‹ L'semne devant ses œuvresChapitre 5 sur 28 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

à ne prétendre à rien; je voudrais que, égalemei inaccessible à l'envie et à la haine, il n'eût jama eu d'autre ambition que celle de vivre selon ceti belle devise : laissez dire et bien faire , et que, l'exemple de ces sages, que la tourbe ign< rante traite volontiers à'originauxy il vécût, loi d'une atmosphère empestée, content d'un pet coin de terre et du modeste produit de so travail.

La Providence, que tous les grands de 1 Terre se vante d'avoir pour auxiliaire, dt vrait bien se charger ici d'achever le portrait qu je viens d'esquisser. Il faudrait que « Toriginal >

. . s'il est destiné à vivre un siècle, fût, à soixani

ans pasisés, encore assez vigoureux pour entret( nir l'espérance devoir grandir ses jeunes enfant de les élever lui-même d'après la méthode d'er seignement qu'il ne manquerait pas de créer à lei

l usage et dont beaucoup d'autres pourraient prol

ter. Car j'ai toujours été d'avis que, pour être u citoyen complet, pour aborder la question socia eu juge compétent, il ne suffit pas d'avoir été ûl il faut, surtout, être père ou chef de famille. Je vo'

PRÉFACE. Vil

drais enfin que cet homme, prêchant d'exemple par sa conduite et ses actions, comprit bien luimême que ses études, nombreuses et variées, ne doivent être qu'une préparation pour arriver à une réforme nécessaire, fondamentale, de tout l'enseignement. Car, c'est de là que dépend, chacun le proclame, l'avenir de la société.

Ainsi initié au problème de la vie, par un passé long et laborieux, l'homme de mon choix ne devra plus dès lors, je me l'imagine, considérer les transformations qui s'accomplissent à la surface de notre planète, — atome d'un insondable océan, — qu'avec l'œil d'un naturaliste qui cherche dans une goutte d'eau toute une société d'infusoires, curieux de saisir, au milieu de leurs mouvements divers, les caractères qui les distinguent des autres espèces vivantes.

Voilà comment, en somme, je me figure celui qui pourrait soulever peut-être un coin du voile qui nous cache la vraie cause de l'immense et perpétuel aveuglement du genre humain.

En attendant que cet homme apparaisse et qu'il prenne la parole devant ses contemporains,

VIll PRÉFACE.

j'ai voulu jeler sur le papier les pages qui suivent, encadrées dans ces paroles de l'Ëvangile : a Quand viendra TEspril de vérité, il fera voir comment le monde se trompe dans sa conduite, dans sa justice et dans son jugement. »

L'HOMME

UYRE PREMIER

Àrgoet mnodain de peccato*

, Tous, que voulons-nous ?

Vivre d'abord ; puis vivre heureux.

Le plus incontestable de tous les droits, c'est celui de vivre. Mais vivre est un phénomène complexe : nous avons un corps et nous pensons.

Or, ne vivons-nous que pour nourrir le corps? Ou vivons-nous aussi pour développer la pensée?

Le demander c'est presque une injure, tant la réponse parait simple.

Simple ou non,, comme la question iotéresse tous les hommes, c*est tout le geare humain qu'il importe d'interroger.

lajoritè et minorité. — La population totale du globe est à peu près d'un milliard. Cette nK)yenne n'a guère varié depuis le commencement de la période historique. Demander à chaque homme pourquoi il est au monde, c'est inexécutable. Pût-on même le faire, ce n'est point là le moyen qu'il faudrait employer. Les paroles peuvent n'être que des masques. Les actes ne mentent point. EIn les prenant pour guides, il nous est donc permis de voir, ce qui est caché aux yeux de tous, l'âme de chacun. Les actes seuls donnent, dans l'ordre moral, cette certitude qu'on demande, dans l'ordre physique, aux instruments de précision : ils forment ce qu'on pourrait appeler Yidiomètre, ou l'échelle de la valeur personnelle.

Juger les hommes par leurs actes, c'est les prendre tels quils sont; ce qui est, pour le présent, le principal. Mais cela ne veut point dire, loin de là, qu'ils soient tels quils devraient élre, et que les termes ne puissent pas être intervertis, de manière que ce qui a été jusqu'à présentée principal ne devienne l'accessoire, et viceversa;ce qui est la question de l'avenir..

Eh bien! à juger les hommes par leurs actes, ils ne sont au monde que pour vivre, poussés par les mêmes besoins, par les ipômes instincts^ par les mêmes passions que les animaux. Ils composent Timmense majorité du genre humain. Hâtons-nous de mettre à part ceux qui, en bien petit nombre, se souviennent que, s'ils ont un corps à nourrir, ils ont aussi un esprit à soigner, et que celui-ci est plus noble que celui là. Ceux qui pensent ainsi et qui agissent en conséquence, forment une imperceptible mino» rite.

Tenez-vous à être plus exactement renseignés sur le nombre de ceux qui ne vivent qu'esclaves de leur ventre, corporis servitio? Rien n'est plus facile.

Les sauvages, ces échantillons vivants des peuples antéhistoriques, dont les débris d'ossements et d'ustensiles en pierre, en bronze ou en fer, exercent l'imagination de quelques savants, les sauvages proprement dits, réunis à tous les peuples qui, dans l'ancien et le nouveau continent, ne mettent rien dans le tronc commun de la civilisation, représentent au moins les quatre cinquièmes de la population totale du globe. Le cinquième restant devra être réparti sur les nations dites civilisées. Mais là il y a d'abord un important triage à faire.

4 L'HOMME DBVAlfT 8X8 OEUVRES.

Uû livre, destiné à contenir les noms, non-seulement de ceux qui ont donné, par leurs travaux, d'incontestables preuves de leur valeur intellectuelle et morale, mais encore de tous ceux qui, sachant plus que lire et écrire, sont, par leur instruction, capables de suivre le mouvement de la civilisation et d*y apporter leur quote-part, ce livre d'or de rhumânité' ne renfermerait pas cinq cent mille noms, moins d'un demi-million. La majorité sera donc de plus de 900 millions et demi, si l'on admet, comme total, un milliard.

Ainsi, les hommes qui, à l'instar des sauvages, ne vivent que pour vivre, qui, dans les états policés, dans les cités populeuses, sont condamnés par la nécessité du travail, ou qui se condamnent eux-mêmes, par les raffinements de l'oisiveté, (c à n obéir qu'à leur ventre, » veluti pecora ventri obedientia; à n'être que les esclaves de besoins. réels ou factices, enfin tous ceux qui ne diffèrent des vrais sauvages que par le dangereux vernis de la civilisation,

1. Pourquoi, depuis rétablissement du suffrage universel, Q*at-on pas encore songé à faire, pour la France, un livre, une sorte de dictionnaire, où seraient inscrites, par ordre de valeur personnelle, les notabilités de chaque commune? Tous y choisiraient leurs députés, et on aurait ainsi une véritable représentation nationale. On en viendra un jour forcément à Tadoption de cette idée.

VOULOIR ET FAIRB. 5

forment la presque totalité de la population du globe. Simples comparses sur la scène du monde, s'ils disparaissent sans laisser aucune trace de leur passage, le rôle qu'ils jouent n'en est pas moins marqué d'avance. Us jouent le rôle de la force brutale, mise en œuvre par d'babiles machinistes.

Ces machinistes, ces acteurs appartiennent à la minorité, non point par les services qu'ils rendent à l'humanité, mais parce qu'ils font beaucoup parler d'eux, de leur vivant. Ils composent, pour la plupart, cette légion de faux héros, de faux grands hommes, ferments de troubles, qui, une fois introduits dans l'histoire, continuent à faire partie de son bagage traditionnel. Aussi, en estimant à un demi-million la minorité, considérée comme la promotrice du progrès, sommes*nous plutôt au-dessus qu'au-desssous du nombre véritable. Nous avons de beaucoup surfait la valeur du genre humain. Car, de tous les hommes disséminés à la surface du globe, depuis les pôles jusqu'à l'équateur, il n'y en a certainement pas un sur mille, qui ait la volonté et le pouvoir de s'occuper d'autre chose que des besoins de son existence matérielle.

Que ceux donc qui s'imaginent l'univers attentif à leurs discours se désillusionnent : ils ne peuvent

s'adnsMT.qu^à un bien IdUe auditoire. Et là encore îl y a un triage à faire. Il fout d*abord éliminer ces raffinés de la citilisation, plus nombreux qu'on ne pense, qui ont perdu tout sens moral, et que nous retrouverons activement mêlés aux mouvements de la majorité; il faut ensuite laisser de c6té ceux que domine quelque sentiment ou intérêt personnel, fortifié par Tesprit de parti ou de secte : chercher à les convertir, ce serait perdre son temps. Il ne reste donc plus que les hommes de bonne volonté , qui ne demandent, pour eux comme pour leurs semblables, qu*à s*ëclairer, conduits par Tinstinct du vrai et du juste. C'est cette phalange d'élite, plus faite pour donner qne pour recevoir des leçons, que je voudrais associer à mon entreprise.

Nous venons de décomposer l'humaine population de notre planète en majorité et en minorité. Ces deux éléments, d'inégale valeur, méritent, comme condition fondamentale du mouvement de l'humanité, une étude plus approfondie. Mais essayons, au préalable, de nous orienter.

Unité de l'espèce humaine. — Caractèrittiqtie de l'homme et de l'anmal. — On a beaucoup discuté sur la pluralité des races, et, à cette occasion, on a sérieu-

sèment posé la question de savoir si ks nègres sont des hommes ou s'ils ne sont pas plutôt une espèce de singes anthropomorphes. Derrière cette question; fort iQoffensive en apparence et qui ae semblait devoir regarder que les naturalistes ou les ethnographes, s'est caehé cependant un intârèt mercantile, très-tenace, la traite des noirs. S'il était, en effet, démontré que les nègres s^écartent, par leur organisation, des autres races dont l'ensemble constitue l'espèce humaine, et que, par conséquent, ils ne «ont plus nos frères, la traite des noirs ne serait qu^on commerce d'animaux, et ces honnêtes marchands d'esclaves, qui tiennent à se proclamer chrétiens, auraient kur conscience en nepos. — Ifais l'intérêt, quelque captieux que soient ses arguments, a dû cette fois céder devant la science désintéressée. S'il faut, en effet, entendre par espèce une réunion d'individus, des deux sexes, aptes à se reproduire, à donner naissance à des individus également féconds, et à se perpétuer ainsi de génération en génâration, la question est d'avance résolue ; on s'étonne même <}u'eile ait pu être posée. Les nègres appartiennent, au même titre que les autres races, à l'espèce humaine ^ tous les hommes ne forment qu'une seule famille, qu'un seul genre, qu'une seule espèce, tandis que les ani-

s VOULOIR ET FAIRE.

maux forment des milliers d'espèces différentes, distribuées en genres, en familles, en classes.

Pour faire rentrer les hommes dans le même plan naturel, il faut quitter la Terre et nous transporter à la surface d'autres planètes. C'est là que très-probablement l'on rencontrera aussi, sur chacun de ces corps célestes, comme dernier chaînon de Tanimalité, une espèce unique, analogue, mais non identique, à notre humanité ; ce qui donnera autant d'espèces humaines différentes qu'il y a de planètes. Les différentes espèces humaines, distribuées sur les planètes qui gravitent autour de notre soleil, formeront un genre; et comme chaque étoile est un soleil, le centre d'un monde, il y aura autant de genres d'humanités qu'il y a de mondes. Ces genres pourront être distribués en familles et en classes, par groupes et amas stellaires. £t voilà comment l'unité de plan, en apparence rompue, se trouve parfaitement rétablie.

Cette classification «i simple, des espèces humaines, classification qui reproduit au ciel la variété infinie des êtres dont nous formons sur la Terre le dernier chatnon, est, selon moi, le meilleur argument qu'on puisse alléguer pour soutenir que les astres sont non-seulement habités, mais qu'ils sont habités par des humanités différentes dont chacune correspond,

dans sa sphère, à des types d'êtres différents.

Mais revenons à l'espèce qui nous intéresse le plus. L'espèce, à laquelle nous appartenons, a-t-elle pour origine un seul couple ou plusieurs couples répartis sur différents points du globe terrestre? A quelle époque remonte-t*elle ?

Ces questions ont été souvent remises sur le tapis. Elles ont été discutées avec passion, parce qu'elles renferment un de ces éléments qui gêne la liberté de la pensée. La Bible affirme que tous les hommes descendent d'un seul couple, d'Adam et d'Eve, et que l'origine de notre espèce, comme celle du monde, ne remonte pas au delà de six mille ans. Cette double affirmation, qui est la thèse des théologiens, prétend s*imposer au nom de la religion , que ses dogmes proclament dépositaire de la vérité. La raison et la science, qui se prêtent un mutuel appui, rejettent cette prétention. De là des controverses qui, comme toutes les controverses de ce genre, peuvent se prolonger indéfiniment et devenir, par intervalles, très-passionnées. On voit alors surgir des opinions extrêmes, inconciliables, hostiles, et des opinions intermédiaires, cherchant à concilier la Bible avec la science. Mais tout cela est du temps perdu : chacun garde son opinion.

Ah, que les hommes se passionnent pour peu de chose !

Que nous importe, en effet, de savoir que notre espèce descende d*Adara et d'Eve, qu'elle descende de plusieurs couples simultanément ou successivement, qu'elle ne remonte qu'à six mille ans ou à plus de cent mille ans, qu'il faille en chercher l'origine aux bords du Nil, de l'Euphrate, de Tludus, du Gange ou du Hoang-Ho ; que nous importe encore qu'il n'y ait eu qu'une seule création, ou qu'il y ait eu plusieurs créations successives, que l'espèce primitive ait été complètement ou incomplètement détruite par un déluge universel ou par un déluge partiel ; que nous importe enfin qu'il existe ou qu'il n'existe pas de fossiles d'hommes antédiluviens! — Une pareille science, — qu'on annonce comme nouvelle ! — fûtdle certaine, — ce qu'elle est loin d'être, — ne changerait absolument rien à ce qui est, ni à ce qui se fait. Pourquoi les honunes ne se passionnent-ils pas plutôt pour combattre le mal, qui n'est que trop réel, et qui les rend tous si malheureux?

Les mêmes réjQexions s'appliquent à d'autres débats, qui ont également passionné certains esprits, et dont nous ne saurions nous dispenser de dire ici un mot.

UNITÉ DE L'KPfeCE HtlMAINE. Ii

Un câlèbre économiste anglais, Malthus, avait émis ic principe^suivant : oc Tout homme, qui n*a pas le moyen de se nourrir et dontle travail n^est pas nécessaire à la société, est de trop sur la Terre; il n'y a pas de couvert mis pour lui au banquet de la vie ; la Nature lui commande de s'en aller, et elle ne tarde pas à mettre elle-même cet ordre à exécution. D

Si ce principe était vrai, la Nature serait une indigne marâtre ; l'animal serait, par son sort, supérieur à rhomme, la création même ne serait qu'une immense erreur. Or, cela est- il? Oui, si on ne voit dans Fhomme que la bête. Il est certain que, de ce c6té-là, les animaux sont mieux partagés que nous. Libres comme l'air qu'ils respirent, ils trouvent toujours leur couvert tout mis; aucun n'a besoin de s'ingénier pour se chausser et se vêtir : la Nature y a largement pourvu. A l'approche de l'hiver, chaque espèce a sa retraite assurée, et pour ceux qui manquent d'un chaud abri, le pelage se change en une épaisse fourrure. Leurs petits peuvent de bonne heure se suffire à eux-mêmes, et, dans les organismes inférieurs, le père et la mère n'ont absolument aucun soin à prodiguer à leur progéniture. Enfin l'animal le plus faible trouve en lui-

même le moyen de se défendre contre l'animal le plus fort.

En race de ces avantages garantis à Tanimal, rhomme fait, en effet, une triste figure. Dénué de moyens de défense corporels, il n'a reçu de la Nature ni la force du lion, ni l'odorat du chien, ni la vue de Taigle, ni les griffes du vautour.

Mais les hommes n'ont-ils été mis au monde que pour se nourrir et se reproduire ? Leur destinée ne va-t-elle pas au delà? Voilà ce que Malthus et ses partisans auraient dû se demander. Ils ne l'ont pas fait, parce que, comme tant d'autres, aveuglés par l'esprit de système, ils ne voient dans l'homme que le corps d'un animal; mieux inspirés, ils auraient reconnu que, si nous valons quelque chose, ce n'est point parce que nous mangeons, mais parce que nous pensons.

Rassurons-nous. Si, d'un côté, la Nature nous a traités en marâtre, de l'autre, une invisible Toute- Puissance a pris soin de nous. En nous fixant sur un point de l'insondable espace, elle semble avoir dit à chacun : je t*ai donné l'impulsion première; c'est à toi désormais de te mouvoir, de te diriger, de t'organiser par le libre développement des facultés dont tu as reçu les germes. Doute, nie, affirme, c'est

ton afEedre ; avance ou recule, descends bu élève-toi, cela te regarde. Ta liberté, voilà tes ailes. Ta volonté, armée des facultés que je te donne, voilà ta puissance. Par l'usage que tu en feras, tu montreras toimême ce que tu es ou ce que tu vaux, tu te prépareras ta propre destinée. L'avenir appartient à vous tous. C'est aux plus avancés à donner la main aux retardataires. Allez!

La ligne de démarcation qui existe entre le règne hominal et le règne animal, c'est aux hommes, qui ne sont a ni anges ni bétes, » mais qui sont maîtres de leur soii;, à la faire ressortir, par leurs pensées et leurs actes. Si cette ligne de démarcation pouvait être tracée par le scapel, l'homme ne serait séparé de l'animal que par quelques caractères anatomiques, tels que le volume du cerveau, le nombre et l'irrégularité de ses circonvolutions, le pouce opposable aux autres doigts de la main, l'inclinaison du bassin, le développement des muscles des membres, la conformation et les articulations des bras et des jambes, montrant que l'homme n'est pas fait pour marcher à quatre pattes, que ce n'est pas un quadrupède, et qu'il a été créé pour la station verticale a pour marcher debout, portant vers le ciel sa face auguste : » Os homini sublime dédit cœlumque tueri.

-Mais, franchement, il n'y a pas là de quoi être si fier. Les singes à fonne humaine, les singes anthropomorphes sont organisés comme nous. L'orang-outang, le chimpanzé, le gorille, peuvent se maintenir verticalement, marcher debout et, comme nous, regarder le ciel. Ils sont même supérieurs à nous, en ce sens qu'ils ont la faculté de se servir de leurs pieds aussi dextrement que de leurs mains, et qu'ils se comportent comme s'ils avaient quatre mains; en un mot, ils sont quadrumanes^ tandis que nous né sommes que de simples bimanes.

Linné, qui avait placé l'homme en tête de la classe des mammifères, dans Tordre des primates, le grand Linné inclinait lui-même à croire que l'homme n'est qu'un tétrapode, férus tetrapuSy transformé; et, à l'appui de son opinion, il citait l'exemple de plusieurs enfants abandonnés et retrouvés parmi les bêtes dont ils avaient pris les instincts.

L'idée linéenne ne fut pas une semence perdue. Dès l'année 1828, Geoffroy Saint-Hilaire enseignait que les mêmes formes (espèces) animales ne s'étaient pas propagées intactes depuis l'origine des choses, et il regardait le monde ambiant comme la principale cause de leurs transformations. Suivant la même voie, un compatriote de Mdthus, M. Darwin développa

ridée qui feit de la Tie une lutte permanente, une grande bataille où les pius faibles doivent succomber. €'est ^eette destruction, cette élimination fatale qu'il appelle, par euphémisme, triage naturel, natural élection. Elle semble en quelque sorte nécessaire pour que les survivants puissent se développer plus à leur aise. Voyez les plantes, ces êtres inéluctablement fixés au sol qui les a vu naître : si chaque graine devait reproduire Tespèee, en moins de cent ans un espace égal à trois fois la' surface terrestre ne suffirait pas au libre déploiement du règne végétal. Il ^D serait de même pour les animaux, ces êtres détails du sol sur lequel rhomme peut se promener librementsous tous les climats, ce qui est un de ses privilèges. Un seul couple d'éléphants pourrait, d'après le calcul de M. Darwin, donner, au bout de vingt siècle9,quinze millions de ces pachydermes. Chacun sait dans quelles proportions inquiétantes peuvent se multiplier nos roDgeurs,les rats et les lapins. Les hommes eux-mèotts, si la propagation de leur espèce ne devait éprouver aucun déchet, seraient bientôt obligés de s'arranger de manière à vivre sur les lacs et les ileuves, comme les castors et les Chinois. Mais n'oublions pas que c'est la Nature qui s'applique à ellemême le principe malthusien ; ce qui est bien différent.

iO VOULOIR ET FAIRE.

M. Darwin s*empara du fait de cette effrayante coDCurreace vitale pour expliquer l'origine des espèces par triage naturel. Voici, en résumé, sa théorie. Primitiveooent les plantes et les animaux formai«3nt des séries continues d'individus, qui ne se distinguaient que p^ur des caractères peu tranchés, formant des variétés. Par suite de la disparition, plus ou moins lente, de quelques-unes de ces variétés (l'auteur rejette sagement l'hypothèse des cataclysmes, le pont aux ânes des géologues), les intervalles se sont agrandis : de là des groupes d'individus à caractères plus tranchés ; de là enfin les espèces. Le même travail d'élimination, appliqué aux espèces, a donné naissance aux genres, et ainsi de suite pour les familles, et pour des classes entières, où se remarquent quelquefois de très-grandes lacunes, que Ton a imaginé de combler à l'aide des espèces éteintes, dites antédiluviennes, formant ainsi de véritables groupes intercalaires.

Mais tout est arbitraire dans cette théorie , qui n'est, en réalité, qu'une pure hypothèse. Sans parler de la délimitation plus ou moins exacte des groupes, désignés sous les noms d'espèces et de genres, M. Dan^in leur accorde des milliers d'années pour leurs transfoi*mations. Dix ou vingt mille ans ne lui

coûtent rien. Mais où est, dans tout cela, Tobservation à laquelle on ne cesse de faire appel ? — Non ; point d*bypotbèse gratuite : des transformations que personne n'a pu constater n'existent que dans l'esprit de ceux qui les ont imaginées; les introduire dans la Nature, c'est lui prêter des conceptions bumaines, et des prêts de ce genre, malbeureusement plus fréquents qu'on ne pense, sont le fléau de la science.

C'est ainsi que des naturalistes sont peu à peu arrivés à faire descendre l'bomme du singe, à soutenir que a rbomme n'est qu'un singe perfectionné.»

Cette proposition a fait plus de bruit qu'elle ne mérite. Ses auteurs avaient autant de raison d'appeler l'bomme un singe perfectionné que de le faire descendre d'un vei*s ou d'un annélide. Us voulaient faire parler d'eux, qc Mais qu'il est beau d'être montré au doigt et de s'entendre dire : le voilà! »

At pulchrum est digito monstrari et dicier : hic est.

Que la renommée leur soit légère !

Ceux qui croient de bonne foi que Tbomme est un singe perfectionné en tirent la conclusion que le progrès a gagné sa cause, parce qu'il est proclamé par la Nature même. Mais ils oublient que si le pro-

iS VOULOIR ET FAIRE.

grès ou plutôt une écheHe de progression existe dans Tordre des créations, auxquelles la volonté humaine n'a eu absolument aucune part, il ne s'ensuit pas que le progrès existe aussi dans Tordre moral. D^ailieurs, si Thomme est réellement perfectible, il importe peu de savoir d'où il sort : qu'il descende ou non du singe, cela ne le rendra ni meilleur, ni plus éclairé. Cela pourrait, au contraire, le rendre encore plus mauvais ; car un système qui prétend expliquer le <;ommencement et la fin des choses ne peut engendrer que des disputes, où se drapent Tignorance, ta vanité et la mauvaise foi .

Ce qui a permis de forger tant d'hypothèses, c'est que les caractères indiqués jusqu'à présent pour distinguer l'homme de Tanimal ont été aussi insuffisants que défectueux. C'est, dit-on, la raison qui distingue Thomme de la brute. D'abord qu'entendezvous par raison F Quelle est la raison type^ celte règle normale, propre à mesurer la valeur des actes et des pensées de chacun de ces êtres qui se disent raisonnables ? 11 y a tels animaux qui, pour ne citer que le chien et le cheval, sont souvent plus raisonnables que leurs ndaltres. Pour beaucoup d'hommes, la raison même est un embarras ; elle les fait trébucher plutôt qu'elle ne leur sert à marcher droit.

UKITÉ M L'flSMM HUMAINE. 10

i, tomme caractères distinctifs, Vinstmetj qui flatte tant l'orgueil de Thomme en face de ranimai? Mais Tinstinct oscille, comme Tintelligeoee hamarne, autour d'une moyenne ; et il y a, «hcz certains animaux, des excursions de Tinstinct bien moins attristantes que les dépressions , les défaillances de la raison du « bipède sans plume, d — Citerez -mous le langage^ litais les animaux se «omprenuent très-*bten entre eux. Sans doute leur langi^c n'ei^ pas articulé comme le nôtre; mais danslessons qu'ils s'adressent il n'y a jamai» d'équivoque ni de malentendu. D'ailleurs leur langage suffit amplement à la satisfaction de leurs besoins, réduits à la conservation dé l'individu et à la propagation de l'espèce. Estrce que les hommes, pour la plupart, en <ien»andent davantage à tous les artifices de leur langage articulé ?

Quelques-uns cependant croient avoir mis la TUMU sur une bonne caractéristique, résumée en «ces deux mots : moralité et religiosité. Mais, est-ce que les animaux ne pourraient pas reconnaître, à leur nsauKTe, ce qui est au-dessus d'eux? Pour la moralité, il serait difficile de trouver plus de dévouctnent, plus de patience, plus de résignation, plus de ^reconnaissance ailleurs que chez les animaux atta-

chés à notre service. Quant à la religion, pourquoi les animaux n'auraient-ils pas la leur? Dès qu'ils sentent leur fin proche, ils vont se cacher dans un coin pour y mourir sans incommoder personne.

Aussi ne voit-on jamais d'animaux morts de leur mort naturelle dans des lieux fréquentés. 11 est vrai qu'ils n'ont ni cérémonies, ni prières. Mais, en revanche, ils ont des vertus qui devraient faire rougir de honte beaucoup d'hommes, comme celles de ne point manger sans faim, de ne jamais boire sans soif et de ne pas faire l'amour en tout temps.

Le seul caractère, vraiment dislinctif, qui puisse trancher la question, c'est que les animaux n'ont point d'histoire, tandis que les hommes peuvent transmettre à la postérité le souvenir de leurs actes et leurs pensées perfectibles.

Mais il se présente ici une objection, en apparence très-grave, c'est que cette caractéristique ne saurait s'appliquer indistinctement à tous les hommes. En effet, elle ne saurait d*abord s'appliquer ni aux peuples antéhistoriques ni aux sauvages. Ensuite, depuis les temps historiques, combien ya-t-il d'hommes dont les actes et les pensées ont été transmis à la postérité? Pas deux cent mille. Les Diction-

naires historiques et biographiques les plus complets en font foi. Cependaut le nombre des hommes qui ont vécu depuis environ trois mille ans, c'està-dire depuis les premières lueurs de l'histoire esf, d'après les calculs les moins exagérés, d'au moins centmilliards. Quelle nécropole de poussière humaine !

A cette objection on peut répondre que la caractéristique indiquée s'applique à l'homme, libre de développer ou de ne pas développer les facultés qui sont en lui et qui doivent le conduire à se distinguer de l'animal. Ceux qui les développent, et qui par leurs actes ou leurs pensées déterminent le mouvement de l'humanité, sont, il est vrai, en très-petit nombre; mais les masses n'en sentent pas moins l'influence, et elles y participent plus ou moins directement. Les plus avancés sont ceux qui s'éloignent le plus de l'animalité; ils doivent, pour le bonheur de tous, aider à l'avancement de ceux qui restent en arrière. C'est par leur action que les anneaux dispersés de la chaîne se renoueront, et que la solidarité s'imposera comme une loi.

C'est ici qu'il importe de signaler un phénomène qui montre comment l'ordrephysique et l'ordre moral, en apparence si distincts, peuvent se confondre.

22 VOULOIR ET FAIBR.

Action des petites quBtitès et des petits faits. —

Les atomes de poussière qui voltigent dans l'air, et qui ne deviennent visibles que lorsqu'un rayon de soleil les éclaire dans une chambre obscure, ont leur gravité : accumulés sur les rouages d'une pendule, ils peuvent en arrêter le mouvement^ comme ils peU"* vent troubler la saoté en s'introduisant dans les oi»fr ganes respiratoires ou en facilitant la propagation de miasmes contagieux» Mais vous n'y faites attention que lorsque la poussière vous aveugle ou qu'elle vous étouffe.

Tous les chimistes savent que, pendant la genni* nation d'un grain d'orge, il se développe une substance dont une très-petite quantité est capable de changer une masse de fécule en sucre ; qu'il suffit d'introduire dans le sang un venin à dose infinitésimale pour produire un empoisonnement ; qu'une matière azotée (ferment), en proportion relativement minime, transforme, au contact de Tair et à la température ordinaire d'été, toute une dissolution de sucre en alcool; qu'il y a même des substances qui paraissent agir par le simple contact ou par leur seule présence, etc. Enfin les exemples abondent, pour montrer de quelle importance est l'action des petites quantités.

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