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PROGRESSION ASCENDANTE. i05

tout travaille dans la nature. Mais à mesure que nous approchons de la volonté tout à fait en possession d'elle-même, delà vraie liberté, nous sommes obligés de restreindre la définition donnée.

Nous avons assisté au développement des principales périodes de la vie, végétale et animale. Partout nous avons rencontré une volonté énergique, la volonté de vivre; mais, ses mouvements étant toujours les mêmes, son travail était imperfectible. De plus, la volonté, ainsi généralisée, n*a jamais de.'Xepos , elle est forcée à toujours travailler. C'est ce que montre déjà le germe fécondé, dans la période de la vie intra-utérine. Là, •il n'est pas même encore question d'instinct. Nous avons indiqué les mouvements par lesquels le nouveau-né manifeste sa volonté de vivre, et comment cette volonté se dessine de plus en plus à mesure que le corps s'accroît. Mais comme elle s'exerce d'une manière inconsciente, non raisonnée, on lui a donné le nom d'instinct.

Nous approchons de la volonté consciente et en possession d'elle-même. Dans l'enfance, la volonté de vivre se trouve si intimement associée à l'instinct de conservation, qu'elle se confond, qu'elle s'identifie avec lui : les deux ne font qu'un. Nous sommes encore, en plein, dans le domaine de lanéccs-

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site. Le suicide n'existe point chez un enfant en bas âge, pas plus que chez les animaux en liberté. Il n'est pas impossible, quoique très-rare, chez les enfants impubères, comme chez les animaux élevés dans la domesticité.

A rinstinct de la conservation de l'individu, à cette période transitoire de vie, vient se joindre l'instinct de la reproduction de l'espèce , deux instincts que l'homme partage avec les animaux. Mais ici déjà la volonté commence à se dégager. Hommes et animaux peuvent vivre sans se reproduire ; mais ils ne peuvent pas vivre sans manger. L'instinct de la reproduction de l'espèce n'est pas un maître aussi absolu que l'instinct de la conservation de l'individu. Et même, vis-à-vis de ce dernier instinct, si impérieux, la volonté peut tenter de se mettre en possession d'«lle-méme. L'homme peut dominer la faim et la soif, qui ne cessent de lui rappeler qu'il faut vivre ; il peut leur imposer silence, les faire même taire tout à fiût ; mais ce ne sera qu'à la condition de ruiner la santé , d'amener la destruction du corps. A un certain âge, les morts volontaires peuvent devenir aussi fréquentes qu'elles sont rares dans l'enfance. Dans tous les cas, les suicides ne sont jamais qu'une exception.

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Pour que la progression soit décidémeat asceudante, il faudra qu'aux instincts de la conservation de rindividu et de la reproduction de Tespèce, dont la réunion marque la période de la puberté, vienne se joindre un autre instinct. Et, pour que le même rapport soit conservé , il faudra que la volonté soit, visà-vis de cet instinct, au moins aussi libre ou plus libre encore que vis-à-vis de Tinstinct delà reproduction. Enfin, si à cet instinct nouveau vient s'en ajouter encore un autre, la volonté devra àTégard de ce der* nier conserver toute son indépendance ; elle sera défi^ nitivement entrée en possession d'elle-même. Or, en est-il ainsi? C'est la question que nous allons exa^ miner.

La volonté en possession d'elle-mfime. — Tout l'outillage de la volonté n'est pas encore entré en scène. Nous avons déjà vu poindre l'intelligence dans l'enfant. Après l'intelligence apparaîtront, par progression ascendante, la raison et la conscience. Là se termine la grande scène d'éclosion.

V intelligence^ la raison et la conscience ^^ ces

1. Les mots esprit^ pensée^ âme, employés comme synonymes, n^ont fait qo'embrouiller des questions qui auraient tant besoin d'être ëclaircies. La distinction que je fois entre la volonté et son outillage me parait capitale. Le mot esprit ne s'applique ordmai»

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facultés ascendantes, feront-elles sortir l'homme du monde de Tanimalité? Cela dépend entièrement de la volonté humaine.

Nous voilà, en plein, dans le domaine de la liberté.

Revenons, encore une fois, sur la progression ascendante, qu'il faudrait toujours avoir présente à Tesprit. Complètement annulée devant la vie de Tembryon et du fétus, ainsi que devant les mouvements des astres et des atomes, la volonté humaine n'est encore qu'à Fétat rudimentaire dans la première période de la vie extra-utérine où domine le seul instinct de la conservation individuelle. Dans la période suivante, elle commence à sortir de son

rement qu*à une partie des outils de la Tolonté, comprenant ce que j'appellerai les facultés ascendantes (de la progression), à savoir, rintelligence, la raison et la conscience. Le mot pensée pourra élre pris pour synonyme de fonctionnement des facultés ascendantes, Vàme sera la volonté en possession de ses outils naturels et responsable de leur emploi. Dans un ordre connexe, mais inférieur, le langage (parole), la mémoire et la force musculaire (acte) sont les insiruments immédiats de cet emploi ; les sens, les sentimen s, les passions, V imagination , en seront les auxiliaires ou les ennemis, suivant le choix de la volonté.

Dans ce que je viens de dire, il y a tout un plan de réforme de la philosophie. Si ce plan était adopté, la philosophie sortirait de ta sphère de la contemplation stérile, où elle s'agite depuis son origine, pour entrer, d'une manière féconde, dans la sphère de Tactivité humaine.

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état latent par les mouvements des muscles qui sont sous sa dépendance, et tous distinctement localisés. Avec le progrès de l'âge, elle se dégage plus nettement; libre de faire ou de ne pas faire, elle se manifeste par cette liberté du choix, qui est son caractère distinctif, dans Texercice des facultés que l*hommc partage avec les animaux, et dont le siège anatomique est encore facile à déterminer. EnGn, la volonté entre pleinement en possession d'elle-même vis-à-vis des facultés ascendantes, sur la localisation desquelles on disputera encore longtemps. Dire que Tintelligence et la raison ont leur siège dans les circonvolutions ou dans les lobes du cerveau, ce n'est absolument rien dire du tout ; car les faits ne manquent pas pour montrer que les hommes chez lesquels, à la suite de blessures, les circonvolutions cérébrales avaient été gravement endommagées et les lobes mômes du cerveau en partie détruits, continuaient à penser et à raisonner comme auparavant. On tient, — voilà ce qu'on devrait avouer, — à localiser Tintelligence et la raison , pour les rattacher, d'après une théorie préconçue, à la continuité du mécanisme animal, et arriver sans doute à découvrir la glande cérébrale qu'on suppose sécréter la

pensée. Mais à part de ce que la pensée n'a absolu-

ment rien de commun avec un produit de secrétioUy matière pondérable et tangible, est-ce que les pensées nous viennent quand nous voulons? Si elles étaient sécrétées quelque part dans l'économie animale, nous n'aurions pas même besoin d'ouvrir le robinet du réservoir pour nous désaltérer, car notre soif de pensées serait naturellement satisfaite d'ellemême. Notre volonté est-elle nécessaire à la sécrétion de la salive, du suc pancréatique, de la bile, liquides indispensables à la digestion ? Non , évidemment.

Les pensées ne sont donc point soumises à notre commandement; nous ne savons pas d'où elles nou& viennent, ni où elles vont. On dirait de « célestes étrangères » qui conservent, vis-à-vis de nous, cette indépendance que nous avons nous-mêmes à l'égard de l'exercice de nos plus nobles facultés. Cela est manifeste dans les inspirations du génie qui nous entraînent et nous émeuvent malgré nous, et qui se présentent à l'esprit du poëte souvent au moment où il s'y attend le moins. Gela est encore manifeste dans les. pressentiments d'un danger ou d'une catastrophe, souvent très-éloignée, dont rien ne pourrait nous faire prévoir la réalisation. Certains rêves, indéniablement fatidiques, certains phénomènes de somnambulisme

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et de clairvoyance, les réponses brèves et sensées que donnent certains malades au moment de mourir, le caractère prophétique que revêtent quelquefois les dernières paroles d'un moribond, des fous qui recouvrent la raison quelques instants avant leur mort, enfin des personnes atteintes de léthargie cataleptique, dans lesquelles toutes les fonctious vitales étaient arrêtées au point qu'on procédait à leur enterrement pendant que leur pensée, parfaitement lucide, était, sans pouvoir se manifester au dehors, attentive aux apprêts de leurs funérailles et aux paroles des assistants; — tous ces faits, auxquels il serait facile d'en ajouter beaucoup d'autres, mettent hors de doute l'indépendance de la pensée. Cette indépendance est d'ailleurs déjà suffisamment attestée par les opérations même de l'esprit, et notamment par la facilité qu'a la pensée de se porter au loin, dans des régions où aucun corps matériel ne pourrait la suivre.

Si l'on conservait encore quelque doute h cet égard, on n'aurait qu'à demander aux obstinés partisans de la théorie de la localisation matérielle de toutes nos facultés, où ils prétendent placer, non plus la conscience-douleur que les animaux partagent avec l'homme, et dont nous allons plus loin dire un

mot, maisla vraie conscience, la conscience-remords. Us n*y ont pas môme songé et ils ne le pouvaient pas. S'ils l'avaient placée quelque part dans le cerveau, d autres auraient pu, avec tout autant de raison, la placer dans le cœur. Quand on parle de courage, de sens moral, de dignité et de noblesse humaine*, n'associe-t-on pas le cœur à l'intelligence ?

Reconnaissons donc franchement que, s'il peut y avoir encore quelque incertitude pour la localisation encéphalique de l'intelligence, aucun doute n'est plus ici permis : dans nulle partie du corps humain il n'y a absolument aucun indice d'une localisation quelconque de la conscience morale. Reconnaissons aussi que la conscience morale est, non-seulement la dernière développée, mais la faculté vis-à-vis de laquelle notre volonté conserve la plus complète indépendance. La chaîne de l'animalité est donc ici complètement rompue.

C'est ainsi que le fruit, arrivé à sa maturité, se détache du végétal qui l'a produit. Son enveloppe membraneuse et charnue est morte, mais la graine qu'elle renferme vit toujours , et elle continue à vivre , même après avoir été complètement séparée de son enveloppe nourricière; sa vie latente, invisible aux yeux des mortels, peut se conserver intacte pendant

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des siècles, peut-être même indéfiniment, suivant les milieux ambiants. On a va des grains de blé, retirés des momies d'Egypte et vieux de plus de trois mille ans, germer, reproduire et ressusciter leur espèce. N'oublions pas de faire remarquer que c'est avec la graine seulement qu'on obtient, par la culture, le perfectionnement de l'espèce. Le bourgeon ne reproduit que l'individu sans aucun perfectionnement ; détaché du tronc, il meurt.

Par l'exemple de la graine, nous avons voulu seulement montrer comment la vie peut se conserver à Tétat latent, indépendamment du tronc où elle avait reçu son impulsion première. Il peut donc y avoir discontinuité dans la vie sans que la vie cesse, ou, en d'autres termes, la continuité vitale n'est pas, pour la vie elle-même, d'une absolue nécessité. Le fait de la graine est concluant.

La conscience forme le terme le plus élevé de notre progression ascendante, en même temps qu'il nous fait sortir du monde de l'animalité. Cela est incontestable. Les hommes, encore une fois, sont libres de développer ou de ne pas développer leurs facultés ascendantes; et, s'ils les développent, ils peuvent en abuser au point de rétrograder, en changeant la progression ascendante en descendante ; ils peuvent

vivre, comme s'il n'avaient ni raison, ni conscience; ils peuvent vivre sans intelligence ni cœur. Mais , en vivant ainsi, les hommes vivront-ils heureux? Là est le point.

Faisons d'abord une réflexion. Chacun aime la liberté; il n'y a personne qui s'estime heureux, si l'on ne se sent pas en même temps libre. La liberté et le bonheur sont inséparablement liés. Mais la volonté est là : elle réclame son droit de libre choix ^ droit aussi incontestable que le droit de vivre. Chacun a donc son genre de liberté, et comme la liberté de celui-ci peut contrarier la liberté de celui-là, ce qui fadt le bonheur des uns poun'a faire le malheur des autres. Comment, au milieu de ce désaccord universel, perpétuellement renouvelé, les hommes ne songent-ils pas à ce monde où aucune puissance ne peut nous ravir la liberté que tous nous chérissons tant ! Tai nommé le monde de la pensée. Le corps peut être frappé, emprisonné, martyrisé; rien ne pourra atteindre la pensée : elle est libre de maudire ses bourreaux. Chacun peut penser de son prochain tout ce que bon lui semble, sans qu'il en résulte un conflit immédiat. Ce qui caractérise surtout le monde de la pensée, c'est cette impossibilité des hommes de lire, comme dans un livre ouvert, réciproquement au fond

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de leurs âmes ; et c'est bien heureux, car, s'ils le pouvaient, ils se fuiraient aussitôt les uns les autres. La liberté est le milieu où la pensée respire ; hors de là, la pensée étouffe.

Pourquoi ne s'applique-t-on pas avec plus de soin à développer, à exercer, à cultiver l'esprit ? Pourquoi glisse-t-on plus volontiers sur la pente du corps? C'est parce que, dit-on, la volonté est faible. Mais l'excuse est inadmissible. Eh quoi ! la volonté si jalouse de son indépendance, l'esprit si fier de sa liberté, se mettent sous le joug humiliant d'un animal ! Car le corps n'est que cela. Se laisser ainsi dominer, est-ce suivre la progression? Non : l'erreur est évidente ; car il y a contradiction entre le désir et l'acte. C'est donc rétrograder que de rentrer dans la servitude d'où la volonté commençait à sortir. Bien plus ; la volonté, c'est-à-dire l'homme, qui ne fait servir qu'à son abaissement les moyens destinés à son élévation, fait un emploi abusif, illégitime, de ses plus nobles facultés ; il agit contrairement à la progression ascendante qui enisre dans l'unité de plan de l'univers. La volonté, qui résigne son droit, qui abdique sa liberté, non point en faveur de ce qui l'élève, maison faveur de qui l'abaisse, la volonté, ainsi dévoyée, se prépare un avenir malheu-

lie VOULOIR ET FAIRE.

reux. Celte déviation aura ici les conséquences d plus grave des erreurs. Tout se retrouve ou s'ex] dans l'ordre moral aussi bien que dans l'ordre p sique.

Prêtons l'oreille au premier éveil de Vintelligei Qu'est-ce qui pousse l'enfant à nous demandi tout propos le pourquoi et le comment? L't«s/i de la curiosité. C'est notre premier instituteur s'adresse à l'intelligence qui, ainsi mise en moi; ment, nous indique la voie à suivre. Par la bou même de l'enfant, l'intelligence nous montre et ment elle fonctionne. N'est-ce pas celte faculté st tatrice qui cherche à remonter de l'efTet à la cai et qui tend, sans y parvenir, à épuiser la série causes et des effets? L'exercice la développe; 1 servalion est son aliment. Mais l'intelligence c pas seulement une faculté qui scrute et obseï elle élabore aussi les impressions qui lui ont apportées par les sens, ses organes de préhensi elle les rectifie et les généralise. Ses produits d' boration s'appellent idées, conceptions ou absl\ fions; en les énonçant sous forme de lois ou principes généraux, où les conditions du tei et de l'espace sont effacées, elle crée la science, cherche partout le vrai.

LA VOLONTÉ EN POSSESSION D'ELLE-MÊME. il7

Nous avons le besoin de savoir; mais encore faut-il que ce que nous savons soit certain. C*est donc à la recherche de la vérité que nous excite cette impulsion primordiale qu'on nomme la curiosité. Quel doux instinct !

Nous voici parvenus au chemin croisé de la vérité et de Terreur. La volonté humaine est libre de se tourner du côté de Tune ou de l'autre ; elle peut choisir. Qu'elle se décide. Si elle se décide pour la vérité, elle devra beaucoup travailler; mais elle continuera la progression ascendante, elle s'élèvera dans monde de la pensée. Si elle se décide pour Terreur, elle pourra se livrer à toute sa paresse, faire du corps une machine à plaisirs; mais sa progression s'arrêtera au monde deTanimalité, elle peut se tenir môme au-dessous. L'intelligence asservie au ventre! quelle esclave et quel, maître ! L'intelligence, organe du monde de la pensée qui plonge ses racines dans Tinfini, et le corps qui tire toute sa substance de la terre; quel accouplement!

A l'intelligence viendra bientôt s'unir la raison.

Pendant que Tintelligence a pour champ d'exercice

l'inépuisable série des causes et des effets, la raison va

entreprendre de dégager Tunité de la variété, Tordre

et Tharmonied'un désordre apparent. La raison est

it8 VOULOIR ET FAIRE.

l'inséparable alliée de Fintelligence dans la recherche de la vérité.

Il en est de la recherche de la vérité, comme de celle du centre de tous les centres de Tinfinité des rotations cycloïdales des astres. La vérité que nous croyons tenir n'est que relative à notre outillage, elle n'est que proportionnelle à notre sphère d'idées. A mesure que celle-ci grandit, une seconde vérité, restée jusqu'alors inaperçue, viendra enveldpper, éclairer la première; puis, une troisième vérité, plus éloignée encore, mais plus puissante et plus générale, viendra enceindre, illuminer la seconde et la première, et ainsi de suite; de telle façon qu'à mesure que l'esprit ou Tintelligence, unie à la raison , avance dans l'infini, son horizon s'étend; mais cette étendue même ne sert qu'à nous faire mieux comprendre que le centre de tous les centres, la vérité de toutes les vérités, est tout à fait insaisissable. C'est ce qui explique ce cri de désolation, poussé par les plus savants : « Que de choses il faut savoir, pour savoir que nous ne savons rien 1 »

La conscience, qui est la dernière à se développer, mérite une attention toute particulière. Il importe d'abord de distinguer la conscience qui se manifeste parla douleur physique de la conscience qui se mani-

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feste par la douleur morale , connue sous le nom de remords. Tous les animaux que Ton pique ou blesse témoignent, par des mouvements ou par des cris^ combien la sensation qu'ils éprouvent leur est désagréable, et ils cherchent à s*y soustraire par tous les moyens naturellement mis à leur disposition. La douleur physique qui nous avertit que toutes les parties du corps sont intimement liées entre elles , qu*elles sont solidaires , ne se rapporte qu'à Tinstinct de conservation ; elle en est la plus vigilante sentinelle ; elle donne à Tindividu la conscience du mal qui est fait à son corps ou du danger qui le menace. Cette conscience-là, l'homme, encore une fois, la partage avec le dernier des animaux. D'abord diffuse dans les organismes inférieurs, qu'elle se soit ensuite localisée dans l'encéphale chez les animaux supérieurs, eela paraît tout naturel. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'on ait pu expérimentalemant constater que, par exemple, un chien ou un chat, après l'ablation des lobes de son cerveau, n'a plus, pn ne manifestant aucune douleur, la conscience des piqûres qu'on lui fait. Mais conclure de là à la localisation de la conscience morale, c'est confondre ce qui est évidemment distinct. Rien n'est plus facile à démonirep.

itO VOULOIR ET FAIRE.

Constatons d'abord qu'entre la conscience ani^ maie et la conscience morale se trouve, comme pour ménager la transition, quelque chose qui relève déjà de Fintelligence. Ainsi, se rendre compte de ce qui se passe en nous et hors de nous, avoir la conscience de l'exercice de ses facultés, de sa situation, de son individualité, c'est transporter instinctivement, dans le monde de la pensée, cette solidarité qui règne dans le monde de l'animalité. La conscience de soi-même peut rester un moment suspendue à la suite d'une chute ou de tout autre accident, quand a on perd, comme on dit, connaissance ; i^ elle peut même, comme la mémoire, s'effacer graduellement : c'est ce qui arrive aux vieillards qu'on présente comme n'ayant plus la conscience d'eux-mêmes. Cette conscience, qui peut se suspendre et s'effacer, nous la possédons tous, ainsi que la conscience-douleurphysique; il n'est donc pas impossible qu'elle soit de même localisée dans le cerveau. On pourra en dire autant de la mémoire et du langage , car toutes ces facultés se rattachent au mécanisme de la vie animale : personne n'en est exempt et ne pourrait s'en exempter volontairement. Mais rien de tout cela n'est de rhomme libre et responsable de ses actes.

La conscience, qui a pour douleur le remords, la

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conscience morale^ voilà le vrai terrain de la liberté humaine, le centre du monde de la pensée. Arrôtonsnous-y un instant.

On a souvent soulevé la question de savoir si la conscience , si complètement différente de la conscience-douleur et de la conscience de soi-même, n'est que le résultat de l'éducation, ou si elle est une impulsion primordiale? — De ce que chacun s'arrange avec sa conscience comme il Tentend, il ne s'ensuit nullement qu'elle soit le résultat de l'éducation. D'ailleurs, si la conscience était le résultat de l'éducation, l'éducation serait créatrice, dans le véritable sens du mot : elle pourrait tirer quelque chose du néant, créer en nous la plus noble de toutes nos facultés, celle de discerner le bien et le mal. De plus, si la conscience était le résultat de l'éducation, il y aurait autant de consciences différentes qu'il y a d'éducations différentes. Non-seulement la conscience d'une nation ou d'une race ne serait pas celle d'une autre, mais elle varierait d'individu à individu ; puis, la conscience d'autrefois n'aurait rien de commun avec la conscience d'aujourd'hui; finalement le bien et le mal ne seraient point les mêmes en tout temps et en tout lieu.

Si, au lieu de passer le temps en vaines disputes,

si, au lieu de <c niaiser, » les philosophes eussent appliqué Toreille, non plus au sol pour entendre les harmonies célestes, mais pour écouter ce qui se passe au fond du cœur des hommes, dans le cœur du fils qui a tué son père, dans le cœur de la mère qui a abandonné son enfant, etc., ils n'auraient pas même songé à proposer la question que nous venons de rappeler. Ce n'est point, certes, par un effet de l'éducation que les anciens n'avaient pas édicté de peines contre des crimes qu'ils croyaient impossibles. Ce sauvage australien, qui disait à un voyageur blanc, auquel il servait de guide : ce Passe derrière moi, parce que si tu continues à marcher devant, je pourrais te tuer et te manger , y) ce sauvage-là obéissait certainement à une impulsion qui ne lui venait d'aucune éducation. Une injustice ou une punition imméritée ne révolte-t-elle pas les enfants eux-mêmes ? Enfin, tout homme peut, à la suite d'une mauvaise action qui échappe à la justice, sentir s'élever de son intérieur, sous forme de monologue^ les réflexions instinctives que voici. Tu es, sans doute, fort habile ; mais tu n'es, au fond, qu'un scélérat. Comment oses-tu regarder en face ceux que tu as indignement trompés ? S'ils te rendaient, avec usure, le mal que tu leur fais, de quel droit leur prêche-

rais*tu la morale? Et si tout les hommes en faisaient autant entre eux, que deviendrait la société ? — Ce monologue intime, incisif, où le moi^ qui raisonne, reproche au moi, qui agit, de violer la règle fondamentale de toute association, c*^st la voix delà conscience.

La conscience est donc une impulsion primordiale ; c'est la suprême directrice de Finstinct social. Elle est aussi universelle que l'impulsion primordiale des astres. Car si les astres sont habités par des espèces pensantes, semblables à la nôtre, les individus de ces espèces ne pourront s'associer, former des sociétés, pour le bonheur de chacun et de tous, qu'en se dirigeant d'après cette voix universellement et éternellement vraie : ce Faites aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fît » . C'est la loi universelle de la continuité morale.

La volonté et la conscience ne sont point liées

entre elles; elles le sont si peu que Tune ne cesse de

contrarier l'autre ^ Il y a une lutte permanente

1 . Entre la conscience et la volonté on pourra faire un rapprochement fort instructif. Nous avons montré que rien ne s'oppose à ce que la conscience-douleur physique, ayant pour fils conducteare les nerfs sensibles, soit localisée dans le cerveau ; mais que cette localisation serait absolument imaginaire pour la conscienceremords. La même remarque s^applique à la volonté, force musculaire, ayant pour fils conducteurs les nerfs-moteurs. Cette volonté là,

12i VOULOIR ET FAIRE.

entre la volonté qui a fait le mal, et la conscience qui le lui reproche. Mais cette lufte même indique que la volonté est sensible aux remords; et plus elle y est sensible, plus il y a de chances qu'elle finisse par écouter la douce conseillère, notre meilleure amie. Mais par quel rude travail il faut passer avant que rhomme ^ arrive à goûter le calme de la conscience ! Vaincre cet égoïsmc que l'enfant semble avoir sucé avec le lait de sa mère, dompter ces vices qui ont pour nourricière cette inertie native qu'on appelle la paresse, réfréner la soif de ces jouissances qui abrègent la vie en la dégradant , refouler ces sentiments d'orgueil et d'ambition, de haine et d'envie, qui s'opposent à toute organisation sociale, anéantir cet esprit de domination et d'absolutisme personnel, que chacun caresse et qui nous déplaît tant chez les autres, enfin se vaincre soi-même, n'est-

qiie l'homme partage aussi avec les animaux, peut avoir également son siège dans Tencéphalc. Hais la volonté libre, faisant de ses facultés Tusage qui lui plaît, et qui diffère autant de la volonté animale que la conscience- remords diffère de la conscience morale, cette volonté, que nous identifions avee l'Ame, n'a jamais présenté, dans aucune partie du corps humain, la moindre trace de localisation.

1. Sous le rapport intellectuel et moral, nous continuerons à prendre homme et volonté comme synonymes. La volonté c'est, avons-nous dit, tout l'homme.

ce pas remporter la plus grande et la plus difficile de toutes les victoires? Ces vainqueurs-là seuls jouiront de cette paix qui donne le bonheur et la liberté. La Nature elle-même semble applaudir à leur triomphe : elle leur accordera une longue vie, exempte d'infirmités. Rien sur Terre ne saura faire trembler ces libres et heureux vainqueurs. Ils arriveront, le front serein et l'espérance dans Tàme, devant ce redoutable inconnu de la tombe, qui fait trembler tant de mortels. C'est alors que la volonté, inséparablement unie à la conscience, continuera sa tâche sur une plus grande échelle.

Voyons maintenant ce qui arrive lorsque la volonté, qui chez l'enfant se manifeste déjà avec tant d'énergie, reste seule maîtresse du terrain. Dominée^ débordée par les passions, qui toutes se rattachent au monde animal, simple dépendance de notre monde physique, la volonté finira par asservir, par éclipser la conscience. Et comme dans cet asservissement il y a différents degrés, on s'explique comment on a pu parler de plusieurs sortes de morales : c'est qu'à ces différents degrés d'asservissement correspondent des éclipses plus ou moins totales de la conscience, notre lumière interne.

La volonté humaine est ici tellement maîtresse

absolue, qu'elle peut agir comme si la conscience n'existait point : elle ne pourra pas l'anéantir, puisque rien de ce qui existe ne peut être anéanti ; mais 6lle pourra en supprimer la fonction, le point lumineux, destiné à la guider; elle pourra le changer en un point opaque, d'où ne rayonneront que des ténèbres. C'est ainsi que, comme nous l'avons montré plus haut, une fonction qui, telle que la vue , est faite pour la lumière, peut se réduire peu à peu à d'imperceptibles traces, si de son milieu naturel elle est transportée dans une obscurité permanente.

La conscience est une impulsion naturelle analogue à rimpulsion germinative de la graine. L'une et l'autre peuvent rester longtemps à l'état latent. Mais ce n'est pas le seul point d'analogie. La conscience doit se développer dans l'homme : c'est là son milieu. Le sol est le milieu où doit se développer la graine. Ce que la culture peut faire pour la graine, l'éducation, qui, elle aussi, est une culture, devra, — si toutefois la volonté s'y prête, — le faire pour la conscience.

Nous avons vu quel travail il fallait pour dégager la conscience des passions et des mauvais sentiments qui l'obsèdent, afin qu'elle devienne la source du vrai bonheur. Eh bien, un travail tout à fait ana-

LA VOLOiNTÉ £:< POSSESSION D'ELLE-MÊME. 127

logue, un travail de rectification et de vigilance est nécessaire pour rintelligence et la raison dans la recherche de la vérité. Et, chose bien digne de remarques, c'est que le plan de ce travail nous a été tracé par la Nature elle-même.

Il suffît de suivre le développement progressif d'un «niant pour se convaincre qu'il a une bien plus grande tendance à tourner au mal qu'au bien. Il est, fépétons-le, impatient, emporté, gourmand, personnel, menteur, avant que personne ne lui eût appris de mentir, d'être impatient, emporté^ gourmand, personnel. L'expérience nous apprend, rappelons-le encore, que la terre ne produit que proportionnellement aux soins qu'on lui donne. Mais le rapport entre le produit et le travail existe partout, il est universel. Pourquoi l'oublie-t-on quand il s'agit de l'éducation des enfants? Les enfants qui n'ont été ni soignés, ni redressés, seront, intellectuellement et moralement, des avortons ou des vauriens. Gare alors! les parents d'abord, puis la société par contre-coup, subiront la peine de cette grave négligence.

Mais ne sortons pas de notre hypothèse. Nous continuerons à raisonner comme si nous avions aifaireà une espèce pensante, à une humanité, qui non-seu-

lement veut vivre heureuse, mais qui montre par ses actes que sa volonté, bien arrêtée, ne cesse de la diriger dans ce sens.

La Nature qui, par ses innombrables voix, nous crie à tous de travailler, devrait aussi nous rendre tous bien attentifs au fonctionnement de nos facultés, à nos propres mouvements. Nous ne tarderions pas alors à reconnaître que c'est par nous-mêmes qu'il est urgent de commencer. Nous avons déjà montré combien il importe , pour notre propre bonheur , de déraciner en nous ces mauvais sentiments qui commencent à s'épanouir dès la plus tendre enfance, et qui finiront, si l'on n'y prend garde, par étouffer le germe de la conscieûce. Mais les sens même, ces organes de préhension intellectuelle, ont besoin d'être rectifiés. Ils nous trompent tous, sur la réalité des choses, à commencer par le plus précieux et le plus utile de nos sens dans l'acquisition des vérités scientifiques.

Ainsi dans notre premier âge, l'idée de distance nous manque encore complètement. Si l'enfant tend les bras pour saisir la Lune, c'est que son œil projette cet astre sur le même plan que ses hochets. Le fait est démontré par des enfants qui, séquestrés depuis leur naissance dans d'obscurs souterrains, ont été,

à un âge plus avacc^^, rendus à la lumière. Après leur délivrance, ils restaient quelque temps sans distinguer ni distances, ni plans, ni figures en relief, ni différences de grandeur. Tous les objets leur semblaient appliqués aui yeux mêmes, comme les objets du tact le sont à la peau. Il leur fallut un exercice réitéré pour acquérir la conviction qu'ils se trompaient. De ces faits que faut-il conclure? C'est que le sens de la vue débute par Terreur, en projetant tous les objets sur un même plan, et que c'est de la rectification de cette erreur par un travail préalable, dont le souvenir s'efface promptement, que se dégagent ensuite les notions de distance et d'espace.

Mais ce même sens continuerait à nous tromper pendant toute notre vie, si nous demeurions fixés au sol comme des végétaux. Comment pourrions-nous savoir que les arbres qui bordent Tborizon sont plus grands que les arbustes qui nous entourcLt, que les objets qui nous paraissent ronds sont cari es, etc.? C'est par notre transport d'un lieu à un autre, c'est par le mouvement que nous acquérons la no' ion de l'espace, notion essentiellement relative à notre organisation. Mais plus nous avançons dans notre travail de rectification, plus nous nous apercevons combien nous devons nous tenir sur nos gardes. Ainsi, il a

fallu des siècles d'efforts pour nous convaincre que les astres que nous voyons au-dessus de Thorizon n'occupent point, à Texception du zénith, la place que notre vue leur attribue ; que les rayons de lumière, en traversant l'air, se réfractent ou se dévient, et que notre œil ne perçoit les points lumineux que suivant une ligne droite et dans la direction initiale de la partie du rayon appuyée sur la rétine. Nos perceptions optiques exigent, pour être distinctes, qu'elles soient successivement séparées l'une de l'autre par un certain intervalle; si ces intervalles sont trop rapprochés, la sensation est diffuse ou continue : les couleurs de l'arc-en-ciel, agitées rapidement devant l'œil, donneront la sensation de la lumière blanche. Le sens de la vue ne nous trompe pas seulement d'une manière générale, permanente, mais encore d'une manière variable suivant les individus. Ainsi, on sait depuis longtemps que les objets ne se voient bien distinctement qu'à une certaine distance, et que le plan de la vision distincte varie d'une personne à l'autre. On sait encore que les intervalles d'apparition et de disparition d'un point lumineux, comptés par des fractions de seconde, ne sont pas les mêmes pour chaque observateur : la rectification des erreurs de la vision porte sur une

LÀ VOLONTÉ EN POSSESSION D'ELLE-MÊME. i3i

moyenne dont les écarts sont représentés par les erreurs personnelles.

Mais ce n'est pas seulement le sens de la vision qui nous impose le travail de dégager des apparences la réalité. Les autres sens nous trompent de même, dès que nous voulons nous en servir dans la recherche du vrai. L'ouïe peut nous induire en erreur sur la distance des corps d'où partent les vibrations sonores» A l'oreille la plus exercée il arrive de confondre la sonnerie d'une montre avec le tintement d'une cloche lointaine. Une harpe éolienne, dont les cordes sont mises en vibration par le souffle du vent, imite, à s'y méprendre, la musique d'un orchestre dont les sons harmonieux sembleraient apportés d'un pays inconnu.

Comme pour la vue, il faut le concours du toucher eV de la locomotion pour rectifier les perceptions de l'ouïe. Mais, dans beaucoup de cas, le toucher et la locomotion ne suffisant plus ; il faut le concours de l'intelligence pour corriger l'ouïe aussi bien que la vue. Le travail de rectification peut prendre alors des proportions considérables. Vous aurez, par exemple, beaucoup de peine à faire entendre aux enfants que l'écho qui leur répond n'est pas un homme qui leur parle ou qui se moque d'eux en imitant leur

voix. Essayez donc défaire comprendre aux adultes que le son peut se réfléchir comme la lumière, et que c'est ainsi que se produit l'écho ; vous en trouverez beaucoup qui n'y peuvent el qui n'y veulent rien entendre.

Si vous comparez les interférences du son avec celles de la lumière, vous parviendrez difficilement à faire admettre que, contrairement à toutes les apparences de la raison et des sens, la combinaison de deux sous puisse produire le silence, comme la combinaison de deux rayons de lumière produit robscurité.

Ou'est-ce que le son ? A juger par le sens de Touïe, c'est une perception continue. Un son peut être plus ou moins grave, il peut varier d'intensité et de timbre ; mais tant qu'il dure, quelque faible qu'il soit, c'est une sensation continue. Cependant, au point de vue de la réalité, tout cela est faux. Ce qui détermine le son, c'est un mouvement de va-et-vient imprimé à un corps élastique, à un fil métallique, à une corde ou à une colonne d'air. Si vous voulez ju ger le son par la vue, vous verrez que la prétendue continuité, donnée par l'ouïe, est composée de saillies et de creux, de montagnes et de vallons, formant les dessins les plus bizarrement variés.

Sans l'intervention de la vue et du toucher, dii i-

LA VOLONTÉ EN POSSESSION D'ELLE-MÊME. i33

gés par Tintelligence, il dous serait donc impossible d'analyser les sensations de roule et d'en prendre une idée exacte. Bien plus; sans ce contrôle, il nous serait impossible de savoir si ces sensations sont objectives ou subjectives, c'est-à-dire si elles sont déterminées par de véritables ondes sonores, existant hors de nous-mêmes, ou si elles sont produites en nous-mêmes par un afflux de sang inaccoutumé ou par toute autre cause interne. L*erreur est d'autant plus facile à commettre, que l'impression sensorielle est la même pour les sons subjectifs, tels que les tintements et les bourdonnements d'oreille, que pour les sons objectifs proprement dits. La sensation du même son est donc déterminée par le môme ébranlement du nerf auditif, abstraction faite de la cause, qui peut être indifféremment externe ou interne. Cela s'applique aussi au nerf optique. Si l'ébranlement de ce nerf donne la sensation de la lumière et que nous ne considérions que l'effet produit, il importera peu que cet effet vienne d'une titillation de la rétine par le sang ou par les rayons solaires. En un mot, la même sensation a pour cause immédiate le même ébranlement de nerf ; seule la cause de cet ébranlement peut varier. Un coup de poing, appliqué sur l'œil, fait voir des étincelles; un violent souf-

flet, donné sur l'oreille, peut produire chez celui qui Ta reçu, un tintement musical.

Enfin, que la cause soit interne ou externe, subjective ou objective, elle n'en est pas moins parfaitement réelle, d'une existence absolument incontestable. Seulement , et c'est là ce qu'il importe de noter, si la cause ébranlante est interne, il n'y aura que le sujet capable de percevoir la sensation; pour toutes les autres personnes, cette sensation sera comme non avenue. Il se passe ici pour les sensations ce qui a lieu, d'une façon tout à fait normale, pour les pensées. Tant que les pensées ne se manifestent pas au dehors par la parole ou par l'acte, tant qu'elles n'ont pas pris, pour ainsi dire, un corps qui tombe sous les sens, elles seront nulles et de nul effet pour tous les hommes, moins un, c'est-à-dire pour celui qui les garde en lui-même. Tout cela prouve, une fois de plus, que les hommes, physiquement organisés comme ils sont, ne peuvent se communiquer mutuellement leurs pensées, échanger leurs idées que matériellement, par des manifestations sensibles. Mais cela n'exclut en aucune manière la possibilité d'une communication de sentiment à sentiment, de pensée à pensée, directement, sans le concours du langage, sans aucun intermédiaire visible, ni

tangible. Les attractions et les répulsions non raisonnées, que nous éprouvons instinctivement en présence de certaines personnes que nous voyons pour la première fois de notre vie, les sympathies et les antipathies, nulles chez les uns et très-intenses chez les autres, les pressentiments, tous ces phénomènes touchent certainement à un monde où ce genre de communication, qui nous parait incompréhensible, surnaturel ou anormal, doit être tout à fait simple, naturel et normal.

Nous venons de toucher à une question où toutes nos facultés semblent se confondre, une question qui a été singulièrement obscurcie par la plupart de ceux qui l'ont abordée. Aussi y a-t-il, dans tout ce qui en a été dit, plus à laisser qu*à prendre. Les rectifications et les développements, nécessaires à faire, demandent ici un travail de contrôle et de vigilance, hérissé de difficultés.

Le fonctionnement des autres sens, tels que l'odorat, le goût, le toucher, a également besoin d'être surveillé et corrigé. Mais comme ces sens, beaucoup plus terre à terre que la vue et Touïe, jouent un rôle secondaire dans l'œuvre de la science, nous ne nous y arrêterons point.

Une chose digne de remarque, c'est que nos

i3(i VOULOIR ET FAIRE.

sens suivent eux-mêmes, dans leur fonctionnement, une véritable progression depuis le toucher, qui est en rapport immédiat avec la matière grossière, tangible ou palpable, jusqu'à la vision qui, à l'aide d'un indéfinissable agent, la lumière, nous met en relation avec les objets les plus lointains, qui sont absolument en dehors de la portée des autres sens. Quant au goût et à l'odorat, termes intermédiaires entre les deux extrêmes indiqués, ces sens, étroitement liés à l'instinct de conservation, sont en rapport direct avec la matière de plus en plus ténue, le goût avec la matière soluble, l'odorat avec la matière volatile, d'une ténuité chimiquement insaisissable, témoin le flair du chien. Les sens, progressivement ascendants, sont tous modelés sur le toucher, terme initial. Pour le goût et l'odorat, c'est incontestable : les nerfs gustatifs et olfactifs subissent le contact d'effluves matériels ; pour l'ouïe, c'est également certain : le nerf auditif est ébranlé par les ondulations d'un fluide matériel (air), constituant les sons. Pour le nerf optique, le contact avec quelque chose du dehors ne parait pas aussi évident ; ce contact existe néanmoins. Mais ici la matériaUté cesse : ce qui est immédiatement en contact avec la rétine (épanouissement du nerf optique au tond de l'œil), ce qui provoque l'impres-

sion visuelle, c'est l'image de l'objet, l'image focale, et celle-ci est immatérielle. Et voilà comment quelque chose de parfaitement immatériel peut déterminer des sensations.

Nos sens ne nous donnent que des perceptions discontinues comme les nombres; c'est Tintelligence qui les réunit, les groupe et les élabore, pour en faire sortir des principes ou des lois. Les perceptions sensorielles sont toutes entachées des conditions de l'espace et du temps, que l'intelligence e£Face par ses abstractions. L'espace et le temps n'ont donc qu'une valeur relative, en rapport avec notre organisation matérielle ; les sens supprimés , l'espace et le temps n'auront plus aucune raison d'être. Cette déduction, parfaitement légitime , est corroborée par les considérations que voici.

La perception directe du monde extérieur au moyen de nos sens, et la perception qui se replie en quelque sorte sur elle-même pour voir comment nos sens fonctionnent, ce sont là deux sources de faits radicalement distinctes. En tenir compte, c'est procéder comme un ouvrier qui, non content de faire simplement usage de ses outils, voudrait en connaître aussi la portée ou la valeur intrinsèque. Comme nous venons de le montrer, voir c'est paîper avec

la rétine l'image fonnée par réfraction derrière la lentille nommée le cristallin ; entendre, c'est toucher avec le nerf acoustique les ondes sonores propagées jusqu'à l'oreille. Ce sont là des sensations dont nous avons la conscience ; nous pouvons les analyser, les disséquer, les suivre dans leurs différentes phases, pour arriver à reconnaître que le son et la lumière ne sonl que du mouvement, que ce sont des vibrations qui, renfermées dans de certaines limites et passées par nos cribles organiques, alimentent les fonctions auditive et visuelle. Mais la simple action de la rétine, cette préhension de l'image focale de l'œil, est aussi impropre à nous révéler la constitution intime de la matière que la vibration de l'air est incapable de nous dévoiler la pensée de la personne qui nous parle. Pour saisir cette inconnue, il faudrait de tout autres organes : nous en portons certainement en nous le germe, puisque nous en concevons la possibilité. En attendant, nous sommes réduits à nous servir de nos sens, auxiliaires de l'intelligence, qui ne fonctionnent que dans les conditions de temps et d'espace, sur lesquelles repose cette mystérieuse télégraphie vitale, dont les nerfs sont les fils conducteurs.

Il a été démontré, par des expériences faites avec

LÀ VOLONTÉ EN POiSESSlON D'ELLE-MÊME. 139

soin, que le temps, employé par une sensation pour porter la volonté à réagir par un mouvement musculaire, est loin d'être nul, comme on se Tétait imaginé; ce temps est, au contraire, très-appréciable et proportionnel à l'espace (nerveux) parcouru. La perception se repliant sur elle-même pour apprécier ce fait, voilà ce qui nous donne sans doute la double notion du temps et de l'espace. La pensée, transmissible et perfectible; se repliant à son tour sur ellemême pour considérer le fait de cette transmission, aboutit à cet énoncé : Le temps est V espace que la pensée parcourt pour se perfectionner.

Certains actes qui se passent en nous peuvent contribuer à éclaircîr le fonctionnement de nos sens dans les conditions du temps, de l'espace et delà lumière. Ainsi, pendant le sommeil, dans les rêves qui affectent le plus nos souvenirs, les conditions ordinaires de la vie n'ont plus du tout la même valeur qu'à l'état de veille : les aveugles voient clair, toute distinction de myopes et de presbytes disparaît, celle de jour et de nuit n'a plus aucun sens, la lumière qui éclaire les scènes du rêve n'est point celle du soleil, etc. Quelles échappées de vue !

Mais le rêve est, dit-on, le frère de la mort. Le rêve et la mort seraient-»ce des frèresjumeaux?L'un serait-

il encore dans la matrice — sur Terre, la mère commune des \ivanls, — tandis que l'autre en serait déjà sorti? — Si la mort est, comme on ne cesse de le répéter, une délivrance, ce sera, en effet, un véritable accouchement — l'accouchement d'un corps qui ne tombe plus sous les sens. Pour mieux nous renseigner sur cette importante question, il faudrait interroger les morituriy c'est-à-dire ceux qui sont revenus à la vie après avoir été sur le point de la quitter. Des faits de ce genre ne manquent pas dans les annales de la science. Or, de ces faits, parfaitement authentiques, il résulte que, au moment où l'on ne voit et où l'on n'entend plus rien autour de soi, à l'instant de la mort des sens, l'esprit se réveille avec une vivacité extraordinaire : toute la vie passée se présente à lui comme projetée sur un tableau ; les moindres détails, depuis longtemps effacés de la mémoire, s'y trouvent nettement dessinés, avec toutes les circonstances qui les accompagnaient; les pensées sont si rapprochées les unes des autres qu'elles semblent se toucher : elles ne sont plus successives, mais simultanées. C'est tout le panorama d'une existence passée, accompagnée d'un vif sentiment du juste et de l'injuste, avec l'enchaînement des causes et des effets. A cette scène, très-rapide, d'un calme parfait, succède un

LA VOLONTÉ EN POSSESSION D*ELLE-HÊ1IE. lii

malaise, plein d*aiigoisse ; c'est Taunonce dû retour à la vie.

Mais j'entends dire d'ici : Nous voulons bien croire : croire c'est un besoin; mais nous voulons être certains de ce que nous croyons; et ces faits isolés ne sont guère propres à nous convaincre. — Attendez; vous allez être satisfaits.

A vez-vous jamais réfléchi à ce que vous faites, pour ainsi dire instinctivement, lorsque votre esprit formule une idée, une abstraction? Non ; vous n'y avez jamais réfléchi ; car autrement vous auriez compris que la faculté qui produit les abstractions procède exactement comme l'esprit des personnes qui sont revenues à la vie après avoir vu la mort de bien près : cette faculté projette sur un même plan, comme sur un tableau, toutes les contingences du temps et de l'espace, qui perdent ainsi leur valeur. Les sens attachés au corps, où ils se trouvent nettement localisés, ne sont que les auxiliaires de Tesprit ou de l'intelligence; analogues aux mains qui portent les aliments à la bouche, ils unissent là où commence cette puissance abstractive, généralisatrice, qui élabore les principes', aliments de la science.

L'intelligence qui, pour avancer, établit des lois, des principes ou des règles, en effaçant les

14a VOULOIR ET FAIRE.

conditions de temps et d'espace, a elle-même besoin d'être surveillée et rectifiée. Le travail de vigilance et de correction redouble ici; non-seulement parce que les illusions et les erreurs de l'intelligence sont plus difficiles à saisir ou à mettre en relief, mais parce que Thomme s'est presque identifié avec elles, et qu'il y tient en dépit de la vérité qu'il cherche.

En ne corrigeant que les illusions des sens, il n'est aucunement atteint dans son amour-propre -, il peut, au contraire, se sentir fier de redresser les erreurs naturelles d'une organisation qui n'est pas son ouvrage. Mais il en est tout autrement des conceptions générales que la volonté regarde, pour ainsi dire, comme ses enfants.

Ces conceptions portent, ce qui ajoute encore à la confusion, des noms différents. On les nomme indifféremment théories^ systèmes^ doctrines^ etc. Prenons le nom de théorie. Toute théorie a la prétention de réunir, en un faisceau commun, de grouper sous une formule générale tous les faits particuliers,* fournis par l'observation 6t instinctivement dépouillés par rintelligence de leurs caractères accidentels, individuels et sensoriels. Mais la théorie ne pourra être acceptée comme légitime, comme vraie, qu'à la condition de comprendre et d'expliquer tous les faits

dont elle se pose comme Texpression générale. Si un seul fait, nettement établi, lui échappe, elle devra être abandonnée. Cela n'est que juste, et cela se pratique tous les jours en mathématiques, où un seul cas exceptionnel suffit pour faire rejeter un théorème, alors même que sa démonstration fût exacte pour tous les autres cas. Mais ce qui arrive en mathématiques, où il est impossible d'ergotrr contre Tévidence sans se couvrir, de ridicule, est loin d'arriver toujours dans les sciences d'observation. Là, chacun tient à sa théorie, autant au moins qu'à son honneur : avoir raison contre son prochain, se voir proclamer l'auteur d'une idée, le chef d'une école, voir accourir des disciples sous sa bannière , cela flatte l'orgueil dont les hommes sont pétris. Quelle dépense d'imagination, d'esprit, de subtilités et de sophismes pour se maintenir à cheval sur une théorie favorite! Voyez avec quelle habileté les arguments qui pourraient lui nuire sont laissés dans l'ombre, et comme son auteur s'ingénie pour obtenir les applaudissements de la galerie! Enfin, comme chacun prétend avoir raison, et que personne ne veut avoir tort, il en résulte souvent des débats fort animés , où la passion tient plus de place que la raison, et où s'étale l'admiration, l'adoration de soi-

môme, Vauiolâtrie. C'est ainsi que Tamoiir du moi trouve moyen d'entraver même la marche de la science ' .

1 . Un des exemples les plus fhippants de ces théories fausses est offert par Téeole matérialiste. A Tappui de leur thèse , à savoir que Tàme est indissolublement liée au corps, et que la mort de ce dernier entraîne nécessairement la mort de la première, les matérialistes ne cessent d*inToquer, comme un argument irréfragable, le paralléUsme du développement de Vàme et du corp$, « La raison, disent-ils, ne vient pas avant Vàge, et le corps n'acquieii tout son développement qu*à Tâge de raison ; puis, lorsque le corps approche de sa fin naturelle, la raison s'affaiblit à proportion, si bien que le vieillard retombe dans Tenfance. r> D'une manière générale, ce fait est incontestable. Mais est-il absolument vrai? En d'autres termes, ne souffret-il aucune exception? Là est le point. Or il existe, non pas une exception, mais des exception; nombreuses qui ne permettent pas au fait signalé de servir de base à une théorie acceptable.

Voyei d'abord pour Tenfance. Il existe tout un dictionnaire biographique d^enJTants-prodiges, c'est-à-dire une histoire des enfant:* qui se spnt rendus célèbres par leurs travaux, avant d'avoir seulement atteint l'âge de puberté, sans que cette précocité de l'esprit ait été pour eux le signe d'une mort prochaine. A douze ans, Jus(<' Lipse composa des discours académiques, et l'enfant-prodige devint sexagénaire. A quatorze ans, Hugo Grolius soutint publiquement des thèses sur les mathématiques et la jurisprudence; à quinze ans, il donna une édition , fort estimée , de Martianus Capella, encyclopédiste du moyen àge^ et l'enfant-prodige vécut plus de soixante ans. Ce que nous venons de dire de l'esprit diffère complètement de ce qui a lieu pour le corps, qui se développe graduellement, toujours d'après le mOme moule, et sans offrir absolument aucun cas exceptionnel. Jamais on n'a vu et ne verra un enfant de douze ans avoir la même force musculaire qu'un homme de trente ans.

Si nous considérons la vie à son déclin, nous rencontrerons

LA VOLONTÉ EN POSSESSION D*ELLE-MÉME. Uo

(Ju'il est diffFcile de résister à la tentation de ne pas tronquer ou de ne pas supprimer entièrement un fait qui renvei*se un système I Passe pour les simples adhérents; leur amour-propre ne s'y trouve pas engagé. Mais l'auteur du système! combien il lui en coûte d'ayouer publiquement qu'il s'était trompé!

pour la conservation des racullés intellecluelles et morales des exceptions plus nombreuses et plus frappantes encore. Gomhicn ne voit-on pas de ces vieillards cassés, usés de corps, mais chez lesquels l'intelligence et le cœur ont conservé toute leur jeunesse, toute leur verdeur ? Le duc Pasquier, qui mourut à quatre-vingtquinze ans, avait conservé Jusqu'au dernier moment la fraîcheur des souvenirs d'une vie tant agitée. Impotent, sourd, presque aveugle, son corps faisait une véritable antithèse avec son esprit Jeune, fler, sémillant, caustique. Alexandre de Humboldt, qui dan» sa jeunesse avait parcouru le Nouveau Monde, et visité, à soixante ans, les steppes de TAsie centrale, mourut dans sa quatre- vingtdiiLbme année, pendant qu'il travaillait au quatrième volume du son Coimoi, Il serait facile de citer beaucoup d'autres exemples de vieillards illustres qui ont conservé jusqu'il la fln de leur carrière toute la puissance do leur esprit. L'observation que nous avons faite pour Tcnfance s'applique aussi à la vieillesse. Jamais on n^i vu et on ne verra un nonagénaire doué de la force musculaire qu'il avait à trente aus. Tout cela met h, néant le parallélisme évolutif de r&me et du corps, Targumout parallélisliquc mis en avant par réeole matérialiste.

Ainsi, pendant que le cor|)S suit, au début comme au déolin do la vie, une marche invariablement régulière, d'avance déterminée, il est absolument Impossible de rien flxer pour la conservation de l'ensemble des facultés inteliectuelics et morales : on dirait une échappée de vue sur un monde indéflnissablc. Celte dilTérenct^ radicale exclut d'avance toute idée d'une union indissoluble enlru l'Ame et le corps. Soutenir une tliéorie qui a contre elle l'expérience, ce n'est pas sérieux.

Il faut cependant que cet aveu se fasse; la conscience l'exige.

La conscience est au moins aussi utile et aussi nécessaire à la science que Tobservation elle-même. Non-seulement elle redressé les observateurs quand des mouvements passionnés leur font perdre le sëtitiment du juste et du vrai , mais elle les rappelle à Tordre quand, au lieu de se fortifier dans l'union, ils dépensent leurs forces dans des disputes stériles. Que la science marcherait vite, si tous les savants étaient unis par les mêmes sentiments dans la recherche de la vérité ! — Mais ils le sont, d'après notre hypothèse, puisque la volonté a fait sou choix.

L'imagination , toujours prête à nous égarer en flattant notre inertie native , notre instinct do paresse, est, à son tour^ aussi difficile à surveiller qu'à contrôler. Elle s^empresse de prendre là parole quand l'observation se tait. Elle tirera de son propre fonds tout ce que Ton voudra. Cela lui coûte si peu, et, hélas! cela nous fait tant de plaisir! — Mais suivre cette <x folle du logis, r> ce serait nous égarer dans un labyrinthe d'erreurs. — Qui nous parle ainsi? — Ce n'est plus la volonté qui hésite entre le labeur et l'attrait de l'oisiveté. Non; c'est quelque

LA VOLOf<TÉ EN POSSESSION D'ELLE-MÊME. i47

chose qtii est en nous et qui nous pousse à satisfaire, noû-seulement le besoin de sai^oir et de croire, mais celui d'être certain de ce que nous savons ou croyons. C'est le besoin de la certitude, associé à rinstinct de la curiosité, qui nous avertit de nous tenir sur nos gardes.

Ces avertissements réitérés ne condamnent pas Fimagination comme faculté; ils en condamnent seulement l'abus. Dans beaucoup de cas, l'imagination peut rendre de grands services, soit en donnant plus d'essor à l'intelligence, soit en rendant Tesprit plus inventif, ou en itispirant des hypothèses fécondes. Mais, dans l'emploi de la méthode expérimentale, qui demande tant de circonspection, lorsqu'il importe de ne pas faire un pas en avant sans s'être assuré de la solidité du terrain, elle est plus dangereuse qu'utile.

En gétiéral, l'intelligenije est d'autant plus difficile à réctltier que son fonctionnement a été faussé par un usage illégitime. La même remarque s'applique aussi à la raison. Que de préventions^ que de préjugés et d'erreurs dont la raison a à se garantir au miUeu de l'infinie variété des manières de voir ! La raison cherche l'unité et l'harmonie dans les phénomènes de la Nature. La conscience demande aux hommes

Tuniou et la concorde pour le meilleur emploi de ses forces. L'une est pour Tordre physique ce que l'autre est pour l'ordre moral. Et dans la recherche de la vérité pure, la raison et la conscience s'unissent pour se prêter un mutuel appui.

Nous sommes d'autant plus exposés à faillir, que nous nous sentons plus libres dans l'emploi de nos facultés. Et notre liberté est ici pleine et entière, elle est complète vis-à-vis de la raison et de la conscience, qui sont précisément les termes les plus élevés^de notre progression ascendante.

Mais, encore une fois, la volonté a fait son choix. Elle n'abusera pas de son noble outillage pour servir un maître impérieux, qui finirait, en l'abaissant, par lui ôter l'espérance et la certitude. Elle veut s'élever par le travail, parce qu'elle a déjà un avantgoût du bonheur que donnent la possession de la vérité et la paix de la conscience. Aucune séduction ne la fera désormais sortir de la voie où elle est entrée.

Enfin, pour que son expérience serve à d'autres, la raison signale à toute notre attention, à toute noire vigilance, les états suivants de notre être :

1° L'inertie. Plus marquée encore dans Tordre moral que dans Tordre physique, l'inertie consiste

dans cette fonnidable difficulté qu'on éprouve à sortir de Tétat où l'on se trouve par suite d'une impulsion quelconque. C'est pourquoi chacun s'obstine et se fortifie dans sa sphère d'idées, au point de ne rieii voir au delà. Il est d'autant plus difficile de convaincre une volonté ainsi retranchée, que sa sphère d'idées est plus étroite. Aussi pour l'élargir, faut-il s'y prendre de bonne heure par l'éducation; ceci est de première nécessité. Plus la sphère d'idées est étendue, plus la volonté est large, généreuse, ouverte à tout ce qui est vrai.

La même force d'inertie se fait également sentir chez ceux qui veulent passer d'une occupation habituelle à un genre de travail auquel ils sont jusqu'alors restés étrangers. C'est ainsi que celui qui était exclusivement livré aux sciences d'observation a une peine infinie à se familiariser avec les sciences abstraites*.

1. Cette difflculté, aussi naturelle que presque impossible à vaincre , donne la clef de toutes ces théories bizarres , qui représentent rhomme comme une machine, produisant de la chaleur et du mouvement, qui ne voient dans la pensée qu'une sécrétion encéphalique et dans la force vitale qu'une transformation du mouvement, et qui assignent à la force intellectuelle la même source d'alimentation matérielle qu'à la force musculaire. Comme si, pour bien penser, il fallait bien manger; comme si les hommes de génie étaient des hercules musculaires; comme si le travail de l'esprit pouvait, comme celui du cheval, s'évaluer par kilogrammètres !

Ces théories ont toutes été imaginées par des médecins, par

i:;o VOULOIR bt fairp.

La même difficulté se présente, quoiqii'à un degré moins sensible, lorsgii'pn ireut passer 4'un ordre d*idées à im autre. J)e même que les i|:ppr§ssions des

des physiologiste et des chimistes, dont Tesprit a Qni par s'identifier tellement avec leurs travaux habituels, qu'il leur est devenu impossible de 8*en séparer : c^est leur inexpugnable sphère d'idées, suis le pouvaient, ils n'auraient qu^à regarder un instant autour d'eux, pour voir combien ils déraisonnent. La singulière machine, dans laquelle il y a une pièce qui, se détachant des autres pièces du même mécanisme, peut leur adresser à peu près ce discours : Marchez, marchez ; faites du chyme, faites du chyle, faites du sang, etc.; c'est votre aflbire, ce n'est pas la mienne; je n'y suis pour rien. Pendant que vous êtes condamnés à ce perpétuel travail forcé, je fais de mon côté ce qui me plaît ; je travaille et je me re» pose quand je veux ; la force qui me fait mouvoir, pour bien comme pour mal agir, c'est ma volonté; mon bon plaisir, voilà ma loi. Si votre horloge, que je suis obligé (en mangeant et en buvant) de remonter de temps à 4utre pour qu'elle marche, si votre boîte à musique (mouvements de la digestion, de la respiration, de la circulation), qui répète toujours le même air, finit par m'ennuyer, je pourrai, dans un mouvement do colère ou de désespoir, — mouvements que vous ne connaissez pas, ô stupides pièces de mécanique ! — je pourrai la briser et la jeter par terre.

Si ces médecins, ces physiologistes et chimistes, pouvaient s'élever ti ces réflexions, si trivialement vraies et bien peu abstraites, leurs carnavalesques théories , couverte^ de quelques défroques scientifiques, ne leur seraient pas môme venues à l'esprit. S'ils persistaient dans leurs théories, ils np pourraient le faire qu'à la condition de déclarer aue cette pièce raisonnante et indépendante qui, ce qu'il ne faut pas oublier, compose toute notre valeur inteU lectuelle et morale^ fait de l'homme une machine à part, une machine unique, une machine exceptionnelle. Or c'est là précisément ce qui était en question. Voi^ comment l'esprit, emprisonné dans la même sphère d'idées, est comme l'écureuil qui, croyant marcher, ne fait que tourner sa cage.

sens, les conceptions |ie l'intelligence sont' des entités distinctes, séparées par des intervalles, dont Tefiacem^pt trop rapide amène la confusion.

 ce Tuème état d'inertie se rattache le penchant inné de la paresse, Tborreur native du trav^I, I4 tendance h se payer de mots, — ce qui dispense dp réfléchir, — à se laisser séduire par les apparences, — ce qwi dispense de l£| peine d'aller au foqd des choses.

2"" L'instinct de la conservation. Transporté inconsciemment dans le monde moral, cet instinct dégénère et se change en cet égolspe qui pousse chacuq à tout rapporter à soi, à soumettre les autres a sa vo- Iqqt^, à leqr imposer jusqu'à ses manières de voir, à qe les regarder que comme des instruments pour satisfaire ses désirs, k vouloir toujours commander sans jamais obéir, à se poser en maître absolu, à faire tout aboutir à sa personne comme si c'était le centra de l'univers. Quand tous sont ainsi animés du même esprit, l'union et la concorde ne seront que des mots. Dieu n'eiistera que sur leurs lèvres, puisque chacun n'a foi qu'en sa personnalité et n'adore que soi-même ; la supériorité intellectuelle et morale sera considérée comme un hors-d'œuvre , les jouissances m^térieUfiS seront la principale chose de la vie, le but

suprême des efforts où disparaît toute distinction du juste et de Tinjustè.

Une telle société, si elle existait, — car nous raisonnons toujours dans le sens d'une hypothèse, — serait comme un édifice bâti sur le sable ; ses moyens de soutènement ne seraient que de trompeurs artifices ; ce ne pourrait être, au fond, que le chaos.

3® Le penchant inné à porter hors de nous-méme ce qui est en nous. Ce penchant tend à immobiliser dans de stériles contemplations ce qu'il faudrait garder au dedans de nous comme un principe d'activité fécond; il tend à extemer la raison qui devrait animer nos pensées et nos actes, à matérialiser pour ainsi dire la conscience en faisant mentir cette parole si vraie, que a le plus beau temple est un cœur pur. » La conscience, ainsi bannie de notre intérieur, a même pu être scindée en deux : d'une part on en a fait une divinité-fétiche, à laquelle on se garde bien d'offrir en holocauste l'extirpation des vices qui paralysent l'âme; on lui a attribué même des sentiments qui n'en font qu'un Dieu créé à l'image de l'homme. D'autre part, on a fait de la conscience un code, sous le nom de morale; c'est certainement un précieux recueil de maximes; mais il n'est qu'à l'usage de ceux qui — rari nantes I — veulent

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bien s'en servir. Quant à la raison, externes comme la conscience, elle a reçu le nom de logique; c'est un ensemble de règles inflexibles, auxquelles chacun ne cesse d'en appeler comme à la vérité et à la justice étemelles; ces appels réitérés sont toujours faits à très-haute voix, afin que chacun soit bien entendu de son auditoire.

La conscience et la raison ayant été ainsi rejetées au dehors, Texistence de Dieu et Timmortalité de Tâme ne sont plus que des objets de contemplation, admis par les uns, niés par les autres, d'où naissent d'interminables disputes, dans lesquelles chacun garde les sentiments qui lui conviennent. En pourrait-il être autrement dans cette perpétuelle confusion de l'accessoire avec le principal, dans l'incorrigible imprévoyance de ceux qui s'obstinent à voir dans la vie, non pas un moyen de perfectionnement, mais un but de jouissances?

Tels sont les points, signalés par la raison à la vigilance et au travail de la volonté. Ce sont des germes qui, si on les laisse se développer, étoufferont toutes les facultés ascendantes; et les membres d'une société ainsi envahie se condamneront eux-mômes à rester moralement stationnaires, à n'être que des animaux ou des sauvages de la pire espèce. S'il y est

ir>4 VOULOIR ET FAIRE.

question de progrès, cela ne pourra être que là où la volonté est forcée d'avancer, traînée à la remorque par Tengrenage des sens et de Tintelligence avec les phénomènes de la nature ; c'est ce qui arrive dans les sciences d'observation. Encore ce progrès, attesté par des découvertes inattendues , les hommes s'en arrangent-ils si mal qu'ils le font couvent tourner à leur malheur plutôt qu'à leur bien-être.

Que dire d*une pareille espèce humaine? Qu'elle est insensée.

Mais nouç n'en $Qmmes pas là. Pans l'humanité mise en spèqe par notre hypothèse, la volonté s'est décidée pour ce qui l'élève ; elle l'atteste par son travail. Si, çà et là, il se rencontre encore quelques membres amérés ou attardés, les antres s'empresseront de les faire avancer, en établissant une distinction essentielle entre les arriérés volçntc^ireSj — qui seront traités comme des idiots ou d^s infirmes, — et les retardataires involontaires^ — qui seront soignés comme des enfants en bas ^ge. Car les membre^ de notre bufn^nité (hypothétique) se sentent chacun tout à la fois l^eureux et personnellement intéressé à se donner mutuellement la maiq. L'éducation de l'enfance est pour eux la plus importante affaire de la vie, parce qu'ils n'oublient jamais que de là dépend

LA VOLONTÉ EN POSSESSION D'ELLE-MÊME. ir>5

tout Tâvenir et qu'on ne récolte que ce que Ton a semé.

Cependant la volonté, bien qu'elle ait fait son choix, n'est pas encore satisfaite. Un point douteux Tobsède. Stimulée par le besoin de la certitude, devenu de plus en plus vif, elle se demande si, en s'appUqifant à corriger des penchants innés, à rectifier les sens, Tintelligence, la raison même, — la conscience seule n'a besoin que d'être écoutée, — elle ne se trompe point ; si, en un mot, en redressant ce qui n'est pas de sa création, elle n'empiète pas sur le domaine d'une volonté supérieure à six puissance. Mais elle se rassure bientôt en voyant que la rectification des mauvais penchants rend la conscience plus distincte, en même temps que plus lumineuse et plus calme, et que la correction des sens, de l'intelligence et de lu raison, lui ouvre d'incomparables échappées de vue.

Que de persopnes qui ne voient rien là où d'autres aperçoivent des merveilles ! La nature nous a cependant donné à tous les mêmes instruments. D'où vient cette différence? Elle vient de ce que la volonté a su, par son travail, se créer un appareil optique particulier, un œil qui peut devenir progressivement d'une puissance telle que, sans les obstacles matériels du

corps, il pénétrerait jusqu'à Tintime structure de la matière et du ciel, jusqu'aux mystères de la \ie. C'est ainsi que la volonté parvient à se créer des organes dont elle a besoin pour l'extension de sa sphère, comme nous avons vu, chez les rhizopodes^ des membres se produire à l'usage de la locomotion ^ La volonté, consciente d'elle-même et de son travail, remplit donc l'office d'une véritable fonction créatrice vis-à-vis des organes qu'elle s'adapte pour avancer ; car ce que nous venons de dire de la vision peut s'appliquer aux autres sens, ainsi qu'à l'intelligence et à la raison elle-même.

Avec son outillage, ainsi perfectionné et agrandi, la volonté peut interroger la Nature avec bonheur. Muette pour d'innombrables passants, la Nature lui répondra par mille voix diverses, imperceptibles à d'autres; toujours disposée à livrer ses secrets au travailleur sérieux, à l'observateur exempt de tout esprit systématique, elle est impénétrable pour le prétentieux qui lui prête ses réponses. On sent alors d'instinct que c'est dans le Livre de la Nature, toujours ouvert à tous, que c'est dans cette Bible éternelle, dont l'authenticité ne sera jamais un

t. Voy. plus haut p. 103.

sujet de dispute, qu'il faudra chercher la vérité.

Voilà donc la volonté rassurée sur la légitimité de son travail de rectification. Mais elle se sent encore trop isolée pour être tranquille ; il lui pèse de se sentir seule. Ses interrogatoires de la Nature ne réveillent en elle que plus vivement Tinstinct d'association. Mais à qui pourrait-elle être associée? — A ses compagnes? Mais les autres volontés se tL*ouvent dans le même cas qu'elle. — Dans cette incertitude, la volonté prendra pour mot d'ordre :] a cherchez et vous trouverez. »

L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de pensées. Au corps le pain, à l'esprit la pensée.

Le corps et l'esprit se nourrissent. Cependant la nourriture de l'un, tirée de la matière, est bien différente de la nourriture de l'autre, tirée de l'inconnu ; et le besoin de manger est infiniment moins impérieux que la faim de la vérité. Il y a là un premier indice. Poursuivons. Le corps s'accroît-, la volonté s'efface ici. Chercher, préparer, diviser, introduire les aliments dans la bouche, voilà à quoi se borne le concours de la volonté dans le travail de la digestion. Pour bien saisir ce travail intime, représentons-nous le corps réduit à une simple membrane, comme les organismes inférieurs nous en offrent des exemples.

i58 VOULOIR ET FAIRE.

Qu'y voyons nousîUn mouvement oscillatoire : absorber et éliminer^ pour fixer ce qui est assimilable, t^Ue est la fonction nutritive, commune à tous les êtres vivants, végétaux et animaqi. La vie est donc un travail d'assimilation. Et lorsque nos sens saisissent ce qui est à leur portée, lorsque Tintelligence élabore ce qui lui a été fourni par les sens, lorsqu'enfin la raison élimine ce qui est faux pour s'assimiler ce qui est vrai, la volonté ne fait-elle pas dans sa sphère, dans le monde de la pensée, ce qui se passe dans la sphère du corps, dans le monde de l'animalité? Oui, évidemment, La volonté suit donc un modèle; ce modèle n'est pas d'elle; et de plus, elle le suit librement.

Si le progrès marché, si la science s'accroît, ce n'est pas à coup sûr parce que le corps respire et digère , c'est parce que la volonté , maîtresse d'ellemême, se sert de son outillage rectifié et agrandi par son travail. La manière de respirer et de digérer est invariable et imperfectible ; mais la manière d'observer et de penser varie à l'infini. Et voilà comment la science se développe. La volonté déploie ici toute sa puissance. Le modèle qu'elle suit de son pleip gré, dans ce travail d'assimilation qui a pour résultat l'accroissement du progrès, de ce corps qui ne meurt jamais et grandit toujours, ce modèle à

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quoi OU à gui se rattdche-t-il? Il se rattache à cette upité de plan qui pénètre, comme une pensée unique, le ciel et 1^ terre, la Nature tout entière.

La vqlonté n'est donc pas seule; elle n'est pas abandonnée. Quel bouheur et quel encouragement pour ellQ de se sentir librement associée à Tœuvre qui, par son unité de plan, par la loi universelle de la continuité et de ia réciprocité, révèle manifestemept la présence de la volonté suprême !

Parvenu à cette hautepr^ il ^st permis d*embrasser d'un coup d^œil le tableau de l'activité humaine, dont \^ science de soi-même, Yautognosie, formera en quelque sorte le cadre nécessaire.

Cette science fondamentale se divisera en deux branches. La première branche comprendra ce qui n'e^t pas de Tt^omme, — le domaine de la nécessité. Elle aura pour objet : d'une part, la recherche de Vupité de plan imprimé à tout ce qui existe, matière et mouvement; de l'autre, l'étude du ciel et de la Terre, 30umi^ aux forces physiques, l'étude des phénomènes de la vie, de l'homme sain ou malade, des êtres vivants qui peuplent la planète. On distinguera particulièrement les espèces imperfectibles (animales et végétales) des espèces perfectibles (humanités), dont il n'y a trèsrprobablpment, à juger par apologie, qu'une

IȔ0 VOULOIR ET FAIRE.

seule sur chaque astre habité. Les espèces imperfectibles, ayant chacune ses caractères distinctiis, composeront l'histoire naturelle d'une planète donnée. Les espèces pensantes et perfectibles pourront avoir pour échelle de caractéristique l'écart qui existe entre le vouloir et le faire^ entre la volonté et Vacte. Pour les humanités de l'ordre le plus élevé, comme Test celle que nous avons prise pour type, cet écart devra être nul : la volonté et l'acte se confondront, ils ne formeront, comme condition de liberté et de bonheur, qu'une seule ligne allant à l'infini. Pour les humanités de l'ordre le plus bas, l'écart devra être maximum : le vouloir et le faire iront diamétralement à rencontre l'un de l'autre en sens contraire-, ce sont deux forces égales et opposées qui s'immobilisent à leur point de rencontre. Enfin, dans les innombrables humanités intermédiaires entre ces deux extrémités de l'échelle, le vouloir et le faire se rencontreront sous des angles plus ou moins ouverts. Dans ces espèces intermédiaires il y aura, entre la volonté et Yacte, des termes intercalaires, dont le pouvoir et le devoir seront les principaux * .

1 . L'étude des espèces perfectibles (humanités), fixées à la surface des astres, est évidemment en dehors des volontés, en dehors de la sphère des âmes qui sont encore attachées à la machine du corps sur

LA VOLONTÉ EN POSSESSION D'ELLE-MÊME. i6i

Partant de ce principe que chacun est ce quil a voulu être, on montreur d'abord la volonté se dégageant peu peu à des conditions naturelles qui la masquent. Latente dans la vie inlra-utérine, elle se réveillera dans la vie extra-utérine; et, quand àTinstinct de la conservation vient s'ajouter l'instinct de la reproduction, elle entrera complètement en possession d'elle-même. Jusque-là le rôle de la volonté était moins que celui d'une simple comparse sur la scène de la vie : ce n'était que le je veux vivre de l'animal. Le moment critique, c'est lorsque la volonté va se décider, soit pour s'élever par son travail rectificateur et par l'emploi légitime de ses facultés ascendantes, soit pour rester stationnaire ou même descendre au-dessous de l'animalité par l'envahissement de penchants

la surface d*un globe matériel. Mais quel bonheur pour les volontés ou âmes perfectionnées, quand, délivrées de leur prison, elles pourront continuer leurs travaux commencés ! Dans quelles proportions elles pourront déployer leur activité ! Débarrassées des conditions du temps, de l'espace et de la matière, elles pourront, allant de globe en globe, scruter les différentes humanités dont les globes célestes sont peuplés, elles pourront, puissances invisibles, les étudier de plus près que les espèces végétales et animales du globe où elles étaient incarnées et dont elles ont certainement conservé le souvenir, ne fût-ce que comme terme de comparaison nécessaire k leur travail, à leur bonheur. Elles pourront môme aider les humanités retardataires à avancer plus vite par des inspirations et des pensées dont elles connaissent mieux que personne Torigino. Ne sont-elles pas associées à la Volonté suprême?

i6S VOULOIR ET FAIRE.

innés , non contenqs ou mal dirigés. Ce moment décisif doit avoir été soigneusement prévu et préparé par l'éducation; car ce n'est pas en face de la tombe, mais devant le berceau que la question d'être ou de ri être pas devra tout à la fois se poser et se résoudre. Cette question, la plus importante de toutes, est résolue par le choix de la volonté. Si ce choix tombe du côté opposé aux douces sollicitations de la raison et de la conscience, ce sera la faute de la mauvaise impulsion donnée par l'éducation, et si la société se plaint d'être peuplée de vauriens, elle n'aura à en accuser que son imprévoyance. Ceux qui n'adorent que le ventre, en tournant le dos à toute supériorité intellectuelle et morale, ces vauriens, auxquels le corps finira tôt ou tard par refuser les jouissances qu'ils en tirent, peuvent-ils être heureux? — Qu'on le demande à eux-mêmes, ainsi qu'à ceux qui les coudoient dans un milieu où chacun étouffe.

Mais, encore une fois, ce n'est pas d'une pareille volonté que nous parlons ici. Dirigée par le sentiment du vrai, — le Dieu qui nous attire, — éclairée par le sentiment du juste, — le Dieu qui nous unit, — la volonté que nous mettons en scène, volonté aussi bien éclairée que dirigée, ne pourra plus faiblir. Suivant l'unité de plan universel, où tout aboutit au

même centre après des écarts plus ou moms grands, le Dieu qui dous attire et le Dieu qui nous unit ne doivent faire qu'un, comme du côté de Thumanité, le sentiment du vrai, uni au sentiment du juste, constitue le bon sens^ auquel le monde ne cesse de faire appel. Conduite parce guide infaillible, a le Dieu des bonnes gens, » — U volonté considère la vie comme un voyage, non pas d'agrément, mais d'exercice salutaire ; mesurant sa tâche du regard, — un regard perfectionné par son travail, — elle se sent de plus en plus encouragée dans sa progression ascendante.

Çopame les sphères grandissent avec les étapes qu'elle parcourt 1 La première étape (vie intra-ulérine), dont elle n'a conservé aucun souvenir, n'était qu'une étroite cavité, où le corps se trouvait implanté comme un végétal au sol. La seconde étape (vie extrautérine) se partage en deux parties fort inégales, l'une pour le corps et l'autre pour la pensée; la première partie n'est qu'un point limité et mobile dans l'espace : c'est là que le corps vit et meurt; la seconde est l'immensité : c'est là que la pensée commence à grandir; mais elle ne peut se développer qu'inco|[pplétement , retenue qu'elle est, dans la sphère (oiatrice) terrestre, par le corps, ce cordon ombilicc^l de l'àme. Les hommes qui, par suite de leur

volonté réfractaire, refusent de nourrir la pensée, ces hommes-là n'ont des yeux que pour la Terre d'où, pareils au fétus du sein de la mère, ils tirent toute leur nourriture. Comme les animaux, ils ne voient rien au delà de la sphère terrestre : la lune, le soleil, les étoiles, tout le ciel enfin n'a été créé que pour leurs besoins. Là s'arrête pour eux le voyage de la vie. Pour les êtres vivants, hommes et animaux, chez lesquels les facultés ascendantes sont restées à l'état de simple possibilité ou de simples gemmules, — volontairement chez l'homme réfractaire, naturellement chez l'animal^ — la définition que quelques-uns ont donnée de l'âme, en l'appelant «l'harmonie de toutes les fonctions de la vie, » peut être exacte : il suffit, en effet, de ne vivre qu'avec et pour le corps pour faire ce que font les animaux. L'âme, ainsi définie, c'est Vâme végéta^nimale^ espèce de mécanisme dont chacun n'a qu'à tourner la manivelle pour jouer invariablement le même air, pour répéter le même travail et accomplir la même rotation. Mais cette définition est d'une évidente fausseté pour ceux qui, par leur travail rectificateur et par le libre perfectionnement de leur outillage, ont agrandi leur sphère et participent au progrès qui se déroule à perte de vue par le concours des hommes de bonne volonté.

LÀ VOLONTÉ EN POSSESSION D'ELLE-MÊME. IGo

L'âme, qui seule nous intéresse, parce que seule elle fait notre valeur comme celle de toutes les espèces pensantes et perfectibles, c'est la volonté elle-même, la volonté, libre de choisir entre l'âme végéto-animale, qui se développe sans nous, et l'âme proprement dite, dont le développement réclame nos efforts. Son triomphe sur les mauvais instincts qui auraient fini, comme de mauvaises herbes, par étouffer la raison et la conscience, c'est son ouvrage, c'est sa propriété, c'est son bien, le cachet individuel, caractéristique de l'âme, qu'on emportera infailliblement avec soi. Dès lors à chacun selon ses œuvres. S'il n'en était pas ainsi, où serait cette justice, qui fait que rien ne se perd et que tout se retrouve?

L'immortalité n'est qu'un cas particulier de la loi universelle de la continuité. Pour tous les individus indistinctement elle est aussi certaine que la vie actuelle, qui n'est qu'une transition, qu'un état métamorphique. La vie future, c'est la place que la volonté a gagnée par son travail et qui se trouve marquée d'avance dans l'insondable continuité : là chacun ira récolter ce qu'il a semé. La vie future, chacun la porte inconsciemment en lui-même, comme la graine renferme en elle sa force germinative : chaque être, en mourant, veut continuer à vivre.

Mourir, c'est donc refiwe sous Une nouvelle forihe. C'est ainsi que la graine, si elle atait un latlgage èl la conscience d'elle-tnênie i pourrait nous dire que, après avoir été détachée de son corps, de sa tige nourricière qui va pourrir sous terre, elle consertëj non-seulement Id voldtlté ou là force de rejjroduire les caractères de son espèce, tnais qu'elle cbtltient en elle-mênie les germes du pèrfectionilëtiient que la culture lui â cotnmuniqué pendant la vie dU corps végétal.

Que deviendrait la progression, manifeste partout, si ce qui est vrai pour le végétal faè l'était point pdur l'animal et pour l'Iioiiime? — Nbti; sbUë peine de folie, l'immortalité de l'ândë, là perpétuité de la volonté individuelle, la continuité de la vie ne peut, ne doit, poUrpersoniië, faire l'ombre d'un doUtë, pas même pour ceUx qui, à juger par la siiiguldHtë de leurs arguments, désireraient que la nidrt fût le coilimenceméht d'un sbtnmeil sans t*éve, d'uti sommeil éternel.

En résUliiê> l'uUité de plan suppose l'unité dé pensée^ Une volonté Unique. La volbtité humaine s'est librement aàsbbiéë , par soU travail d'assimilation, à une volbnté Unique, à la volotité suprême ; elle est sa coopérâtricé^ danè lêâ limitée de ëeë mb j^eris,

LA VOLONTÉ BN POSSESSION D'ELLE-MÊME. i07

qu'il ne tient qu*à elle d'élargir, et, dans celte impérissable assodation, elle marchera sur les traces de soil incoiDparablé modèle immortel.

La volonté sollicitée, d'une part, par les tyranniques instincts de l'animalité, de l'autre, par la conscience unie à la raison, la liberté oscillante entre deux centres d'attraction d'inégale puissance, et se pondérant elle-même, par le sentiment du juste et du vrai, avec toutes les volontés individuelles qui l'entourent, n'est-ce pas là l'image dd vrai système du monde?

Que le commun centre de la justice et de la vérité éternelles, dont l'effet attractif se fait sentir, dans faotre être, par l'union de la raison et de la conscience, que ce centre de tous les centres d'attraction ' s'appelle Dieu ou loi de la Nature^ il n'y a là rien qui puisse nous émouvoir. Il y a là bien mieux qu'une question de dogme : c'est notre propre personnalité qui est en jeu; c'est notre volonté elle-même, qui, par son travail, par ses actes, va s'identifier avec la volonté suprême.

S'il existe quelque part, dans l'infini de l'espacé.

1 . Le eenlre de loué les ceutres d'attractiou doit, mémo dans l'ordre physique, être tout à fait immatériel^ comme nous Tavons montré plus haut, p. 7 1 .

une humanité douée d'une aussi bonne volonté, ses membres jouiront d'une paix perpétuelle. Dans leur union, ils s'appliqueront à scruter les secrets de la Nature, à en utiliser les forces, à vivre sains d'esprit et de corps, en un mot, à vivre heureux. La parole sera toujours d'accord avec l'acte. Le mensonge, l'injustice, l'iniquité leur seront inconnus ; et si, par suite des inégalités naturelles, il y a, parmi eux, quelques malfaiteurs , ils seront traités comme atteints d'infirmités morales, jugées toujours plus graves que les infirmités du corps. Ils n'auront donc besoin d'aucuu Code de lois ; mais ils auront des hospices pour les infirmes de l'âme. Cette humanité-type n'aura même pas d'histoire,'puisqu'elle n'a ni guerres, ni crimes publics, ni drames sanglants à enregistrer, et que ceux qui prétendraient se faire valoir par d'autres moyens que par la supériorité intellectuelle et morale seraient, suivant la portée de leurs actes, regardés comme des comédiens ou traités comme des aliénés.

Une espèce humaine, ainsi perfectionnée, existct-elle réellement? C'est possible, c'est même trèsprobable. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que ce n'est point. la nôtre. Rien n'est plus facile à démontrer.

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