‹ L'semne devant ses œuvresChapitre 6 sur 28 · ACTION DES PETITS FAITS · texte numérisé non relu

ACTION DES PETITS FAITS

La seience aurait, dès l'origine, fait des pasv de géant, et la société serait depuis, longtemps transformée à son avantage, si les anciens philosophes, au lieu de planer dans les régions abstraites de la pensée, étaient plus souvent descendus dans les détails de la pratique.

Voyez ce globe de métal, Téolipyle : il ne servait que de joujou aux enfants d'Athènes et de Rome» Les modernes, plus attentifs aux petites choses que les anciens, sont venus à bout d'en tirer une grande découverte, la force de la vapeur. — Pendant des siècles, les enfants s'amusaient à ces boulettes do succin qui, après avoir été frottées sur un morceau d'étoffe, attirent des barbes de plumes. Qui se serait jamais douté qu'on y découvrirait la cause du ton* nerre et le moyen de se garantir de la foudre? — Qui aurait pu prédire que la patte d'une grenouille, accrochée à un clou et s'agitant sous l'iniluence du contact de deux métaux différents, mettrait un jour entre les mains de l'homme une force, propre à opérer des miracles dans l'industrie et à transmettre la pensée d'un pays à l'autre avec la rapidité de l'éclair? — Les écoliers savaient depuis longtemps que le cristallin de l'œil d'un poisson fait paraître beaucoup plus gros les petits objels sur lesquels on

2( VOULOIR ET FAIRB.

rapplique. Mais si un de ces écoliers avait dit à son maître que nos yeux sont insuffisants pour contempler toutes les merveilles de la création, le maître aurait crié au blasphème ; Técolier aurait été traité de fou s*ileût ajouté qu'avec de petites lentilles de verre, semblables à des cristalline de poissons, il ne serait pas impossible de voir des milliers d'animacules invisibles à Toeil nu. — Aristote avait beaucoup médité sur la chute des corps et le mouvement des astres. Mais siToracle de Delphes lui eût dit qu'il viendra un jour où un de ces barbares habitants des lointaines lies Cassitérides démontrerait mathématiquement que la force qui fait tomber les corps à la surface de la Terre est la même que celle qui fait circuler au ciel les astres, et que la chute d'une pomme sera le point de départ d'une aussi grande découverte, le chef des Pérîpatéticiens aurait répondu que « le Dieu déraisonne. » Et si le Dieu eût ajouté : apprends donc, ôfilsdeNicomaque, que toi et Platon, ton maitre, vous n'aviez pas le sens commun quand vous avez déclaré devant vos disciples que a celui qui voudrait expliquer la formation de la lumière blanche par la réunion des couleurs de l'arc-en-ciel, montrerait qu'il ignore la différence qui existe entre ^e pouvoir de l'homme et le pouvoir de Dieu. » Ap-

ACTION DES PETITS FAITS. Sr>

prends donc que ce même barbare, auquel la chute d'une pomme ira dévoiler le secret du mouvement des astres, vous donnera un démenti formel, eu décomposant la lumière et en la recomposant avec les raypns colorés de Tarc-enciel.

Nous n*en finirions pas, si nous voulions signaler tous les petits faits qui ont donné lieu à de grandes découvertes. Supposons qu'un de ces ^rand philosophes de Tantiquité fût tout à coup transporté dans le présent avec la mémoire du passé. Avec quelle autorité il s'exprimerait !

Hommes de l'avenir, pourrait-H dire, profitez des leçons du passé. Les indices les plus simples réclament surtout votre attention. Ils auraient dû toujours vous servir de guides ; mais ce sont des guides trop discrets pour s'offrir d'eux-mêmes : ils gardent le silence autour de vous, comme s'ils craignaient de troubler votre initiative, votre liberté.

Ces petits indices, cause de si grandes découvertes, on les attribue vulgairement au hasard. Sottise humaine ! Le mot hasard signifie tout simplement : « Je ne sais pas ! » Pourquoi ne pas avouer son ignorance, lorsqu'on est quelquefois conduit comme par une invisible main vers une révélation inattendue ou non calculée d'avance?

Nous venons de parler des petits iadic68.de Tordre scientifique. Quede petits faitsqui, dansTordre moral ont été cause de grands événements ! L'histoire en est remplie ; on en ferait tout un volume, et des plus instructifs.

Résumons-nous. Une très-petite quantité de matière peut, dans Tordre physique, produire les plus grands changements ; tel est le cas de la fermentation. La même remarque s'applique à Tordre moral. Les transformations de la société humaine sont Tœuvre d'une imperceptible minorité. La majorité profite du progrès , mais elle ne le crée pas ; loin d'en favoriser le développement, elle Tentrave plutôt. Attachée au passé qu'il faut remplacer, la majorité, ignorante et aveugle, repousse la minorité novatrice qui prépare l'avenir.

Quelque insaisissable que soit , dans une période donnée, l'action de la minorité, le progrès poursuit sa marche à travers les siècles, il s'avance, sur les scories des générations éteintes, imperceptiblement dans Tordre moral,, plus rapidement dans Tordre physique. Comme la force de la sève au printemps, aucune puissance humaine ne pourra plus Tarréter. Les obstacles, les résistances qu'il rencontre ne lui feront exécuter que de simples oscillations, genre de

mouvements dans lesquels la Nature se complaît, depuis les atomes'jusqu*aui astres.

Mais la civilisation n'a-t-elle pour promoteurs que ceux qui ont leurs noms inscrits sur les pages de rhistoire? Ses annales contiennent-elles tous les actes dignes de passer à la postérité ? Évidemment non. Et œtte injustice même est la source où les avant-gardes, désespérés de leur impuissance , doivent puiser leur courage et retremper leurs forces.

L'humanité serait bien à plaindre, si elle n'avait pour se sauver que ceux qui se proclament ses sauveurs ! C*est dans une phalange d'inconnus qu'il faut chencher le secret des mouvements de l'humanité, l'axe du progrès.

rkomme entoe deu ieflois. — Nous avons en nous une faculté merveilleuse , celle de nous détacher, par la pensée, du sol qui nous porte et nous nourrit, pour nous élancer dans l'infini de l'espace, en laissant derrière nous le corps, comme un bagage aussi embarassant qu'inutile. Cette sorte de dédoublement montre jusqu'à l'évidence la nature dualistique de l'homme. La démonstration ne laisse plus rien à désirer, quand on songe que la pensée, pour se livrer à la recherche du vrai, dans l'infiniment grand

comme dans rinfiniment petit, a besoin d'être préalablement développée et dirigée, tandis que le corps n'exige rien de pareil.

Le navigateur qui voudrait^ sans boussole, franchir TOcéan, passerait pour un insensé, et les passagers qui lui confieraient leur vie seraient eux-mêmes bien imprudents. Qui les force à s'embarquer sur un navire, dépourvu de tout moyen d'orientation? S'ils viennent à périr, corps et biens, ils n*auront qu'à en accuser leur propre imprévoyance.

Supposons maintenant un navire qui porte tout le genre humain, un navire isolé dans l'espace. — Mais c'est la une hypothèse absurde : la Terre tomberait si elle était ainsi isolée. Voilà l'objection qui a été faite pendant des siècles, et bien des hommes la répètent encore aujourd'hui. — Cependant celte hypothèse était la réalité, il n'y avait d'absurde que l'objection.

La connaissance du point que nous occupons dans l'espace a été d'un enfantement long et laborieux. Il a fallu des efforts séculaires, souvent interrompus, pour arriver à se convaincre que notre Terre est une masse à peu près ronde, circulant librement au ciel, et que si nous étions transportés, par exemple, dans Jupiter, nous la verrions de là, plus

petite que Tétoile du berger, tantôt précéder, tantôt suivre le soleil.

Mais la Terre, voguant sans le secours de son équipage, d'où vient-elle? où va-t-elle? quelles zones traverse-t-elle ? Voilà ce que tous ses passagers ignorent, et ils rignoreront toujours, bien qu'ils se relèvent et se renouvellent sans cesse. Nous sommes ici en plein inconnu. Tout ce que nous savons, c'est que la Terre a commencé à se mouvoir quand aucun être vivant n'y avait encore apparu : Tétude de sa charpente l'atteste. Et de ce qu'elle a eu un commencement nous pouvons conclure qu'elle aura une fin.

Notre Terre, faisant naufrage à un moment donné, quelle différence avec le naufrage d'un de nos navires! Nous ne sommes pas entrés librement dans la barque, nous n'avons eu à choisir aucun pilote, aucun moyen d'orientation. Personne n'aura donc rien à se reprocher de l'irréparable perte de notre barque planétaire.

Ce moment] sans doute est encore bien éloigné : il faut compter ici par milliers d'années ce que d'ordinaire nous comptons par siècles. En attendant, unissons nos efforts! Travaillons! Que de choses qui nous restent encore à savoir et à faire! Nous n'avons pas même pris compléte-

ment, — nous sommes si jeunes ! — possession de notre globe, de notre domicile flottant Courage! Les merveilles que nous accomfdissoos depuis cent ans à peine nous promettent un bel avenir. En moins de dii mille ans, la surface de la Terre sera transformée* Les hommes ne se paralyseront plus eux-mêmes par les entraves qu*ils se créent ; ils ne se rendront plus mutuellement malheureux en se demandant les uns aux autres ce que chacun doit chercher en soi-même ; ils feront librement et bien ce qu'ils font forcément et mal. L'idéal du vrai^ du bien et du beau] va enfin se réaliser.

Mais voilà que le moment fatal est arrivé. La quille s'entr'ouvre^ la barque est brisée, l'équipage tout entier est anéanti. Les débris du monde vont s'éparpillant au loin comme une fusée d'étoiles filantes. Où sont ces monuments, la gloire de l'humanité? Où sont ces travaux qui témoignent de la puissance humaine? A quoi ont-ils servi? Tout a péri dans l'incomparable naufrage, dont aucun historien ne transmettra le souvenir. Â qui le transmettrait-il?

Trêve à ces lamentations ! Rien n'est encore changé, puis d'ailleurs^ le naufrage du monde, cen'est rien...; c'est une molécule qui se désorganise pour se réor-

rHOifllB ENTRE DEUX INFINIS. 31

ganiser ailleurs : elle n'occupait qu'un point dans rinfini.

Avançons. C'est toujours la pensée qui marche sur les ailes de la science. Il n'y a de beau et de grand que le vrai.

Notre première station est à demi-chemin, entre la Terre et la Lune. Pour jouir du panorama, il faudra nous servir de l'œil de l'esprit. L'œil du corps nous empêcherait de rien distinguer à la surface d'un globe tournoyant comme une toupie. Laissons donc cet œil là au logis et servons-nous de l'autre.

Deux calottes blanches, opposées l'une à Tautre, voilà d'abord ce qui frappe le regard. Ce sont les deux pôles terrestres. Leur blancheur contraste avec les teintes miroitantes de la nappe mobile et des anfractuosités pétrifiées où s'agite la vie. Sorte de lumière matérialisée, la vie sillonne toute la planète. Sous les formes l«s plus délicates, elle s'infiltre partout; elle s'élève du fond de l'Océan jusqu'à ces cimes glacées qui, dessinant la crête des plus hautes montagnes, semblent s'échapper, comme des boucles d'argent, de dessoui; les calottes polaires.

Des groupes ondoyants se partagent la vie. Le plus étendu de ces groupes parait immobile; il forme un beau manteau vert, déchiré ça et là. Le

groupe le plus mobile se subdivise en une multitude de sous-groupes, de grandeur variable, logés principalement dans les anfiraetuosités de Técorce terrestre.

Voilà ce qui se voit. Prêtons maintenant Toreille à ce qui s*ente,nd, en nous tenant toujours en dehors de cet océan gazeux, dont les poissons sont des oiseaux et les crustacés des animaux terrestres. Quel est ce son à nul autre pareil ? C*est la note que siffle la Terre dans le concert des sphères célestes. Aucun sifflement ne lui est comparable. Notre globe va plus vite qu'un boulet de canon , sans que ses habitants s'en aperçoivent. Son double mouvement de rotation et de translation Tempêche de tomber dans le Soleil, de faire corps avec la sphère d'attraction embrasée dont il se tient à distance, de n'être en un mot qu'une parcelle de matière, attachée à un noyau incandescent.

Le bruit du tourbillon terrestre domine tous les autres bruits qui s'en élèvent. Masquons-le avec la baguette magique de la pensée, de manière à ne plus entendre que les cris et les clameurs poussés par les vermisseaux qui grouillent ça et là à la surface de la planète.

Trois zones se dessinent par l'écho qui va s'é-

teindre, sans s'anéantir, dans un insondable océan. Aux extrémités de Taxe, aux p6^s, tout est muet; des montagnes croulantes rompent seules le silence. C'est la zone de la mort. A la portion la plus renflée de notre sphéroïde tournoyant, à Téquatcur, tout n'est qu'un bruit confus d'innombrables sons divers; les sons les plus effrayants de ce chaos de voix sortent de la base d'un immense c6ne qui coiffe, comme un bonnet noir, la surface de rhémisphère opposé à l'astre du jour; ce bonnet, dont la pointe s'étend au delà de la Lune , qu'elle éoUpse à son point de rencontre, c'est l'ombre de la Terre que ses habitants appellent la nuit. Au moment du passage silencieux de cette ombre, plus épaisse à la base appuyée sur la Terre qu'au sommet du cône qui se perd dans l'espace, des carnassiers monstrueux sortent de leurs antres et font retentir leurs hurlements sauvages sur la lisière d'impénétrables forêts ; aucun historien ne racontera leurs scènes de carnage. C'est la zone de la vie déchaînée.

Ce sont encore des hurlements de bétes féroces qui s'élèvent de la surface comprise entre les régions polaires et les régions équatoriales. Mais à ces hurlements se mêlent des malédictions, des gémissements, des imprécations et des prières , sortant de

34 VOULOIR 'BT FAIRE.

la bouche de ces monstres qui ^ disent eux-mêmes « ni bétes, ni anges, i» et qui passent leur vie à s'en* tre-déchirer. Ils ne forment cependant qu une seule famille ; ils sont tous taillés «ur le même patron : un corps debout, tenu en équilibre sur deux pieds, et couronné d'une tête qui a Tair de regarder le ciel, mais qui n*a des yeux que pour quelques lopins de terre ou quelques sacs d'écUs : c'est à qui en aura le plus. D'où vient ce bruit de voix confus? Il vient de ce que chacun veut commander, et que personne ne veut obéir. C'est pourquoi ces « bipèdes sans plumes » ne cessent de crier, de se démener, de se quereller ,,de s'entre^étruire. Ils appellent cela Y Histoire universelle. Éloignons-nous.

Nous voici près de Mars. Mêmes taches blanches aux pôles, alternant avec des taches sombres dans les zones intermédiaires. C'est une Terre comme la nôtre ; elle a sans doute aussi son humanité. Celle-ci est-elle inférieure ou supérieure à la nôtre? Cela regarde les seuls habitants de Mars. Chaque humanité a son propre sort à débattre. La destinée derhumanité de Mars, sera en rapport avec son travail. Voilà ce que nous pouvons affirmer comme mathématiquement certain.

Les mêmes quêtions et la même réponse se re-

nouvellent en passant près des autres planètes, dont quelques-unes sontl)ien plus grosses que la Terre et accompagnées de plusieurs lunes. Toutes sont com* posées de la même matière, toutes reçoivent leur chaleur et leur lumière du soleil , le commun centre de leurs mouvements révolutifis. Et la Terre, quin*a rien qui la distingue des autres planètes, la Terre seulo serait habitable et habitée, sa surface serait, par une exception unique, le seul thé&tre des mouvements de la vie? C'est impossible. — Continuons.

 une certaine distance, toutesles planètes, toutes ces Terres errantes, ne paraissent plus que des grains de sable circulant, presque dans le même plan, autour d'un globe de feu; ce sont des points opaques dont la ceinture coupe obliquement Féquateur du Soleil. A une distance plus grande encore, cette ceinture de pointillé disparaît ; Tastre radieux se distingue seul comme un point scintillant ; enfin notre Soleil, facile à fixer maintenant, n'est plus qu'une petite étoile.

Si nous appelons monde notre Soleil avec son cortège de planètes et de satellites,, combien y aura-t41 de.mondes. Autant que d'étoiles? Ne nous arrêtons pas à les compter. Avançons toujours.

Tout se meut : le Soleil lui-même se déplace. En

36 VOULOIR BT FAIRE.

compagnie d^auires étoiles, il tourne, comme un satellite , autour d*un axe central encore indéterminé. Il est impossible de tracer une orbite avec une petite ligne droite. — Nous voilà devant un groupe d'étoiles, devant un monde de mondes. A leur tour, ces groupes de mondes , qui forment la lueur de la voie lactée , ne sont que des satellites, car nous avons devant nous une immense spirale, une cycloïde sans fin. — Faisons une dernière enjambée.

En dehors, à droite et à gauche de ce grand anneau de la voie lactée, les étoiles sont plus clairsemées; leurs intervalles sombres ressemblent à des brèches de la voûte céleste, à travers lesquelles l'œil parait vouloir s'élancer vers d'autres cieux, figurés par de légères nébulosités phosphorescentes. Passons par une de ces brèches de notre ciel, pour continuer à arpenter l'espace.

Nous voici dans un de ces petits nuages de lueur opaline. Quel conglomérat d'étoiles ! Vu de cet incalculable lointain , comme notre ciel nous parait changé! Eh quoi! cette nubécule de forme annulaire, c'est là tout notre ciel étoile? Dans ce petit amas de grains de sable étincelant, où est notre Terre, noire Soleil, notre monde ?

Impossible de compter le nombre de ces nébu-

leuses, de ces amas stellaires, Ilots de mondes dans rOcéan de l'Éternité !

Quelques-unes de ces nubécules phosphorescentes ne paraissent que de la matière cosmique, servant à former des mondes nouveaux ou provenant d'anciens mondes éteints. Car, dans ces mystérieuses profondeurs où nous avons essayé de pénétrer, la naissance et la mort ne sont que des points d'inflexion de la continuité indéfinie.

Relativement à l'infini, les mondes, les nébuleuses, les cieux, les univers, quel qu'en soit le nombre et Tétendu, ne sont que des points, comparables aux atomes de la matière : l'astronomie et la chimie ne forment qu'une même science, la science des atomes.

Les atomes de la matière se meuvent-ils comme les atomes du ciel, comme les corps célestes?

Essayons de réduire la pensée à moins qu'un point pour pénétrer dans le monde des atomes de la matière. Mais dans ce monde, que de ténèbres! Si, pour s'élever au-dessus du globe terrestre, la pensée rencontre déjà d'immenses obstacles, ces obstacles deviennent insurmontables quand elle entreprend, toujours à la recherche du vrai, de descendre dans l'impénétrable région des atomes de la matière.

Là, nous sommes réduits à nous contenter d'hypothèses. C'est un bien maigre régime pour celui qui demande la certitude.

Cependant ne nous décourageons pas. Dans une infinité d'hypothèses il y en a au moins une qui doit, plus que les autres, se rapprocher de la vérité. L'hypothèse la plus probable est celle qui se reproduit obstinément', sous diverses formes, à travers les siècles, et qui rallie les esprits les plus indépendants, guidés par quelques indices de la réalité.

Il y a vingt-trois siècles, Empédocle, qui aimait à s'instruire dans le Livre de la Nature, considérait la matière comme composée de deux espèces de particules : 1® de celles qui, en se décomposant, expliquent les changements visibles de la matière; 2** de celles qui représentent la limite extrême, le nec plus ultra de la division. Les premières sont ce qu'on est depuis convenu d'appeler les molécules; les secondes sont les insécables, les atomes^ nom grec universellement adopté. Une molécule est un groupe d'atomes ; l'atome est le dernier élément, l'élément insaisissable de la matière. Ce sont ces définitions qu'il faudra admettre, si l'on essaie de s'orienter dans ce monde inconnu. Les formes variables, dont parlaient les philosophes grecs, ne s'appliquaient qu'aux

groupes d'atomes, Dgurés par les molécules cristallines; etDémocrite déjà donnait aux véritables atomes la forme ronde, globulaire. Les anciens et les modernes se trouvent ici d'accord. Voyons s'ils continuent à se donner la main à travers le temps, l'espace que la pensée parcourt en se perfectionnant.

a Les atomes, disaient Leucippc et Démocrite, sont impénétrables : deux atomes ne peuvent pas occuper simultanément le même espace. Chaque atome résiste à Tatome qui tend à le déplacer. Cette résistance donne lieu à un mouvement oscillatoire (::aXiJL6ç), qui se communique à tous les atomes voisins qui, à leur tour, le transmettent aux atomes plus distants. De là un mouvement giratoire, une rotation (c(vr<), qui est le type de tous les mouvements de ce monde... Le groupement des atomes donne naissance à un nombre infini de mondes dont les uns se ressemblent et les autres ne se ressemblent pas ^ »

Les disciples de Leucippe et de Démocrite prétendaient expliquer la création et tous les phénomènes du monde par la seule action des forces ou des

1. Plutarque, De placUts philosoph, — SloL6e, Eclog. pliys* — Gicêron, Âcad, quœst^

40 VOULOIR ET PAIRB.

agents physiques, sans rintervention d'aucune divinité.

Nos chimistes, dont la science était encore dans les langes à Tépoque de Leucippe et de Démocrite, ont été conduits, par l'observation expérimentale, quantitative, des phénomènes de composition et de décomposition, à supposer Texistence des atomes, tels que les comprenaient ces philosophes. Tous nos matérialistes prétendent, comme les disciples de Leucippe et de Démocritc, expliquer les transformations si variées de la matière par les seules lois de la Nature, sans aucune intervention d« la Divinité, qu'ils regardent comme une inconnue dont ils n'auraient que faire. La Nature, voilà leur Divinité. Simple changement de point de vue.

Anaxagore perfectionna la théorie atomique, en regardant les atomes comme les éléments, non plus seulement de la matière inerte, minérale, mais de la matière organique, animée, a Nous mangcoils, disaitil, du pain, nous buvons de l'eau ; les aliments nourrissent les chairs, le sang, les os, en un mot, toutes les parties du corps. La nutrition serait-elle possible, s'il n'y avait pas, dans le pain et dans l'eau, des atomes identiques avec ceux dont se composent les chair.-, le sang, etc.? »

Cette conception, qui est du ressort de l'analyse chimique, était une véritable inspiration du génie : elle a de quoi nous surprendre par sa justesse et par sa profondeur. Voici comment nous raisonnerions aujourd'hui : le sang, les muscles, etc., se composent, en dernière analyse, d'oxygène, d'hydrogène, de carbone, d'azote, etc. Or, ces éléments sont fournis par les aliments que le corps s'assimile. Donc, il y a identité de composition du corps vivant avec les substances dont celui-ci se nourrit.

Ces éléments ou atomes, que le corps vivant retire des aliments pour les faire entrer dans la composition de sa charpente, Anaxagore les appelait, par une expression heureuse, homéoméries^ ce qui signifie littéralement /?â?r//cw/e5 similaires; et il ajoutait que c'est par une erreur de langage que la composition et la décomposition sont appelées naissance et mort, puisque les homéoméries sont impérissables et qu'elles existent de tout temps. 11 admettait aussi que les atomes sont séparés les uns des autres par des intervalles, non pas vides, mais remplis d'un fluide particulier: c'était le corollaire nécessaire do l'hypothèse du mouvement des atomes. Les modernes l'admettent aussi.

Que dirait Anaxagore, si, transportant le présent

dans le passé, on lui apprenait que, par un artifice de décomposition de la lumière, on est parvenu à démontrer que le soleil et les autres astres, se composent des mêmes atomes que notre Terre? Il répondrait tranquillement, tout en s'étonnant peut-être de l'artifice employé, que ce résultat était prévu, puisqu'il avait établi en principe que a la quantité de matière dont se compose le monde demeure constante et inaltérable comme ses atomes, quelles que soient ses transformations *. » Et ne séparant pas la force de la matière, Anaxagore appliquait le même principe au mouvement. L'idée de « TUnité-Tout, toujours en mouvement, » était très-familière aux anciens philosophes grecs. C'était le 'principe de la conservation des forces et de la transformation du mouvement, que la science moderne fait tant valoir. La question des atomes préoccupait singulièrement les savants de l'antiquité : ils y reviennent sans cesse. C'est aussi la principale préoccupation des savants de nos jours. L'esprit se sent coinme sous l'influence d'un rayon de vérité ; et ce sentiment, presque instinctif, ne date pas d'hier. Mais ici se présente une divergence, en quelque sorte inhérente à

Page 1