‹ L'semne devant ses œuvresChapitre 7 sur 28 · Aristote, Métaphysique, I · texte numérisé non relu

Aristote, Métaphysique, I

la nature humaine. Un esprit moins exercé, suivra plutôt la matière, parce qu'elle est plus saisissable que le mouvement; un esprit, plus exercé ou plus pénétrant, s'attachera de préférence au mouvement. C'est ce qui résulte clairement de la comparaison de la manière de voir des anciens avec celle des modernes.

Démocrite avait posé en principe que a rien ne se fait de rien, » principe parfaitement admis aujourd'hui par la science. C'est de là qu'il déduisait la nécessité d'admettre l'existence des atomes. Voici comment il raisonnait. Si tout corps est divisible à l'infini et que la division ne s'arrête jamais, il arrivera de deux choses l'une : ou il ne restera rien^ ou il restera toujours quelque chose. Dans le premier cas, le corps ne se composerait de rien, ou il ne se composerait que d'une réalité apparente. Dans le second cas, on peut se demander : que reste-t-il? une quantité ou une étendue? Mais, alors la division n'est pas encore épuisée. Ne reste.-t-il que des points ? Mais, quel que soit le nombre des points qu'on additionne, ils ne donneront jamais une étendue réelle, sensible. Donc, il faudra admettre l'existence d'éléments réels, indivisibles, insécables. Tels étaient les raisonnements de Démocrite et de son école. L'esprit

4i VOULOIR ET FAIRE.

des philosophes anciens inclinait, comme on voit, du côté de la matière.

Dans la même question des atomes, Tesprit des savants modernes inclinera du côté du mouvement. Ainsi, suivant Ampère, les atomes sont des centres d*action moléculaires, dont les dimensions doivent être considérées comme rigoureusement nulles. Adoptant la théorie d'Ampère sur la constitution de la matière, Cauchy ajoute : « S'il nous était permis d'apercevoir les molécules des différents corps soumis à nos expériences, elles présenteraient à nos regards des espèces de constellations, et en passant de rinfiniment grand à l'infiniment petit, nous retrouverions dans les dernières particules de la matière, comme dans l'immensité des cieux, des centres d'actions^ placés en présence les uns des autres. »

Nous n'avons pu citer que des hypothèses, auxquelles des hommes considérables ont attaché leurs noms, ce qui arrive toujours quand on touche un point obscur ou douteux de la science. La certitude a un caractère impersonnel : devant elle les individualités, quelles qu'elles soient, s'effacent comme devant la vérité. Mais il n'en est pas moins remarquable de voir les premiers philosophes de l'antiquité s'accorder sur le même point avec les savants les plus

éminents de notre époque, à savoir que les groupes d'atomes ou les molécules sont des mondes, que les atomes, comme les astres, sont séparés par des interstices qui, d'après Newton lui-même, sont plus grands que les espaces intersidéraux, que ces interstices sont remplis d'un fluide particulier, enfin que les mouvements des atomes, mouvements rotatoires, centrés, reproduisent, dans l'infiniment petit, les mouvements rotatoires, centrés, des corps célestes. Ce qu'il y a de certain, c'est que, quelque énorme que soit la masse des corps célestes, quelque longues que soient les périodes de leurs mouvements révolutifs, elles s'évanouissent devant l'infini, et que, sous ce rapport les astres ne sont, comme les atomes, que de simples centres d'action. Cela est rigoureusement mathématique. La matière, le temps et l'espace, qui troublent tant l'esprit humain, peuvent donc être légitimement supprimés. Mais alors que reste-t-il? Ceux qui, dans la recherche du vrai, s'embarrassent des grandeurs de la matière, du temps et de l'espace, répondront qu'il ne reste rien. Quelle erreur! Après l'élimination de ces troublantes quantités, il reste, — et c'est là le point capital, — il reste Vunité de plan^ qui est le même dans l'infiniment petit, comme dans l'infiniment grand. C'est ainsi qu'en mathématiques, après

rélimination de toutes les différentielles, infinitésimales, il reste la fonction^ essence du calcul intégral. Les différentielles ou infinitésimales, considérées en elles-mêmes, sont donc ici d'une valeur aussi insignifiante, aussi nulle, que dans l'univers les différentielles ou infinitésimales de la matière, du temps et de l'espace, considérées en elles-mêmes, c'est-à-dire indépendantes de leur fonction ou de leur unité de plan. Après cette double excursion dans Vinfiniment grand et dajïs Vinfiniment peiit — langage accommodé à l'humaine nature, — entre lesquels nous occupons un point, revenons sur la Terre.

Unité de plan. — Exposer ses idées de manière à tenir constamment l'attention en haleine, comme si elle sentait d'instinct que la vérité doit en sortir, c'est d'un artiste qui a pris pour modèle l'incomparable livre toujours ouvert à tous les passants, le Livre de la Nature. Sa matière à lui , c'est la langue avec laquelle il donne à sa pensée un corps, ce sont les phrases avec lesquelles il façonne , il moule ses idées. Dès que la langue n'est plus, pour celui qui s'en sert, qu'un outil, qu'un instrument docile, au lieu d'être , comme de coutume , une capricieuse et tyrannique maîtresse, on peut se flatter d'avoir

vaincu une première et grande difficulté. Mais il en reste une autre, à peu près insurmontable. Il s'agit "de donner à la matière de cette création d'écrivain artiste Fanimation qui plaît dans un tableau, le mouvement qui attire et entraîne tout esprit attentif vers le point lumineux où il doit aboutir en suivant les rayons qui en émanent en divergeant. Mais <;omment réaliser cet idéal? Par son union avec le corps , Tesprit est condamné à suivre pas à pas, phrase par phrase le développement d'une idée, et pendant qu'il se Uvre à cette laborieuse occupation analytique, il lui est impossible de suivre les autres idées qui s'y rattachent ; cette impossibilité lui impose la tâche de recommencer le même travail pour chacune des autres idées. La double condition de l'espace et du temps, voilà le boulet que traîne l'intelligence dans ses conceptions synthétiques. Il y a un moyen d'abréger la peine ou d'alléger la tâche, c'est d'imiter, par une méthode particulière, analytique et synthétique à la fois^ un procédé qu'on rencontre dans la Nature. La spirale que trace Taigle en se rapprochant, par des cercles concentriques, de son point lumineux, de la proie, —son objectif, — qu'il va saisir, nous en présente l'exacte image. Tous les rayons partant du point central, sont

liés entre eux par ces cercles concentriques, comme cela s'observe aussi dans la toile de Taraignée, tenant la pelotte de tous les fils qui forment le tissu de son ouvrage. C'est la simultanéité oU la coexistence de ces liens artistement enchaînés, qu'il faudrait imiter dans une exposition vraiment méthodique. Malheureusement nous ne pouvons traiter aucun sujet, embrasser aucune question sans la condition nécessaire de la successivité, à laquelle les manifestations de la pensée, prisonnière du corps, sont forcément soumises.

Arrivons à l'unité de plan, dont la conception et la réalisation n'émane d'aucune volonté humaine.

Il fut une époque où notre planète était dénuée de tout être vivant. Ce fut l'époque de sa fusion ignée : l'eau, mêlée avec Tair, ainsi qu'avec toutes les substances vaporisables , devait être projetée au loin par le squelette minéral, Uquéfié ou incandescent, du globe terrestre. Une longue traînée de vapeur, marquée d'un noyau lumineux, devait donner à la Terre l'aspect d'une comète. Une chose certaine, c'est que les roches primitives, cristallines, formant le noyau primitif de notre globe, n'offrent, dans leur composition, aucune trace d'êtres vivants. Nous ne faisons donc pas une hypothèse en affirmant qu'à une épo-

UNITÉ DE PtAN. 49

que donnée, de date et de durée à nous inconnues, la Terre n'était qu'une masse inorganique , pondérée dans ses mouvements par la loi de la chute des corps.

Pour bien fixer les idées, nous appellerons cette époque le règne minéral pur ou la table rase delà vie. La matière minérale a pris , en tournant à la fois autour d'elle-même et autour d'un foyer commun, la forme globulaire qui caractérise tous les sphéroïdes de révolution. Ce double mouvement d'une molécule autour de son propre axe, en même temps qu'autour d'une molécule centrale distincte, cette double rotation des pièces sphéroîdales de notre monde matériel, c'est le mouvement-type qui, a en juger par ses effets, se reproduit, par emboîtement, dans l'impénétrable intérieur de la matière elle-même. Ces formes géométriques, cristallines, que l'on observe dans les roches primitives, azoïques^ c'est-à-dire qui n'ont jamais été témoins de la vie^ sont le résultat d'un mouvement qui suppose, dans le groupement des atomes, un équateur, un axe et des pôles.

Tel est le premier tracé d'un grand plan architectural.

Tout cristal est un état de la matière, incompatible avec la vie : aucun organisme ne revêt une figure géométrique. Quand et sous quelle forme apparut la vie

50 VOULOIR ET FAIRB. .

sur la Terre ? — S'il est impossible de déterminer chronologiquement Tépoque de cette apparition, nous savons du moins, d'après ce qui se passe en«core aujourd'hui sous nos yeux, que la vie, dont les germes semblent répandus partout, a dû se manifester aussitôt que les conditions ambiantes pouvaient le permettre. Le globe incandescent s'étant peu à peu refroidi, sa traînée de vapeurs devait se condenser et former, après la séparation de l'air et de l'eau, deux océans enchâssés l'un dans l'autre : le supérieur, gazeux, composant l'atmosphère; l'inférieur, liquide, couvrant d'abord la totalité de la surface du globe. L'existence de ces deux enveloppes concentriques n'exclut nullement la possibilité d'une troisième enveloppe, embrassant les deux premières, et qui contiendrait les particules les plus ténues de l'atmosphère, comme celle-ci est imprégnée des particules les plus ténues de l'enveloppe qu'elle enchâsse. Quoi qu'il en soit, ce fut sans doute dans ces conditions de chaleur et d'humidité, les plus propices au développement des organismes inférieurs, qu'apparut la vie, sous la forme de ces algues et végétaux aquatiques dont les dépôts houillers nous ont conservé les vestiges carbonisés.

Cette scène mit fin au règne minéral pur. Sur le

squelette, ameubli par une longue macération aqueuse, est donc venu s'établir un mouvement d'un genre particulier. Tandis que les roches s'agrègent et' se désagrègent du dehors au-dcdans, ce qui est leur manière de croître et de se transformer, les plantes naissent, croissent et meurent : elles parcourent régulièrement toutes les phases de ce mouvement oscillatoire qu'on appelle la vie. C'est un état alternatif d'agrégation et de désagrégation qui se fait du dedans au-dehors. Ce mouvement a son centre dans l'intérieur même du corps vivant. Le mouvement, au contraire, qui augmente et diminue la pierre, a son «entre au-dehors de celle-ci. La masse minérale du globe peut s'accroître de toute la poussière cosmique des météorites ou aérolithes, mais le centre qui alimente cet accroissement par juxtaposition occupe un point inconnu de l'espace. Dans le mouvement de la vie, il y a autant de centres particuliers qu'il y a d'êtres vivants à la surface planétaire. Ces centres individuels sont entretenus par le foyer solaire; mais celui-ci est à son tour sous la dépendance d'un centre inconnu.

Avec l'apparition de la vie à la surface de notre globe a commencé le règne des centres de mouvements individualisés. Fixées à la surface minérale

qu'elles ameublissent et décomposent, les plantes ont préparé Tavénemcnt des animaux, centres de mouvements individuels, détachés du sol. L'homme est le dernier venu.

Minéral, végétal, animal, homme, telle est la succession hiérarchique^ inscrite en caractères indélébiles sur les feuillets du globe terrestre. Quelle gradation merveilleuse! A mesure que la vie se déroule, elle se perfectionne; le dernier venu occupe le plus haut degré de réchelle;il englobe^ pour ainsi dire, toutes les phases successives de la manifestation créatrice. Par son squelette, composé de sels calcaires, l'homme est minéral; par sa vie organique, il est végétal; par sa locomotion, il est animal, et par sa pensée il est un être à part, pouvant s'élever au delà de ce monde et frapper aux portes de Tinconnu.

C'est ainsi que, dans sa structure et dans son organisation, l'homme reproduit, par une sorte d'in- \olution ou d'emboitement, tous les types qui ont précédé son avènement. Mais cet emboîtement ne se borne pas seulement à ce qu'on est convenu d'appeler les trois règnes de la Nature; il va bien au delà, comme nous allons le montrer.

L'ancienne idée du macrocosme et du microcosme n'a en elle-même aucune valeur scientifique : c'est

une simple antithèse entre Thomme ou le petit monde {microcosme)^ et la Nature ouïe grand monde [macrocosme). Cette idée trouva cependant un auxiliaire inattendu dans la découverte de la circulation du sang, venue un siècle environ après l'idée de Copernic, renouvelée de Pythagore, faisant circuler les planètes autour du soleil. Circulation du sang, circulation des astres, cœur et Soleil, il y eut là, en effet, tous les indices de deux mouvements circu* latoires d'une apparente conneiité.

Le mouvement de la vie n'a aucune prise sur la gravitation universelle : si tous les êtres vivants venaient tout à coup à disparaître, le double mouvement de rotation et de translation de la Terre n'en serait nullement troublé. Une augmentation ou une diminution de la matière pourrait seule introduire quelque perturbation dans le mouvement planétaire, perturbation qui ne serait d'ailleurs que l'intégration d'une différentielle. La pondération astrale est donc indépendante de la pondération vitale. Mais la réciproque n'est point vraie. Sur toute la planète, la vie dépend du soleil, notre astre central. Et cette dépendance n'est pas celle d'un rapport mathématique; car celui-ci, loin d'exclure, suppose toujours la réciprocité.

La chaleur, la lumière, la pesanteur, enfin tout ce qui est en fonction de la distance de Tastre central, c'est là ce qu'on pourrait appeler le coefficient de là variété infinie des formes que peut revêtir la vie. Les mouvements des planètes, centrés sur le soleil, tenant sous leur dépendance les mouvements individualisés des formes de la vie, voilà ce qui donne, selon moi, le 'type de la rotation vitale de notre monde. Il y aura, par conséquent, autant de types qu'il y a de mondes, et les planètes seront peuplées d'êtres vivants qui tous refléteront le type de leur monde respectif.

Mais comment vérifier une pareille hypothèse? Par l'observation des êtres qui peuplent la Terre. Si ces êtres sont eux-mêmes groupés par types, nous pourrons, par suite de cet emboîtement qui caractérise l'unité du plan de la création, nous pourrons affirmer, sans crainte de nous tromper, que l'organisation de nos êtres vivants dérive d'un type plus élevé ou plus éloigné, dont les types der nos populations terrestres ne sont que les sous-types. Et ce qui est vrai pour une planète, pourquoi ne le seraitil pas pour toutes ?

Qu'est-ce que l'axe de rotation de la vie? Si l'on n'envisage que la structure purement matérielle des

^Ires ^^ivants, on n'aura que Tembarras du choix. Pour les uns, ce sera la ligne médiane du corps, autour de laquelle les organes, instruments de la fonction, sont placés en partie symétriquement, en partie asymétriquement. Pour les autres, ce sera tantôt le cœur, tantôt Testomac, tantôt les centres nerveux, encéphalique et ganglionnaire.

Aucune de ces manières de voir n'est exacte, parce qu'aucune n'embrasse la fonction de la vie dans toute sa généralité. Car, ce ne sont pas seulement les animaux qui vivent ; les plantes aussi ont leur vie. Or, aucune plante n'a un centre nerveux, ni un estomac, ni un cœur, ûi une ligne médiane, comparable à celle des animaux. Pour être dans le vrai, il faudrait embrasser tous les êtres vivants. Cette condition est remplie dès qu'on envisage, non plus la structure matérielle, mais le mouvement^ et dans le mouvement la forme.

En étudiant le mouvement des organismes inférieurs, microscopiques, l'observateur est souvent embarrassé : il ignore s'il a devant lui un végétal ou un animal ; il hésite à se prononcer ; les deux branches de cette grande bifurcation sont encore engagées dans le tronc commun de la vie. La Nature semble si bien se complaire dans ce balancement

ondulatoire qu'elle reproduit souvent la même incertitude pour des êtres d'un ordre moins inférieur : il y en a qui, dans telles phases de leur durée, affectent la vie d'un végétal, et qui, dans telle autre, ont décidément les allures d'un animal.

Mais cette ondoyante diversité ne doit pas nous faire perdre de vue ce qui doit nous servir de guide. La fonction, Considérée comme mouvement, est toujours la même : pour tous les organismes, animaux ou végétaux, c'est toujours un mouvement de rotation autour d'un centre déterminé ; le mouvement de chaque globule vivant est un mouvement oscillatoire comme celui d'un globe céleste, d'un satellite ou d'une planète. La fonction du monde et la fonction de la vie, si elles ne sont pas identiques entres elles, sont certainement faites sur le même plan.

La matière change^ la forme reste : voilà ce qui a été scientifiquement démontré. Dans tous les corps vivants, les molécules ne demeurent jamais eu repos ; elles y entrent et en sortent successivement; celles qui y sont maintenant n'y seront bientôt plus. C'est ainsi que la matière, par une sorte de mouvement rotatoire, se renouvelle pour développer et entretenir la forme de chaque individu, végétal ou animal.

forme modelée sur un type. Ce type, spéciflquoment si varié, voilà ce que je proposerai de nommer taxe de rotation de la vie * .

Chaque être vivant tourne autour de sa forme -type, comme autour d'un axe. Dans le végétal fixé au sol, la rotation s'effectue par des cellules alimentées par le milieu ambiant; dans l'animal, elle s'exécute par des globules dont l'alimentation est entretenue par l'individu lui-même. Mais, dans l'animal comme dans le végétal, c'est un mouvement inconscient que ce mouvement de rotation autour de l'axe- type. L'homme seul parvient à en avoir la conscience.

Qu'en savez-vous ? pourrait-on nous demander ici. La réponse sera bien facile. Aucun être vivant, hormis l'homme, ne sait qu'il se nourrit et se qu'il reproduit pour perpétuer son espèce, son type. La preuve? Elleestdansce que les animaux et les plantes ne laissent, après leur mort, aucune pensée^ transmissiblc, propre à réagir sur leurs espèces, eu les modifiant ou les perfectionnant. Leur vie ne va pas au delà de l'individu. Or, pour avoir la conscience de ses actes

1. Gonrormément à ce que nous avons établi, les types d'êtres vivants qui appartiennent à notre planète, ne sont, en réalité, que des tous-types. Cette réserve faite, nous pouvons continuer à nous servir du mot type^ en parlant des espèces vivantes ou des formes de la vie, propres au globe leri'estre.

et pour les juger, il faut pouvoir s'élever au-dessus du milieu où les actes s'accomplissent. Le poisson, qui ne quitte jamais Teau, n'aura jamais la conscience d'un milieu autre que le sien. Il y a même, comme nous l'avons montré, beaucoup d'hommes qui ne vivent que pour se nourrir et propager l'espèce : cette vie, toute animale, est leur but ; leurs mouvements ne vont pas au delà. Mais il y en a d'autres, ^ et nous ne saurions assez insister là-dessus, — qui cherchent à s'orienter dans le labyrinthe apparent de la création : ils observent, scrutent, pensent« Seuls ils ont la conscience d'un milieu organique de la vie, parce qu'ils peuvent s'élever au-dessus ; seuls aussi ils créent la science, le progrès ; seuls enfin ils développent par leur travail ce qui donne à l'humanité sa valeur.

Mais que deviendra l'humanité? quelle sera sa destinée? Aucun individu de notre espèce ne pourra ici nous renseigner. C'est là qu'à 'notre tour nous nous trouvons, vis-à-vis des organismes qui pourront nous être supérieurs, dans la même ignorance où se trouvent, par exemple, les poissons à l'égard de notre organisation. Nous pouvons soulever bien des questions, faire bien des raisonnements^ Rien ne nous empêche de demander où et comment se

termine notre atmosphère ; et si notre océan aérien a une surface terminatrice aussi marquée que le nîireau de la mer, de quelle évaporation ne doit-il pas être le siège? Où vont les molécules qui s'en échappent? Où s'arrêtent ses vibrations? — Mais tout cela ne nous donne pas ce que notre curiosité cherche. Excités par elle, nous pourrons varier le spectacle, nous pourrons dérouler, devant nous, à perte de vue, Timmense panorama de la continuité et de la réciprocité indéfinie. Ainsi, la Terre, dans ses balancements, calculés et mesurés, se pondère avec les corps célestes qui l'avoisinent ; et, par cette réciprocité d'action, à laquelle la volonté humaine reste compètement étrangère, la Terre fait connaître la véritable configuration de la Lune, comme à son tour la Lune reflète la véritable configuration de la Terre. Le Soleil, ce ressort* des rouages de notre monde, en môme temps qu'il vivifie tous les êtres et les tient sous sa dépendance par la chaleur et la lumière, maîtrise toutes les masses planétaires. Et le Soleil n'est ni le premier ni le dernier cycle d'une spirale dont nous ne voyons ni le commencement, ni la fin. — Mais, ce n'est point là, encore une fois, la me qu'il faudra suivre, pour nous renseigner sur ce \ui nous intéresse le plus au monde. C'est au mou-

vement, à la force, à la fonction^ que notre curiosité devra s'adresser. Nous y reviendrons.

Dans rétude des êtres qui sont inférieurs à nous, notre attention n'est frappée que des différences qui forment les espèces. Pris individuellement, ils ne nous offrent aucun intérêt ; il est même difficile, et souvent tout- à-fait impossible de distinguer entre eux les individus de la même espèce, bien que ces individus ne se confondent jamais eux-mêmes les uns avec les autres. Pour nous, toutes les abeilles se valent : leurs caractères individuels, personnels^ nous échappent complètement. Mais les abeilles de deux ruches différentes se distinguent si bi'en entre elles, qu'elles se livrent, quand elles se rencontrent, des combats mortels, pendant lesquels aucune confusion d'individuaUtés n'a lieu. Il en est de même des fourmis, et de beaucoup d'autres insectes. A mesure qu'on s'élève dans la hiérarchie animale, les caractères individuels se dessinent davantage, ou plutôt ils frappent mieux nos regards.

Enfin, dans notre espèce, les individus fixent, à juste titre, presque exclusivement notre attention. Ils se distinguent les uns des autres, non seulement par les variétés de la taille et les traits de la physionomie, mais surtout par leur volonté, plus ou moins éclairée,

plus OU moins mal dirigée. Les caractères physiques s'effacent devant les caractèi'es moraux. Lorsqu'on décrit les caractères physiques d'une race, lorsqu'on énumère les particularités de la face ou du crâne d'un individu, c'est pour viser les aptitudes morales de la race ou de l'individu. Et si on voulait classer les individus par variétés, espèces et genres, c'est la volonté plus ou moins bien dressée, c'est-à-dire la culture intellectuelle et morale, qu'il faudrait prendre pour base.

Les individus passent et se renouvellent; ce sont les globules de l'humanité.

Ce fut un grand événement que la découverte des globules du sang. Si les anciens avaient connu ces globules, ils y auraient vu la confirmation de leur doctrine 4u microcosme et du macrocosme : des corpuscules colorés, se mouvant rotatoirement dans un fluide incolore, auraient retracé à leur imagination tout le système du monde. Grâce au perfectionnement d9 nos moyens d'investigation, on ne tarda pas à découvrir que tout organisme vivant, n'est, en dernière analyse, qu'une réunion de corpuscules plus ou moins arrondis, variables de forme, de durée et de composition, suivant les tissus ou les régions du corps où ils gravitent en se renouvelant.

Mais chaque cellule, chacun de ces innombrables globules est un composé d'atomes chimiques. Ces atomes, à leur tour, se meuvent pour se grouper et former .des combinaisons. Et comme, pour se mouvoir, ils doivent être séparés par des espaces interstitiels, et qu'on leur suppose des mouvements révolutifs, tout à la fois autour d'eux-mêmes et autour d'un point central, nous avons dans la composition d'un corpuscule vivant, chimiquement considéré, tout un système planétaire. Voilà le véritable microcosme. D'après cette doctrine, ainsi rectifiée et élargie, chaque cellule, chaque globule, végétal ou animal, serait un monde, chaque réunion de cellules ou globules, formant un tissu, serait un groupe de mondes, un amas stellaire, une nébuleuse. Quant à l'individu, somme de tous ces corpuscules-mondes, quel nom faudrait-il lui donner ?

Dans le groupement des individus, le besoin de s'orienter se fait particulièrement sentir. Pendant longtemps on avait classé les animaux d'après une sorte de progression linéaire, d'après une échelle unique dont les deux termes extrêmes étaient occupés, d'un côté par les mammifères, de l'autre par les zoophytes. Tout cela était en apparence si simple; qu'aujourd'hui encore on parle de série animale

comme d'une ligne droite, laissant le vide à droite et à gauche, au-dessus et au-dessous d'elle. Cette idée ne fut môme jamais sérieusement contrôlée, tant elle parut naturelle. Mais depuis que tout est remis en question, on a reconnu combien elle s'éloigne de la réalité ou de l'unité du plan de la Nature.

L'observation^ dégagée des liens de l'autorité traditionnelle, a montré que la Nature ne présente, en tous sens, que des individualités. Ces individualités forment des groupes divers, dont chacun a son type. Plus ou moins rapprochées de leur type central, elles oscillent autour de lui, comme des satellites, placés à des distances diverses de leur astre principal. Les types eux-mêmes se lient entre eux pour former des groupes plus étendus, dont chacun a aussi son type central. Cet emboîtement de groupes, centrées sur leurs types, ne nous retrace-t-il pas encore le système du monde? Et cette unité de plan, qui se retrouve partout, ne témoigne-t-elle pas de la même pensée unificatrice?

Si l'on ne considère que les espèces les plus rapprochées de leur type, il n'y aura aucun doute pour leur classification. Mais l'embarras du classificateur <levient extrême, lorsqu'il prend les espèces intermédiaires entre deux types voisins. L'ornithorinque,

f.i VOULOIR ET FAIRE.

cet étrange animal de la Nouvelle Hollande, tient presque autant du mammifère que de l'oiseau ; l'anguille semble former la transition du poisson au reptile ; et on discute encore pour savoir si l'éponge est un animal ou une plante. Sait-on où commence et où finit la sphère d'attraction des astres entre eux?

Tous ces rapprochements , qu'il serait facile de multiplier, montrent que les êtres vivants, comme les astres et les atomes, forment, non point une série ou échelle linéaire, mais des groupes, dont chacun tourne autour de son type, groupes, emboîtés les uns dans les autres, et fonctionnant d'après un même plan. Si toute la matière était réduite au simple mouvement, ce mouvement, infiniment grand ou infiniment petit, serait toujours cyclique, rotatoire, centré. Telle est l'unité de plan, dont tout ce qui existe et nous entoure, porte l'ineffaçable empreinte. Elle a son corollaire dans ce que je proposerai de nommer la loi de rinvolution universelle.

Comment l'homme se trouve-t-il associé à cette unité de plan, dont la conception et l'exécution marquent une pensée unique, une volonté suprême?

C'est là ce que nous allons examiner. Nous aurons une nouvelle science en perspective.

c( Je pense, donc je suis. » Cette formule de Descartes, que les philosophes font sonner si haut, donne de l'existence humaine une idée tout à fait incomplète. D'abord, elle sépare Thomme de son milieu, elle risole dans la continuité dont il fait nécessairement partie. Puis, la pensée abstraite, de quelque façon qu'on la retourne, ne pourra jamais donner à elle-même une valeur réelle : elle ne la reçoit que de l'extérieur, en se corrigeant, se complétant ou se perfectionnant. Il faut que la pensée prenne pour ainsi dire corps par les mouvements multipliés de l'acte el de la parole, pour que l'homme marque son existence dans l'espace et dans le temps. Or, dans tout cela la volonté joue un rôle prépondérant.

A la formule de Descartes, je proposerai donc de substituer celle-ci : Je veux, donc je suis. La volonté, voilà le levier du monde humain, le pèse-valeur de l'humanité. La volonté c'est tout l'homme, dans l'ordre intellectuel et moral; c'est la pensée, c'est l'âme de chacun. Élever un enfant, c'est une volonté à dresser; instruire un homme, c'est une

eO VOULOIR ET FAIRE.

volonté à diriger et à éclairer. Une volonté, qui n'est ni dressée, ni dirigée, ni éclairée, c'est la brute avec tous les instincts de la sauvagerie et de, l'animalité. Suivant que la volonté a été bien ou mal dirigée, bien ou mal éclairée, elle peut faire le bonheur ou le malheur d'un individu, ainsi que de tous ceux qui Tentourent. On ne cesse de se lamenter en voyant combien il est difficile de faire converger plusieurs volontés vers un seul et même but. Hommes de bonne volonté ! est un appel fréquent, dont tous les siècles répètent l'écho. Enfin la volonté humaine, en possession d'elle-même, la liberté, c'est l'axe de rotation de l'humanité. C'est assez dire combien il importe de nous y arrêter un instant.

Tout le monde est d'accord sur ce qu'il faut entendre par mouvement. Le mouvement est Veff'et (Tune force. Cette définition est universellement admise : tous les esprits s'y rallient.

Mais qu'est-ce qu'une force? C'est, répond-on, la cause d'un mouvement. Cette réponse ne nous apprend absolument rien : c'est répéter ce qu'on savait déjà. Et c'est pourtant à quoi se réduisent toutes les discussions qu'on a de tout temps soulevées sur ce qu'on est convenu d'appeler force. Ce mot est sur toutes les lèvres ; il n'y a pas de discours, d'article de

publiciste, de livre, où il ne soit question de force; et on croit avoir tout résumé dans raccouplement de €68 deux mots : force et matière. Puis aussitôt on soulève la question de savoir si la force est inséparable de la matière. Ceux qui soutiennent, que la force est inséparable de la matière, cherchent moins à découvrir la vérité qu'à viser ceux qui admettent une création, par conséquent une force créatrice, « Une force qui, dit l'un des coryphées du matérialisme, serait indépendante de la matière, est une idée vide de sens. L'azote, le carbone, l'hydrogène et Toxygène sont tels qu'ils sont de toute éternité. »

Qu'en savez-vous? Nous sommes plus modestes que vous : nous avouons franchement que nous ignorons si tout cela existe ce de toute éternité. )^ Mais ce que nous savons, c'est que de pareilles idées nous ramènent aux qualités occultes de la scolastique : le mouvement était, suivant les aristotéliciens, une qualité occulte, inséparable de la matière. — Notons, en passant, que les maîtres du réalisme philosophique, affectionnent beaucoup le mot éternité^ un mot à effet ! Ils ne voient donc pas que ce mot jure avec leurs incessants appels à ce l'autorité de la méthode expérimentale, » — dont ils font un si singulier usage.

Voici ce que dit un de * ces appelants : c< La cha-

leur, la lumière, l'électricité, le magnétisme, tous ces agents impondérables ne sont ni plus ni moins que des changements de l'état moléculaire de la matière, des changements^ qui se transmettent par une sorte de contagion d'un corps à l'autre. » — Mais de qui tenez-vous, je vous prie, toutes ces belles choses-là? Évidemment vous ne les tenez pas de l'expérience. Vous les avez donc tirées de votre imagination.

Étant admis que la a force n'est qu'une simple qualité de la matière, » — ce qu'enseignait déjà la physique aristotélicienne, renversée par Dcscarlcs et Galilée, — chacun voit d'ici le développement du syllogisme. C'est que la force créatrice sera une absurdité. « Ceux qui parlent, dit le même auteur, d'une force créatrice, manquent à tous les principes de l'observation expérimentale. Comment peut-on croire à l'existence d'une force ayant tiré le monde du néarit, et gouvernant arbitrairement la matière par laquelle elle se manifeste? Le néant est logiquement et expérimentalement un non-sens... Le monde ou la matière, avec ses qualités, doit donc exister de toute éternité, et subsistera éternellement; en un mot, le monde n'a pas été créé. »

Jl est certain que si oc le monde n'a pas été créé, »

il n'a pas eu besoia d'une a force créatrice. » Le commencement et la fin de la phrase citée sont irréprochables. Mais regardons-y de plus près. La compréhension du néant est une chose impossible ; c'est accordé, à la condition de distinguer le néant de y immatériel. Or, de ce que «t le néant est, logiquement et expérimentalement, un non-sens, » il ne s'en suit pas que « le monde doive exister de toute éternité, et qu'il subsistera éternellement. » Entre les prémisses et la conclusion il y a un terme intermédiaire, qu'il n'est pas permis d'escamoter. Ce terme, c'est de savoir ignorer^ quand il est impossible de démontrer ce qiCon affirme. Vous ne comprenez pas le néant. Soit. Mais comprenez-vous mieux l'éternité? Quel est ici votre critérium? Quelles sont vos données expérimentales? D'où vient la matière? Nous l'ignorqps. D où vient le mouvement? Nous l'ignorons de mâme. Nous savons seulement par l'étude des couches terrestres qu'il fut un temps où notre globe n'était habité par aucun être vivant. D'où lui est venue la vie, cette force si variée de formes? Nous l'ignorons encore.

Si la vie, en sa qualité de force, est inséparable de la matière, par conséquent, coéternelle avec elle, pourquoi la vie n'a-t-elle pas coexisté avec la ma-

tière dans la première période géologique, caractérisée par les roches cristallines, où ne s'aperçoit aucune trace d'organisme? — Nous savons bien que, pour vous tirer d'embarras, vous nous répondrez que la vio, que la force vitale n'est que le résultat de la transformation successive des forces physiques. » Mais où sont vos preuves? Ne nous laissons pas payer de mots. « Toute proposition, non démontrée expérimentalement, ne mérite que le dédain. » C'est là une de vos phrases favorites; nous l'adoptons pleinement. Et voilà comment vos armes se retournent contre vous-même.

Vous qui vous montrez si difficiles pour tout ce qui prête au vague ou à l'obscurité, vous ne devriez plus vous servir du mot même de force ^ puisqu'il est de toute évidence que nous ne connaissons les forces que par leurs effets, par une dépense de travail ou par le mouvement. Pourquoi ne le faites-vous pas? Hélas ! Les savants sont tout comme les autres mortels. Quand ce n'est pas l'intérêt qui les guide, c'est la haine qui les pousse. La science est bien plus souvent employée à satisfaire l'esprit de parti ou de secte, qu'à servir la vérité, en dehors de toute autre prcoc cupation .

Mais arrivons au point essentiel.

Tout est pondéré, mouvement et matière, dans les rouages du monde dont notre Soleil occupe le centre. Voilà un premier fait, que chacun admet sans peine. A son tour le Soleil tourne, ainsi que d'autres étoiles autour d'un centre encore inconnu. Voilà un second fait, qui s'engrène avec le premier; personne ne songe à le contester. Or, comme rien ne nous empêche de continuer, nous arriverons de rotation en rotation, à un emboîtement cycloldal de mondes, qui contiendra le centre de tous les centres. Mais ce centre de tous les centres de mouvement, non-seulement n'est pas matériel, mais il ne peut pas même l'être. S'il était matériel, comme l'est le centre de notre monde, le centre inconnu, autour duquel tourne notre Soleil avec son cortège de planètes, serait représenté par une masse énorme, et on arriverait ainsi, de centre en centre, à une masse de matière tellement prodigieuse, qu'elle remplirait à elle seule tout l'espace.

Mais nous n'avons pas même besoin de chercher nos arguments de si loin : il est scientifiquement démontré en mécanique, que le centre de pièces mobiles, rotatoires, distinctes, séparées les unes des autres, peut être un point tout à fait immatériel.

Si l'on objectait que, sans la matière, le centre de

72 VOULOin ET FAIRE.

rotalion immatériel lui-même n'existerait pas, on pourrait répondre que la matière elle-même, réduite à ses atomes, n'est que du mouvement; et la question tournerait toujours dans le même cercle.

Mais voici des considérations et des faits, propres à la trancher la question.

Nous avons tous^ en nous-mêmes une force, une cause de mouvement dont nous pouvons disposer, chacun à son gré : nous avons nommé la volonté. Qui oserait soutenir que cette force , que la volonté est une qualité inséparable de la matière^ c'est-àdire du corps et des muscles qu'elle fait mouvoir? Si vous l'osiez, vous vous mettriez en opposition directe avec l'expérience, avec l'observation la plus commune. Tous les jours, en effet, vous pouvez voir des hommes complètement paralysés, et qui n'en conservent pas moins toute leur volonté. Nierez-vous leur volonté, parce qu'ils ne peuvent plus parler, ni remuer leurs membres? Mais alors , pour être conséquents avec vous-mêmes, il faudra nier aussi la pensée quand elle ne Se traduit pas au dehors par des actes. Nous défions les plus obstinés matérialistes d'aller jusque-là.

C'est donc une chose absolument certaine que nous avons en nous la cause, la came immatérielle^ dos

mouvetnents exécutés par nos membres, par les muscles de notre corps, et que cette force, que nous appelons la volonté j ne nous est connue, comme toute autre force, que par ses effets. Les mots volontéj forcej cause de mouvements^ sont donc employés pour désigner la même chose.

Faut-il n'appliquer le mot volonté qu a l'homme? — Mais il y a des animaux qui ont aussi une volonté, et qui la font très-bien sentir à Thomme , leur maître : le cheval, Tàne, le mulet, etc., viennent facilement à bout de ce qu'ils veulent, surtout quand ils s'aperçoivent qu'ils ont affaire à des enfants ou à des conducteurs inexpérimentés.

Tous les animaux ont-ils une volonté, ou n'y en a-t-il qu'un certain nombre? Établirez- vous, pour vous tirer d'embarras, uoe distinction entre la vo* lonté et Y instinct? — Mais vous ne feriez que compliquer la question. Tous les animaux, depuis le plus élevé jusqu'au plus intime, veulent vivre. Dès qu'ils sentent leur vie en danger, ils font tous , petits ou grands, des mouvements , désespérés pour échapper à la mort. Vous appellerez cela instinct de conservation. Soit. Mais reconnaissez alors que l'homme partage cet instinct avec tous les animaux. Tous les animaux, y compris l'homme, possèdent

donc cette force, cette cause de mouvement qu'on nomme la volonté.

Des animaux passons aux plantes. Là tout parait simple. Les plantes, dites-vous, n'ont pas de volonté.

Tout doucement. Sans doute^ les plantes ne se promènent pas, comme les animaux, à la surface terrestre; et si quelques-unes d'entre elles changent chaque année de place, c'est un genre de locomotion qui ne tient qu'à leur mode de reproduction par des bourgeons souterrains : pendant que le bourgeon, qui a produit la tige de l'année, meurt, il s'en développe, à côté de la base, un autre qui produira la tige de l'anné prochaine , et ainsi de suite, de telle façon que la plante, vivace par sa racine traçante, peut, avec le temps, se trouver transportée d'un endroit du jardin à un autre.

Mais, si les végétaux ne manifestent^ par aucun phénomène apparent, leur instinct de conservation, il y en a dont les mouvements offrent un caractère particulier. Les étamines del'épine-vinette, de la rue, des mahonias, etc., se rapprochent brusquement du pistil quand on les irrite à leur base. Dans d'autres plantes, les fleurs sont, au moment delà fécondation, le siège d'une certaine température qui peut aussi donner lieu à quelques mouvements. Les fruits de

la balsamine, de beaucoup de légumineuses, s'ouvrent avec élasticité pour projeter au loin leurs graines. Dire que ces mouvements montrent que la Nature réserve toutes ses forces pour Taccomplissement du grand acte de la reproduction, qu'à ce moment-là les fleurs se parent de leurs plus riches atours, que toute la destinée de Tindividu végétal est dans la propagation de l'espèce, etc., ce n'est là rien expliquer. Dans la sensitive, ce sont, non point les fleurs, mais les feuilles et les rameaux qui se meuvent. La dionéa retient les mouches par les longs cils qui bordent ses feuilles. Ce n'est ni pour conserver l'individu, ni pour propager l'espèce que cette plante s'en prend aux insectes.

On a voulu expliquer ces phénomènes d'irritabilité par des causes toutes mécaniques. On s'est prévalu, comme d'un argument irrésistible, de ce qu'il faut auparavant toucher ces plantes pour en obtenir les effets signalés. Les végétaux , qui présentent ce que Linné a nommé le sommeil des plantes , rentreraient dans la même catégorie. La lumière serait ici l'agent irritant. Mais il existe une plante qui renverse toute ces interprétations, c'est le sainfoin oscillant {hedysarum yyrans). Les feuilles de cette singulière légumineuse sont composées chacune de trois folioles

7d VOULOIR ET FAIRE.

d'inégale grandeur : la foliole moyenne est comparativement très-grande, tandis que les folioles latérales sont très-petites. Celles-ci exécutent, la foliole moyenne semblant immobile, des mouvements un peu brusques, saccadés ; elles s*écartent, et se rapprochent Tune de Tautre, tantôt ensemble, tantôt séparément, à des intervalles plus ou moins longs. Ces mouvements, qui donnent à la plante Taspect d'un être animé , ne sont déterminés par aucun toucher, par aucune cause mécanique apparente. Bien plus, par leurs inégalités, et par leurs intermittences irrégulières, on serait presque tenté de croire qu'ils sont YeSei d'une sorte de caprice. Bref, ces mouvements, en apparence spontanés, ne se rattachent ni à la nutrition, ni à la reproduction du végétal. Comment en appelercz-vous la cause déterminante ? L'appelerez-vous volonté? — Non ; car vous reculerez devantl'idée d'attribuer aux plantes une volonté. Vous êtes cependant obligé de leur accorder, du moins à quelques-unes d'entre elles, une certaine sensibilité. Or, l'être qui sent ne pourrait-il pas vouloir?

Continuons la série descendante. Une parcelle de matière, soit organique ou minérale, mécaniquement réduite à l'état de division extrême, produit dans une goutte d'eau un mouvement bien connu des micro-

graphes : ces parcelles, extrêmement petites, semblent se chercher ou so fuir les unes les autres. Comment nommerez-vous la cause de ce mouvement? — La même questiou se renouvelle pour le mouvement de cristallisation, quand on voit les molécules se rapprocher les unes des autres et s'arranger de manière à former des figures géométriques, parfaitement régulières.

Enfin, les parcelles chimiques de la matière, les atomes, ont leurs mouvements d'attraction et de répulsion. La cause de ces mouvements a reçu cette fois un nom : elle s'appelle affinité. Puisqu'on Ta transportée en même temps aux corps célestes, on devrait lui donner le nom de gravitation y et ne distinguer, que comme une simple affaire de quantité, la gravitation astrale de la gravitation atomique.

Ainsi, aux deux extrémités de la Nature , représentées par l'homme et par l'atome, la cause du mouvement a reçu deux noms différents : dans l'homme, placé au sommet des êtres vivants, elle s'appelle volonté; dans la matière, elle se nomme affinité ou gravitation.

Un programme. — Tout travail étant une dépense de force, et la force ayant pour effet un mouvement.

transformé ou non, on peut dire que tout travaille dam la Nature^ depuis les atomes jusqu'aux astres. Et comme il n'y a aucun vide dans la Nature et que tout est continu, on peut affirmer que la continuité indéfinie du travail est la loi par excellence.

En présence de la Nature, — et nous entendons par là le ciel et la Terre avec tout ce qui s'y trouve, matière et mouvement, — en présence de la Nature l'homme se trouve exactement dans les conditions d'un ouvrier. Que fait l'ouvrier? 11 façonne la matière, pour l'approprier à ses besoins, mais il ne peut rien créer dans le véritable sens du mot. Cela s'applique de même au mouvement. La valeur de l'ouvrier est dans le maniement de ses outils. Un bon ouvrier sait accommoder ses outils aux exigences de son travail, pendant qu'un mauvais ouvrier ne fait que s'en plaindre. Le plus mauvais est celui qui ne s'en sert point du tout, ou qui s'endort à côté. L'ouvrier qui corrige, améliore, perfectionne son outillage, augmentera sa puissance; il doublera, multipliera sa valeur, et deviendra ainsi le ma!tre de son,travail, de sa destinée.

Tout cela peut s'appliquer à l'ouvrier invisible qui est en chacun de nous, et que nous appelons, le libre arbitre ou la volonté. Quels sont ses outils? Au rang

le plus apparent se trouvent le langage^ h mémoire^ les sens et les sentiments; sur un rang moins apparent, Tm/e/Zi^ewce; sur un rang tout-à-fait effacé, la raison et la conscience. Nous reviendrons sur cet important outillage, qui fonctionne dans les conditions du temps et de Y espace.

Il y a dans Thomme deux genres de travail ou de mouvement : l'un est dépendant^ l'autre indépendant delà volonté humaine. L'estomac digère, les poumons respirent, le cœur bat, le sang circule, le corps naît, se développe et meurt : tel est le travail qyi échappe absolument à notre libre arbitre. Le mouvement de la vie organique est aussi étranger au pouvoir de l'homme que le mouvement des astres et des atomes de la matière.

L'homme observe, il compare, il juge, il généralise, il formule ses pensées et les transmet à ceux qui viendront observer, comparer, juger après lui ; et les pensées, ainsi transmises, sont élaborées, rectifiées, perfectionnées par les générations qui suivent. Voilà le travail qui relève de la volonté humaine. C'est là un spectacle à part, dans Tinfinité de ces autres rouages qui marchent sans aucun concours de l'homme.

La distinction radicale que je viens d'esquisser, si

elle s'était clairement présentée à l'esprit des premiers philosophes, aurait complètement changé le cours de leurs idées, et la science aurait reçu une tout autre impulsion. De cette distinction fondamentale ils auraient immédiatement déduit le programme de leurs recherches.

Le problème si ardu, de l'union de Tesprit avec la matière, aurait été, dès-lors, posé comme il doit l'être. Devant la constatation expérimentale du travail librCy dépendant de la volonté humaine rivée à un travail nécessaire^ indépendant de notre volonté ; devant la démonstration que l'esprit est libre, quoiqu'il paraisse enchaîné au corps; devant la coexistence, nettement mise en lumière, de la liberté et de la nécessité réunies dans un même tout vivant, bien des questions, en apparence insolubles, auraient été promptement résolues.

Une fois entré dans cette voie, il aurait été aisé de trouver le fil conducteur au milieu d'un labyrinthe qui a toujours paru inextricable. Le bout de ce fil est dans un petit fait à la portée de tous. Ce fait, le voici. Pour entretenir le corps périssable, chacun est forcé de se nourrir; en d'autres termes, nous voulons tous vivre. La\o\onié est ici forcée, elle subit l'empire de la nécessité. Mais nous ne voulons pas seulement vivre.

nous voulons tous vivre heureux. Ici la volonté reprend toute son indépendance. Suivant l'emploi qu'elle fera de son outillage, elle se créera elle même son sort. Elle est même libre de ne faire aucun usage de ses outils : on ne meurt point, faute de penser; là rien n'est forcé, tout est volontaire. Aussi, les hommes ont-ils, en tout temps, largement usé de celte liberté.

Reprenons notre fil. Si le corps périssable ne regarde que l'individu, le corps immortel du progrès intéressera toute l'espèce; et il n'est pas difficile de montrer que l'accroissement du premier, par l'alimentation matérielle, est fondé sur le même plan que le développement du second par l'alimentation immatérielle de la pensée; que ce plan, qui n'est pas de création humaine, est un travail d'assimilation sur lequel nous reviendrons ; enfin que, pour apercevoir le mouvement organique du progrès, il faut embrasser des siècles d'intervalle. Contemplée de cette hauteur, la vie de l'espèce humaine apparaîtra comme celle d'une grande individualité dont les générations transitoires sont les organes qui se renouvellent, et dont la raison est l'œuvre permanente de tous les hommes de bonne volonté.

Mais, pour remplir un pareil programme, il aurait

fallu mesurer le champ de ractivité humaine par des périodes séculaires. CéXsii impossible autrefois; c'est possible aujourd'hui. Faute d'observations longtemps continuées, les astronomes sont impuissants à calculer le déplacement de notre monde au milieu des étoiles qui l'environnent. C'est ainsi que les anciens philosophes étaient trop près de l'origine de rhistoire pour poser la question du progrès.

Il y a cependant une question que déjà les premiers philosophes auraient pu élucider : c'est la différence du rôle que les hommes sont appelés à jouer vis-à-vis de la Nature et vis-à-vis d'eux-mêmes, réunis en société. Dans le premier cas, leur rôle est passif : ils cherchent les lois qui régissent la Nature ; dans le second cas, leur rôle est essentiellement actif, créateur : il font eux-mêmes les lois qui doivent régir leur société. Les erreurs, commises dans l'un ou dans l'autre cas, sont loin d'avoir les mêmes conséquences.

Examinons ces jalons de plus près.

En remontant aussi haut que nous le pouvons, dans la genèse de l'homme, nous retrouvons la même unité de planque nous avons vu présider aux cycles emboîtés de points oscillants, astres ou atomes. C'est par un emboîtement, par une involution, que l'homme

UN FROGRAMMB. 83

comme tout être Tirant, végétal ou animal, se reproduit. L*ovule ou la cellule, par suite de l'impulsion reçue, continue à s'accroître par couches concentriques, mais de manière à se séparer peu à peu de son foyer nourricier, pour se transformer en une individualité distincte. Ce mouvement de la vie individualisée se transforme successivement, en passant par des phases plus ou moins marquées. Lorsque ces phases sont caractérisées par des arrêts de développement temporaires, elles sont connues de tous les observateurs sous le nom de métamorphoses. Les insectes en offrent les exemples les plus frappants. Mais lorsque ces phases métamorphiques sont peu dlstintes, lorsque leurs intervalles se confondent par une transformation continue, la métamorphose peut rester inaperçue, bien qu'elle n'en soit pas moins réelle. C'est ce genre de métamorphose qui est le plus répandu.

Nous pouvons donc établir, en principe, que le métamorphisme entre, comme un élément essentiel, dans l'unité du plan de la vie. Quant à la métamorphose de l'homme , considéré comme être perfectible, on n'y a guère songé encore. Pourquoi? Parce que, dans ses préoccupations journalières,' rétrécissant l'horizon de la pensée, Vhomme ou«^

biie toujours ce qui fait véritablement sa valeur.

Essayons de préciser le caractère de la métamor-' phose humaine.

II importe d'abord de distinguer la métamorphose, qui appartient à la vie intra-utérine, de celle qui appartient à la vie extra-utérine.

Frappés de la forme de Tembryon humain qui , à son origine, ressemble à la larve d'un insecte, les premiers obsei*vateurs n'ont pas hésité à regarder la vie intra-utérine comme une véritable métamorphose , pendant laquelle l'homme , avant sa naissance, parcourt une partie de la série animale. Ce qu'il y a de certain, c'est que la poche, dans laquelle l'embryon se développe, est remplie de liquide. L'homme embryonnaire respire, en effet, comnle un poisson, à l'aide d'un appareil analogue à celui des branchies; et, si cet appareil disparaît, le nouveau-né n'en porte pas moins les traces de son état antérieur d'animal aquatique. Dans l'enfant qui vient de naître, le sang veineux et le sang artériel communiquent encore l'un avec l'autre à travers la cloison incomplète des deux oreillettes, droite et gauche, du cœur ; c'est ce qui explique l'aspect cyanose, rouge-bleu, du nouveau-né. Par suite de la fonction respiratoire définitive, cette communica-

UN PROaRAMME. 85

tion ne tarde pas à 8*oblitérer : transitoire chez rhomme , elle est permanente dans les amphibies mammifères, demi-aquatiques et demi-aériens. Le cousin , avant de vivre dans Tair, a d'abord vécu dans Teau : sa larve était un animal aquatique.

Si de la métamorphose de la vie intra-utérine nous passons à celle de la vie extra-utérine , le champ d'observation s'élargira singulièrement.

Voici le fétus qui, arrivé à terme, se détache de la matrice. C'est par un vagissement que l'enfant annonce son entrée dans le monde. Est-ce un cri de douleur ou un cri d'impatience? Personne ne le saura, bien que nous ayons tous, tant que nous sommes, poussé le même vagissement. Mais ce que nous savons, et ce qu'il importe de rappeler, c'est que ce cri annonce l'entrée de l'air dans les poumons. C'est par la respiration aérienne que nous avons été implantés sur notre planète. Si vous mettez un de vos doigts dans la bouche du nouveau-né, vous sentirez un mouvement de succion. Que veut le nouveau-né? Que voulions-nous, quand nous étions dans cet état métamorphique? Nous le savons maintenant ; mais aucun de nous, assurément, ne le savait alors. Le nouveau-né veut vivre.

Dans les premiers jours qui suivent la naissance,

renfant ne vit pour ainsi dire que comme un végétal; la vie de relation, qui caractérise Tanimal, n'existe pas encore. Cependant les muscles de la bouche qui, par leur succion, tirent de la mamelle Taliment nécessaire au nouveau-né^ sont des muscles qui, chez Tadulte, sont sous la dépendance de la volonté. Mais le sont-ils chez le nouveau-né? Cette question renferme tout ce qu'on pourra dire de plus rationnel sur Tinstinct des animaux. Évidemment personne n'a appris à l'enfant qui vient de naître comment il doit saisir le sein de sa mère, contracter les muscles de la bouche et faire mouvoir sa langue. Il ignore absolument le but de ces mouvements, les seuls qu'il soit d'abord capable d'exécuter. Les muscles des membres et du cou sont dans un état d'inertie complet : le nouveau-né ne peut remuer ni tête, ni bras,- ni jambes; sa face n'est animée par aucun sourire , et ses yeux ont ce vague incléfinissable qu'ils perdront pour le reprendre au moment de la mort. Absorber, digérer, excréter, respirer, le nouveau-né n'a, à part ses vagissements, que la vie d'un mollusque.

Cet état initial de la vie extra-utérine, par cela même qu'il changera , n'est qu'un état métamorphique. C'est le commencement de la progression

UN PROGRAUME. 87

que l'être humain va parcourir dans son nouveau milieu. Ce commencement est caractérisé par l'absence ie la volonté en possession d'elle-même, c'est-à-dire de toute volonté libre^ à moins qu'on ne veuille, par extension, donner le nom de volonté à toute force, à toute cause de mouvement. Quoi qu'il en soit, si nous supposons, ce qui est réel, que ce qui n'est ici que transitoire soit ailleurs permanent, nous aurons l'instinct de ranimai. La préhension et l'introduction de la nourriture, involontaire chez le nouveau-né et rentrant plus tard dans le domaine de la volonté, se retrouvent à Tétat d'instinct dans les êtres qui occupent le plus bas degré d'une classification, basée sur V individualisation des mouvements^.

1 , Un mot," pour expliquer et justifier ce projet de classiflcation, dont le cadre sera peut-être adopté un jour, parce qu'il est fondé sur la nature même des choses. — Devant les objets si variés de la surface terrestre, la classification qui se présente^ en quelque sorte d'elle-même à Tesprit du premier venu, c'est celle des pierres, des plantes et des animaux. C'est aussi la classification la plus ancienne. Introduite dans l'enseignement, elle forme la base de l'histoire naturelle; et la division de la Nature en trois règnes parait. si bien établie, qu'elle est passée dans le langage, et qu'on semblerait commettre une sorte de sacrilège si l'on tentait d'y apporter quelque changement. Cependant il suffit d'un peu de réflexion pour reconnaître que si cette division est en elle-même fort simple, sa caractéristique ne repose que sur une donnée trèssuperficielle, sur les qualités extérieures de la matière. Aussi cette manière de voir, beaucoup trop étroite, devait-elle bientôt se

heurter contre une foule d^obstacles. Ainsi, dès le début, on se trouve en face d'une difficulté insurmontable, a Les plantes et les animaux vivent; les pierres ne vivent point. » Mais ce n'est là qu'un caractèi*e négatif, qui se répète dans la division de la matière en organique et en inorganique; car ces termes indiquent que la matière vivante a des organes pour accomplir ses fonctions, qu'elle est organisée, tandis que la matière pierreuse, minérale, est dépourvue de toute fonction vitale, consêquemment de tout organe. Qu'est-ce que la vie ? Aucune des défi nitions nombreuses qu'on en a données ne saurait résoudre cette question capitale. Or, une classification, fondée sur l'inconnu, est entachée d'un vice originel. Tant qu'il ne s'agit que de distinguer les pierres des végétaux et des animaux, il n'est pas difficile de montrer que les premières augmentent par juxta-position, tandis que les derniers croissent par intra-susception. La difficulté commence dès qu'on arrive à vouloir distinguer les animaux des végétaux, à les séparer là où ces deux grandes ramifications des êtres vivants se touchent, et forment, pour ainsi dire, un tronc commun. Le seul nom de xoophyteSy d'animaux-plantes, montre combien cette distinction est difficile.

L'embarras redouble lorsqu'on descend dans les détails. Ainsi la classification par espèces, genres, familles, etc., peut être un bon moyen pour grouper les plantes et les animaux, et en retenir les noms; elle peut offrir des avantages pour s'orienter au milieu des éblouissantes richesses de la nature vivante; mais elle est fausse dans son application aux minéraux. Les minéralogistes, avec une inexcusable étourderie^ semblent oublier que les botanistes et les zoologistes ont emprunté leurs caractéristiques à la structure, à la forme^ à la situation des organes de la vie des plantes et des animaux, et que c'est précisément l'absence de tout organisme qui caractérise le règne minéral. Ils osent parler d'espèces et de genres là où il ne saurait être question que d'échantillons, ou de groupes d'échantillons. Qu'un botaniste ou qu'un zoologiste donne le nom é*espêce à un groupe d^individus^ rien de mieux ; car tout être vivant est indivis. Mais en est-il de même d'un minéral? Évidemment non ; la matière inerte, cristalline ou amorphe, reproduit, par la division, le type de l'échantillon d'où elle provient.

Cependant le règne inorganique, minéral, comprend tout le do-

UN PROORAMME. 89

La fin de ce premier état métamorphique s'annonce par Taction des muscles, qui appartiennent à la vie de relation et qui tous sont sous la dépendance de la Yolonté. L'enfant commence à remuer ses membres, à tourner les yeux du c6té où on l'appelle; il répond par son premier sourire aux personnes qui le fixent du regard en lui parlant; bientôt il pourra se tenir assis, incliner son tronc, étendre

maine de la matière, puisque tous les ôtrcs vivants, après leur décomposition, se réduisent à des éléments minéraux, et que la somme de ces éléments représente exactement le poids de la matière vivante; car la forée qui Tanime, la vie considérée comme cause du mouvement, ne pèse absolument rien sur nos balances : rhomme a le mémo poids pendant qu'après sa vie.,. Non. La base d'une véritable classiflcation est dans le mouvement individualisé, ^ Si on Tavait adoptée, on aurait immédiatement reconnu pourquoi les pierres ne sauraient élre, comme les plantes et les animaux, divisées en espèces et en genres ; pourquoi les minéraux ne changent point de caractères suivant les climats; pourquoi enfln on peut rencontrer , dans les régions polaires , exactement les mômes roches qu'à Téquateur. C'est que la Terre tout entière , comme globe circulant dans Tespace, ne forme qu*une seule espèce; sa caractéristique est dans son mouvement rotatoirc et révolutif, dépendant de sa masse et de sa distance du soleil. Les autres planètes sont ses congénères^ en d'autres termes, chacune d'elles forme une espèce distincte, et ces espèces réunies forment le genre, type de notre monde. Voyez comme tout se lie quand une fois on tient le fil du vrai. Le chaînon le plus élevé des êtres vivants , Thomme aussi ne forme qu'une seule espèce ; ses congénères ne peuvent sa trouver qu'à la surface des autres planètes^ et ces espèces humaines jrénnies formeront le genre, type des êtres pensants et pcrrectibles de notre monde, ainsi que nous l'avons dit p. 8.

«e VOULOIR ET FAIRE.

ses petits bras en bégayant. Mais la statioa et la marche lui sont encore interdites. Tel est le second état métamorphique^ également transitoire, et qui a son analogue permanent dans la classe des animaux, dont les mouvements sont incapables de les transporter librement d*un lieu dans un autre.

Nous venons d'assister aux premiers essais des mouvements volontaires de l'enfant. Combien Thomme, au début de sa vie, reste ici en arrière de bien des animaux d'un ordre beaucoup plus élevé que les mollusques ! Voyez le petit poussin. A peine sorti de sa coquille, il se met à courir et à becqueter. Ses pattes et son bec entrent înunédiatement en fonction, et il ne se trompe point sur les grains de millet qu'il ramasse au milieu de grains de sable, et qu'il avale pour la première fois de sa vie. Il pousse en même temps un petit cri de joie, qui est son langage à lui. Son ouïe distingue des sons qu'il n'avait jamais perçus, et il ne se méprend pas sur la signification de la voix de sa mère. Si cette voix l'avertit d'un danger, il vient aussitôt se blottir sous les ailes pro tectrices, comme si l'expérience lui eût enseigné à la fois de redouter l'ennemi et de s'en garantir. Si la même voix maternelle l'appelle au banquet, il accourt bruyamment. — Ces mouvements divers con-

<;ourent tous à la conseryation de Tindividu, besoin primordial, qui précède, chez lliomme comme chez ranimai, celui de la reproduction de Tespëce. Ils ne sont le résultat d*aucun enseignement, d'aucune expérience, et ils se reproduisent invariablement les mêmes. Ils ne sont donc ni acquis, ni tout à fait volontaires; ils sont inconsciemment volontaires ou non raisonnes, ils sont ii instinct^ c'est-à-dire à' impulsion primordiale^ naturelle ' .

Pragrestira asteHdante, traoèe par la nature. —

Nous venons de voir que l'homme a des mouvements instinctifs, qui montrent Tintimité de ses rapports avec le monde de Tanimalité ; mais que ces mouvemmts ne sont chez lui que transitoires, et que la ^ansivité caractérise les premières périodes de sa vie.

La volonté consciente d'elle-même , d'abord complètement masquée par l'instinct; commence peu à peu à se dégager. L'enfant sait ce qu'il veut, quand

1 . €e qui a paiiieulièrement embarrassé ceux qui ont traité cet important sc^et, e'est de Yoir certains mouvements qui, chez ranimai, tiennent de rinstinet,— volonté inconsciente et non raisonnée, "—empiéter octeotiblement sur le domaine de ce qui, cliei l'homme, relève de la volonté consciente. Mais ce n*est là qu'une apparence*

il demande des aliments; il sait ce qu'il fait, quand il les saisit, quand il les porte à sa bouche, quand il les mâche et les avale. Il se gardera bien de se laisser mourir de faim. Le besoin de se nourrir, Tinstinct de la conservation individuelle, continue encore, comme chez ranimai, à dominer sa volonté.

La station et la marche achèvent de détacher l'enfant du sôï ; sa vie de relation est complète ; il se meut librement. Aux mouvements volontaires de la tète, du tronc et des membres, viennent s'ajouter les impressions sensorielles. Le sens de la vue, d'abord très-limité, s'étend de plus en plus; les autres sens, l'ouïe, le goût, l'odorat, le toucher, se dessinent de mieux en mieux. La voix, qui ne servait d'abord qu'à exprimer des sensations fugitives, se manifeste de plus en plus distinctement par des sons articulés. Le lan* gage ne se compose d'abord que d'un très-petit nombre de mots, où les labiales dominent, comme pour rappeler que les lèvres s'étaient les premières exercées au mouvement de la succion. Le langage ne peut donc servir à exprimer qu'un nombre de sensations fort restreint. Mais les sensations deviennent bientôt très-vives. Les gestes d'impatience et de colère qui les accompagnent montrent énergiquement ce que l'enfant veut. Ces manifestations explosives, nous les

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re^ouveroDS plus tard sous le nom de sentiments ou de passions. Elles ont une importance capitale. Mettons-les en réserve.

A mesure que le langage se perfectionne, la mémoire se développe tout à coup avec une extrême vivacité. Les impressions antérieures à Fâge de trois ans s'effacent toutes ; il n'y a pas un homme dont les souvenirs remontent nettement au delà. Mais, à partir de cet âge, le merveilleux appareil photographique qui réside en nous, conserve les impressions qu'il reçoit; car les impressions de Tâge de trois à quatre ans, sont les dernières à s'effacer : le vieillard qui se rappelle à peine les amis qui l'entouraient naguère, se complaît dans le récit des souvenirs de sa première enfance.

Jusque-là l'enfant n'a pas encore franchi les limites de l'animalité. Car les animaux ont les mômes sens que nous; quelques-uns sont même, sous ce rapport, mieux partagés que Thomme. La mémoire ne leur manque pas non plus, et ils se comprennent parfaitement les uns les autres : chaque espèce a son langage. Les sens, le langage, la mémoire entrent, pour ainsi dire d'eux-mêmes, instinctivement, en fonction.

A mesure que le corps se développe, la volonté de

Fenfant prend un caractère décidément égoïste par une tendance très-marquée de tout rapporter à sa personne. C'est à peu près le moment où Yintelli^ gence s'éveille; elle s'ouvre avidement à tout ce que les sens lui apportent, elle ne demande qu'à se déver lopper. L'intelligence apparaît presque en même temps que ^imagination^ qu'on dirait le feu sacré d'une divinité déchue. Si l'intelligence a besoin d'être développée et dirigée, l'imagination, cette faculté ci'éatrice, demande à être contenue et surveillée. L'intervention de la volonté, de la volonté libre, consciente d'elle-même, est ici nécessaire. Cependant le jugement est en retard, et la raison ne se laisse encore qu'entrevoir.

Toutes les fonctions organiques et animales, moins les fonctions reproductives, sont ainsi successive* ment entrées en scène. Tant que l'être humain est impuissant à se reproduire, il n'a pas encore accom'* pli sa métamorphose : la chenille dévore et digère^ mais ne se reproduit point.

Les mouvements volontaires de TenCant, qui apr proche de l'époque de la puberté, sont-ils raisonnes? Cette question a beaucoup embarrassé certains philo* sophes, toujours faute de s'entendre sur la valeur des mots. Si raisonner ses mouvements est la même

chose que se borner i savoir pourquoi on mange et on boit, pourquoi on marche, etc. ; si toutes ces enquêtes de la curiosité enfantine ne franchissent pas le cercle des besoins ou des désirs individuels, immé* diats, on sera obligé d'admettre que les enfants, même avant l'Age de la puberté, ont des mouvements volontaires, raisonnes. Si Ton donne une plus grande valeur au mot, si le raisonnement doit impliquer en m^me temps Tidée de responsabilité^ et que Ton accorde aux actes une portée sociale, les mouvements volontaires, quelque raisonnes qu'ils soient au point de vue de l'individualité , devront avant l'apparition de la faculté reproductive, rentrer dans la classe des mouvements non raisonnes. C'est ainsi que l'entend la ligne de démarcation, qui a été tracée par les usages traditionnels de la justice humaine : l'enfant impubère est d'avance absous de tous les crimes qu'il pourrait commettre, comme ayant agi sans raisonnement, « sans discernement. ï> — Retenons le mot discernement. Nous ne sommes pas fâché de voir la justice humaine s'engrener avec la science de la vie, avec la biologie.

Dans la revue que nous venons de faire des outils de la volonté humaine, la progression est évidente. (Test une progression ascendante, complexe, que

nous parcourons. En doutez-vous encore? Récapitulons. Minéral, végétal, animal et homme, ont paru successivement Tun après Tautre. Le globe terrestre, dans son état incandescent; n'était composé que de Télément minéral; c'était de la matière inerte, inanimée, mue, agitée par les seules forces physiques. Voilà le premier terme; ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait rien eu avant lui. Nous partons de ce terme, sans nous préoccuper de ce qui existait antérieurement. Continuons. La quantité de matière restant la même, au mouvement qui l'agitait et la faisait tourner, — effet de forces physiques, — est venu s'ajouter un mouvement nouveau, la vie. Voilà le second terme de la progression; elle est évidemment ascendante, puisque ses termes s'accroissent. Mais la vie elle-même commence une progression qui se combine avec la première. Le végétal s'assimile, pour croître, les atomes de la matière, et ce travail d'assimilation, augmenté du travail de la reproduction, s'accomplit jusqu'à la mort, sans que l'individu végétal quitte la place où il est né. C'est le degré de la vie , qui se manifesta le premier , comme l'atteste la houille retirée des entrailles de la terre. L'animal, englobant la vie organique du végétal, reçoit le mouvement volontaire ; détaché du sol.

il accomplit son double travail d'assimilation et de reproduction, là où ses instincts le portent. C'est ainsi qu'à la vie végétative est venue s'ajouter la vie de relation, qui caractérise l'animal, le second degré de la vie. L'animai est hiérarchiquement, de par la progression ascendante à laquelle il appartient, plus élevé que le végétal. L'homme est, avons-nous dit, venu le dernier. Si la progression devait s'arrêter là, l'homme ne serait qu'un animal, et il resterait tel jusqu^à l'extinction de son espèce. Mais nous avons montré qu'il n'en e::t pas ainsi. L'esprit perfectible, le monde de la pensée^ comprenant la volonté avec son outillage, est venu compliquer le monde de V animalité; à la vie vcgéto-animale s'est ajoutée la vie intellectuelle et morale.

Complétons le tableau que nous venons de tracer. Les forces, qui sont venues successivement se combiner entre elles, ont produit et continuent à produire les innombrables changements et les transformations diverses dont la surface terrestre nous offre le spectacle. Cependant tous ces mouvements, infiniment variés, n'ont pas augmenté d'un atome le poids de la matière. Leur somme ne pèse absolument rien £ur la balance la plus sensible qu'on puisse imaginer. Be ce que tous ces mouvements ne pèsent rien, en

faut-il conclure qu'ils ne sont rien, que c'est le néant? Ce serait absurde. Eh bien, il existe, sans qu'on s'en doute, beaucoup d'absurdités de ce genre; bien plus, elles circulent sous le masque de la science, et forcent la conyiction de plus d'un passant. Et tout cela arrive, faute de s'entendre sur la valeur des mots. C'est ainsi qu'on ne cesse de répéter a qu'il n'y a de réel que ce qui est matériel ; or, ce qui est matériel peut être pesé ; donc Y immatériel n'est pas réel, il n'existe point. »

Ce syllogisme, en apparence si serré, est radicalement faux, si V immatériel est une force, une cause de mouvement. Il n'y a, au contraire, rien de plus réel, rien de plus essentiel qu'une force, qu'une cause de mouvement. Or, qui prétendrait peser une force sur une balance? Ce qui fixe, comme nous l'avons déjà dit, le plus particulièrement l'attention humaine c'est la matière, parce qu'elle tombe sous les sens; et c'est là précisément ce qui devrait la fixer le moins, parce que la matière, avec ses variétés de volume, de masse et de forme, n'est que l'accessoire. Le mouvement qui l'anime, la cause de ses changements et de ses transformations, cause impondérable, inaccessible à nos sens, Vimmatériel, en un mot, voilà le principal ; c'est là ce qui devrait fixer le plus l'attention

humaine. L'immatériel, ainsi considéré, est même tout, en réalité, puisque la matière réduite à ses atomes, n*est elle-même qu'une réunion de centres d'action ou de mouvement.

C'est pour avoir renversé les termes, substitué le principal à l'accessoire et réciproquement, qu'on n'a fait jusqu'à présent que divaguer sur ce qui concerne la progression ascendante, çivec laquelle nous sommes tous engrenés. Aussi ne saurions-nous assez engager tous les penseurs sérieux à méditer un sujet, avec lequel on parait encore trop peu familiarisé.

Prenons, par exemple, les mathématiques, que l'on met toujours en avant, à juste titre, dans tous les appels faits à la certitude ou à l'évidence. Qu'est-ce qui fait le mouvement d'une progression? Ce ne sont certes pas les termes ; car, considérés en eux-mêmes ou isolément, ils n'ont aucun sens, quoiqu'ils soient très-réels et que chacun exprime une quantité déterminée. Ce qui donne à la progression son mouvement et à ses termes un sens, c'est la raison ou le rapport, qu'on pourrait appeler la fonction ou Yâme de la progression. C'est avec la raison, avec l'âme d'une progression, que nous pouvons aller à l'infini ; c'est même la seule manière de se faire de l'infini une idée légitime^ appropriée à la nature humaine.

iOO VOULOIR ET Faire.

Les quantités déterminées, mises en rapport avec rin&ni, ont toutes la même valeur : elles sont égales à zéro. Mais en les faisant fonctionner, on peut obtenir des résultats inattendus : les infinitésimales ou différentielles, qui ne sont que Taccessoire, s'évanouissent; la fonction reste, et c'est là le principal.

En concevant l'univers ou la Nature comme l'expression d'une pensée unique, le moi fonction éyeiU lera l'idée d'un engrenage de pièces diverses, aboutissant à un résultat final, connu ou à connaître. Placé à ce point de vue élevé, on n'a plus qu'à descendre dans l'étude des détails, en ayant toujours soin de les projeter sur l'infini, pour en effacer les embarrassantes grandeurs, et n'en laisser subsister que le rapport, exprimé par 0/0, formule Eulérienne du calcul infinitésimal. Si les pièces de l'engrenage ne sont que des quantités, abstraction faite de toute matière, de tout mouvement, nous aurons, dans la fonction, Timage d'un ovule où tout est encore à l'état latent.

L'ovule ou la graine est une véritable boite à mystères. Par son développement, l'ovule ou la graine va donner naissance à un individu, animal ou plante, d'un type déterminé. Le poids de la faîne d'où vient le hôlre, et le poids de l'ovule d'où sortl'éléphant, sont

à peu près nuls, comparativement aux poids de leurs masses développées. Mais, pour organiser la matière, pour individualiser chaque être suivant son espèce, que de mouvements ! que de groupes de points mobiles! Et tous ces mouvements, diversement agencés, concourent à la réalisation d'un ensemble de pièces, dont la forme, la marche et la durée sont d'avance déterminées. Tout cela n'existe dans l'ovule ou dans la graine, pour ainsi dire, qu'à Tétat idéal ou de conception, en un mot, à l'état de fonction mathématique. L'analyse mathématique, comprise comme elle devrait l'être, ne se propose rien moins que la recherche des indices de la pensée créatrice. Hors de là, elle ne fait que tâtonner, au risque de s'égarer, en s'abandonnant à des fictions. Donnez la matière et le mouvement à la force latente de l'ovule, remplissez d'étoffe, animez les mailles du réseau dont la pensée-géométre a tracé les linéaments, et vous aurez la fonction du physicien et du physiologiste. Revenons maintenant à notre sujet. Si l'on ne considère dans l'homme, comme l'ont fait les philosophes, que ses facultés en elle-mêmes, on perdra son temps : on continuera de discuter à perte de vue, sans jamais pouvoir se mettre d'accord. Mais la scène change tout à coup, lorsqu'on considère la volonté

i02 VOULOIR ET FAJRB*

humaine et son outillage, non plus isolément, mais efi fonction avec le Tout. On arrive alors à des résultats inespérés, surtout quand on a soin de distinguer, dans Tengrenage de notre activité, ce qui est de Thomme d*avec ce qui n'est pas de lui.

En jugeant l'activité humaine, par la volonté, cause de nos mouvement libres, on aura pour zéro de l'échelle, — véritable thélisiomètrey — tous les mouvements auxquels la volonté humaine reste absolument étrangère. Tels sont les mouvements des astres et des atomes de la matière, ainsi que les mouvements par lesquels les corps organisés se développent et vivent. Notre volonté n'a aucune prise sur les mouvements du cœur, du sang, de l'estomac, etc. Ce n'est que par un étrange abus de langage qu'on a pu dire : a nous faisons de la salive, de la bile, du chyle, etc • , » tandis qu'il est constant que nous ne pouvons pas même, par nos moyens artificiels, faire le moindre produit d'excrétion. Mais nous pouvons, quand nous voudrons, parvenir, par rétude,à connaître ce qui se passe dans un corps vivant, et à en acquérir ainsi la conscience» Nous pouvons, quand nous voudrons, soulever bien des questions et les résoudre par nos moyens d'investigation. Nous pouvons, par exemple, demander si, dans le mouvement évolutif delà viP, la fonc-

ÇROÛRESSION ASCEKOÂNTE. i03

tion précède les organes^ ou si elle les suit. Par notre Toloûté, nous faisons mouvoir nos bras ; mais, ce n'est pas, nous en avons la conscience, la même force qui fait mouvoir les organes de la fonction digestive, de la fonction respiratoire, etc. Si nous assimilons cette force à une volonté, la réponse à la question proposée ne sera pas douteuse : la volonté-fonction existera avant les organes qui doivent la servir; elle en provoquera en quelque sorte la formation à leur place marquée d'avance. On en trouve la démonstration dans certains petits mollusques qui ont reçu le nom de rhizopodes, à cause de leur ressemblance avec le chevelu des racines. Lorsqu'un de ces animalcules veut grimper sur les parois d'un vase, on voit se produire à l'instant, aux dépens de sa substance, une sorte de pied provisoire qui s'allonge et fonctionne comme un membre permanent; puis, ce besoin de locomotion satisfait, le pied temporaire rentre dans la masse commune et se confond avec le corps. Voilà donc une fonction, — faut-il dire une volonté? — qui a le pouvoir de se créer des organes à son usage. Un autre fait, toutaussi certain, c'est que les poissons, qui ne voient jamais la lumière dans les lacs souterrains, où ils vivent, ont leurs you\ complètement atrophiés : ce ne sont plus que

des points, qui marquent la place originelle d*organes dont la fonction a été annihilée. — Citons un autre exemple. Personne n'ignore que les muscles, soumis à un trop long repos, comme cela s'observe dans le traitement des fractures des membres, s'atrophient au point de devenir impropres au mouvement, et que ce n'est que par l'exercice qu'ils reprennent leur force et leur volume primitifs : preuve palpable que le mouvement est aussi nécessaire que la nourriture à l'entretien des organes d'une fonction. — 11 serait facile de multiplier les faits à l'appui de la proposition que la fonction existe avant P organe^ et que celui-ci lui est subordonné, comme l'acte Test à la pensée (volonté); enfin qu'il y a entre la fonction et r organe^ entre la pensée et facte, le même rapport qu'entre le germe et son développement. Mettons cette proposition en réserve.

Au milieu de ces différents points de vue, — les cercles concentriques de la méthode indiquée plus hauts — continuons à viser la volonté, notre objectif. Nous avions dit que, par extension, Ton pourrait donner le nom de volonté à toute force, définir ainsi toute cause de mouvement, et qu'à ce point de vue

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