‹ L. Tieck et le Théatre espagnolChapitre 35 sur 108 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

Evolution de Tieck — Mysticisme et inaction 61

Après avoir, dans sa comparaison des deux Phèdres, déclaré l'inspiration de Calderon toute religieuse, ou, dans sa Lettre à Fouqué (1806), célébré l'art fantastique et musical, l'enthousiasme religieux ou national, le pathétique, le mouvement et la vie de son théâtre, G. Schlegel allait rendre un nouvel hommage au poète vénéré, et se préparait à un double effort '. Des esprits curieux s'inquiétaient de ses retards : « Quand donc paraîtra la suite du Shakespeare et de Calderon ? » * demande W, Grimm à Malsburg. Le deuxième tome, qui devait paraître en 1803, ne vit le jour qu'en 1809. Il contenait Die Brûcke von Mantible et Der standhafte Prinz.

Les conférences que G. Schlegel fît à Vienne en 1808 et publia l'an d'après reprirent, en ce qui concerne le théâtre espagnol, les thèmes et les développements de l'article de VEuropa. Cependant G. Schlegel a lu Bouterwek et profité de sa science. Il distingue ' trois périodes dans l'histoire de ce drame, caractérisées par Cervantes, Lope et Calderon. Cervantes est un des créateurs. Son Trato de Argel pêche par l'excès du récit, la maigreur de l'ensemble et l'insuffisant relief des figures ; la Numance est digne de la tragédie antique et y)rouve surabondamment que Cervantes eût pu se donner un génie dramatique. Lope a écrit infiniment, mais un petit nombre de pièces suffit pour se former une idée

t. Voir l'étude de cette traduction et en général des rapports de G. Schlegel avec la littérature espagnole dans El. Miinnig, Calderon, etc., p. 19 sq. La Dévotion à la Croix {die Andacht zum Kreuze) fut traduite par J. F. L. Menzel en 1811 (Bayreuth, 8").

2. Briefwechsel der Gebriider Grimm nnd E. 0. v. der M&lshurg, p. 219 (1806).

3. A. W. von Schlegels Vorlesungen iiher dramatische Knnst nnd Lilleratur, Dritte Ausg. von E. Bœcking, Leipzig, 1846, II, p. 375 sq. (ch. XXXV).

6a L. Tieck et le Théâtre espagnol

de son art : « Il n'arrive jamais à des hauteurs extraordinaires, ni à des profondeurs inconnues » * ; ses pièces historiques ont une certaine rudesse qui n'est pas sans caractère ; ses comédies de mœurs sont d'une fine mondanité et renferment beaucoup d'esprit. Les défauts sont la prodigalité, une invention sans frein et une mise en œuvre négligée, le manque de profondeur et de nuances.

Les autres poètes n'ont pas davantage atteint la perfection. Seul Galderon représente l'apogée du drame espagnol. Le critique examine avec une information convenable la production dramatique du poète espagnol. « Parmi cette surabondance d'œuvres il n'y a rien de jeté au hasard, tout est mis au point d'après des principes sûrs et conséquents avec les intentions artistiques les plus profondes et dans la parfaite maîtrise de son art *. » Certains considèrent le pur et grand style de cet art romantique comme une manière et ces hardis envols de la poésie jusqu'aux limites de l'imaginable comme des égarements. Personne ne peut rester insensible à son art. 11 est avant tout homme de théâtre; l'effet dramatique est à ses yeux l'essentiel, et pourtant tout est chez lui poésie éthérée .

G. Schlegel distingue quatre classes de comedias qu'il caractérise : représentations d'histoires sacrées d'après l'écriture et la légende ; pièces historiques ; pièces mythologiques ou sorties de l'imagination du poète ; enfin tableaux de la vie de société et des mœurs modernes. Celles qu'il admire le plus, ce sont les autos,

1. Voir les mêmes phrases dans l'article de l'Enropa, plus haut, p. 26.

2. Vorlesungen, p. 385. Voir aussi plus haut, p. 26-27, l'article de l'Europn.

Evolution de Tieck. — Mysticisme et inaction 6Î

à cause de leurs allégories et de l'enthousiasme religieux qu'ils expriment.

Les caractères de Galderon sont ceux de toute son époque ; il y eut alors une véritable école poétique dont Galderon est le plus pur représentant. L'Espagne tout entière fut une école d'héroïsme et de foi, et c'est pourquoi elle engendra ce génie admirable. (^ Si le sentiment religieux, le courage et la bravoure des héros, l'honneur et l'amour sont les fondements de la poésie romantique, il fallait que l'Espagne, qui était née et qui avait grandi sous de pareils auspices, prît le vol le plus hardi *. » De là, sur la scène de Galderon, tout ce merveilleux, cette pureté, cette âme musicale, ces couleurs et parfums, cette harmonie des mètres les plus variés, la délicatesse de ces jeux ingénieux, la magnificence des images et des comparaisons. Même les comédies de mœurs sont pleines de ce charme merveilleux qui enveloppe le comique et transforme la vie nationale. Tous les sentiments de son théâtre, amour, honneur et jalousie sont des principes idéaux, que seul le gracioso a le droit de parodier. « Toute sa poésie, quel que soit le sujet, est un infatigable hymne d'allégresse sur les splendeurs de la création : aussi chante-t-il avec un ctonnement toujours nouveau et toujours joyeux les productions de la nature et de l'art humain, comme s'il les voyait pour la première fois dans leur premier habit de fête» *.

G'est donc comme poète espagnol, merveilleusement représentatif du génie de sa race et de nation, c'est comme poète chrétien, c'est en somme comme un poète splendidement romantique que G. Schlegel célèbre avec tant d'enthousiasme Galderon.

Page 1