ceux qui avaient été jusqu'alors exclus du banquet de la vie viendront réclamer leur part. Ce n'est que justice. N'a-t-on pas proclamé l'égalité des droits civils et politiques? L'ignorance et le savoir s'équivalent devant l'urne du suffrage universel. Mais c'est là une équation évidemment fausse. Ëh quoi ! pour voter sur les destinées d'un pays, les hommes les plus ignorants vont, civilement et politiquement, de pair avec les hommes les plus instruits : on ne compte plus que les têtes, sans demander à quoi elles pourraient être bonnes ! Nous constatons le fait, sans le discuter.
Cela étant, il faudrait s'ignorer soi-même pour ne pas prévoir que tous les principes, considérés
comme la base de la société, seront tôt ou tard impitoyablement remis en question : famille, propriété, patrie, morale, religion, tout y passerez. Et comme c'est la majorité qui fait la loi, il est facile de prédire dans quel sens ces questions pourront être tranchées. Prenons, par exemple, la religion, qu'on a toujours été habitué à regarder comme une planche de salut. Écoutez raisonner les déshérités d'autrefois, qui ont maintenant voix au chapitre* Voici ce qu'ils disent à l'adresse des « heureux de la Terre, » qu'ils considèrent comme leurs ennemis. « On ne cesse — je ne fais que répéter ce qui s'entend de tout côté — on ne cesse de nous recommander la religion. Est-ce pour mieux nous asservir qu'on nous montre le ciel? Est-ce que, la religion n'est pas bonne pour tout le monde? Soyez donc francs : vous avez peur d'être troublés dans vos jouissances... Allons ! vous avez assez longtemps joui des biens de la vie. A notre tour maintenant. Et que les prêtres, avec lesquels vous semblez avoir fait un pacte, ne viennent pas nous prêcher le renoncement. Tant qu'ils ne donneront pas eux-mêmes l'exemple delà pratique des vertus qu'ils recommandent aux autres, nous devons penser qu'ils ne croient pas eux-mêmes un mot de leurs sermons. Le sacerdoce n'est pour eux qu'un métier, dont ils
tirent toutle profit possible. Renoncer aux biens terrestres ! Mais ils s'en accommodent à merveille ; ils les recherchent même, pour la plupart, avec âpreté. Et ils voudraient qu'on les prit au sérieux, quand ils tonnent du haut de leur chaire contre les vices du siècle! Vous qui vous dites les ministres de Dieu, qu'avez-vous fait pour rendre les hommes meilleurs ? Les pays où vous avez été les mattres, et où vous Têtes encore, sont tombés au plus bas degré de Uéchelle sociale : leurs habitants ont été abrutis par le fanatisme, la fainéantise, le brigandage, etc. » Voilà comment raisonnent ceux qui se regardent encore, bien à tort, comme des déshérités. Et, à moins de s'abriter derrière les exceptions, il sera difficile de les réfuter et de répondre surtout au reproche, fait à ceux qui ont charge d'âmes, d'être inflexibles pour le dogme et faciles pour la morale, d'exploiter le sentiment aux dépens de la raison. Toute réplique, quelque habile qu'elle soit, tombera désarmée devant l'implacable fait de la contradiction des actes avec les paroles. Il ne reste plus qu'un seul moyen de défense, très-efficace en apparence : c'est de faire, si on le peut, des lois pour opposer une digue au débordement de l'athéisme et de l'impiété, accusés d'être la cause de tous les
maux. Mais personne ne s'y trompera ; de pareilles lois ne sont, en réalité, que des lois de parti : faites layeille, elles disparaîtront le lendemain, si le parti qu'elles visaient devient, à son tour, la majorité. Car, c'est surtout depuis Tavénement du su jSrage universel avec lequel il faudra désormais compter, que Ton pourra dire a que les flots et les destins sont cbaU'géants. »
Les voilà donc maîtres de la situation, ceux que les autres redoutaient tant. Que feront-ils? Tombant dans Texcès contraire, ils s'attacheront à démolir tout ce qui restait encore des traditions et des croyances du passé. Et pour donner à leur œuvre un cachet magistral, ils proclameront, eux aussi, rinfaillibilité des doctrines, d'après lesquelles Dieu est a une inconnue dont Thomme n'a point à s'embarrasser, » et l'âme <c la résultante des fonctions de l'organisme,» c'est-à-dire la continuité de l'âme végéto-animale. En identifiant ainsi les mouvements du monde physique ou physiologique avec les mouvements du monde moral, ils supprimeront tout uniment le libre arbitre, et, par suite de cette suppression, nous ne serons considérés que comme de simples rouages d'un mécanisme universel, fatalement nécessaire ; la responsabilité de nos actes sera
UD6 iniquité, et la justice humaine la suprême injustice. Tout cela n'empêchera pas les nouveaux maîtres d*avoir leurs symboles et leurs idoles, et d'être, dans leur genre, au moins aussi fanatiques que les anciens. Telle est la pente sur laquelle glissent ceux qui prétendent nous faire avancer, et qui, en réalité, ne nous feront que reculer, par l'application des doctrines qui encouragent dans l'homme précisément ce qui ne devrait jamais être encouragé.
Ce n'est qu'an milieu de la tempête, déchaînée par la surexcitation de toutes les convoitises et de tous les mauvais instincts, qu'on s'aperçoit, en regardant autour de soi, d'un manque complet de caractères et de convictions sincères. Les esprits honnêtes et réfléchis se tiennent éloignés du pouvoir, parce qu'ils savent que, d'un côté comme de l'autre, on s'est engagé dans une fausse voie, et que ces brusques balancements en sens contraire, accompagnés de violentes secousses, indiquent que le genre humain est encore aussi près de son origine que l'était le globe terrestre à l'époque de ses plus grandes révolutions. C'est avec ceux-là qu'il faudrait s'eutendre sur l'organisation du monde humain parla pondération des forces individuelles et collectives qui le composent.
La mise en demeure. — L'édifice des connaissances humaines, où toutes les parties doivent, comme les organes d'un corps vivant, se prêter un mutuel appui, n'existe point. Nous n'en avons que les matériaux épars^ étiquetés de noms gréco-romains. Mais aucun lien ne les unit : ce ne sont pour ainsi dire que des blocs erratiques, des différentielles, non intégrées.
Si, conscients de notre situation, éclairés et dirigés par notre volonté, libre, nous nous plaçons tour à tour vis-à-vis de la Nature et vis-à-vis de nousmêmes; si, en même temps, nous arpentons l'espace que la pensée perfectionnée a parcouru depuis l'origine de l'histoire : nous arriverons à formuler une véritable mise en demeure. En voici la teneur, à l'adresse de nous tous.
Ne confondons jamais ce qui est distinct. Notre milieu moral et social, notre bonheur, c'est notre ouvrage à nous. Par les lois que nous créons, parles principes que nous établissons, nous sommes nousmêmes les modérateurs des mouvements qui sont les effets de notre volonté. Dans l'ordre de la Nature, où rien n'est de notre création, et où tout marche sans notre libre arbitre, nous pouvons parler, nous disputer, imaginer des lois, forger des hypothèses ; nous
pouvons nous livrer à tous nos instincts de cOlitemplation et de loquacité, suivant Tesprit de notre civlK^ lisation classique : Tordre naturel n'en sera point troubié. Mais il arrivera un moment — et ce mo* ment est déjà venu pour les sciences d'observation — où la volonté humaine, entraînée par les mouvements qui n'émanent pas d'elle, devra forcément développer ses facultés^ soigner son outillage. C'est là ce qui explique, cojnme nous l'avons montré, la marche du progrès dans le domaine de la science positive.
Pour que le progrès se fasse également sentir dans le domaine où le rôle de l'activité humaine n'est plus passif, mais essentiellement actif, que faudra- t-il? Renoncer aux vains discours qui n'aboutissent qu'à de stériles applaudissements, renoncer aux phrases où chacun ne fait que s'admirer soimême. 11 faudra des actes, rien que des actes. Et ces actes devront être conformes au sentiment du juste et du vrai, dont nous avons en nous le germe, et dont le développement est notre premier devoir, le devoir par excellence.
En ce qui concerne le sentiment de l'art, la beauté de la forme, le choix des expressions, la délicatesse du langage^ Ja finesse de \'ob?>eT\^\\ov\^ w^w^ ^oa-