‹ L. Tieck et le Théatre espagnolChapitre 40 sur 108 · Panthéon, t. III, 1" fasc, p. 140 sq · texte numérisé non relu

Panthéon, t. III, 1" fasc, p. 140 sq

2. Alt-englisches Theater oder Snpplemenle zum Shahspenr. Ubersetzt und hrgc;. von L. Tieck, I, Bd. Realschulbuchhandlung, 1811. p. I -XXI II, 'préface de la première partie. 2° vol., p. III-XIV, préface de la deuxième partie. Ces études furent publiées avec d'autres sur le même sujet dans l'article des Kritische Schriflen : Das alt-eiiglische Theater, I, 217, sq.

Evolution de Tieck. — Mysticisme et inaction 73

seul peuple et une seule civilisation. ïieck considère à son tour le moyen âge comme l'heureuse époque, où les fêtes populaires, les tournois, les grandes assemblées, la vie particulière des corporations et l'esprit républicain de la bourgeoisie, la chevalerie et la religion avaient créé une ample et harmonieuse unité dans l'Europe morcelée. Mais cette poésie va se disloquer, s'éparpiller, se dégrader et se parodier ellemême. La rupture fondamentale de la conscience de l'humanité, que Schiller reportait aux débuts de notre ère, ne date d'après Tieck que de la fin du moyen âge. Dès lors, chaque pays élabore une poésie particulière et nationale, « provinciale, pourrait-on dire». N'ya-t-il pas un moyen de retrouver cette unité perdue ? C'est l'art, disait Schiller, c'est la poésie, disait Fréd, Schlegel, c'est le théâtre, précise Tieck. Le théâtre est resté l'unique moyen pour rapprocher les hommes en une même jouissance et une même édification : il est né de ce besoin d'unité et de communion. Aussi le théâtre a-t-il suivi depuis le moyen âge une évolution régulière et ininterrompue.

En Espagne, il est sorti spontanément des réjouissances populaires. Il a gardé les traits du peuple luimême : le ton, la simplicité, les sujets, qui sont des contes, des légendes, des sujets d'histoire espagnole. L'honneur, l'amour, la religion sont les motifs principaux de l'inspiration de ce théâtre ; par là, il est profondément national. Tieck se contente donc de répéter les formules de G. Schlegel.

C'est cette forme d'art qui se retrouve dans toute sa perfection chez Calderon. G. Schlegel avait divisé son œuvre en comédies d'intrigues, pièces chevaleresques, les pièces à grand spectacle et les drames religieux. Tieck omet les Fiestas : Calderon, dit-il, a fait une co-

médie d'intrigue, qui est une admirable œuvre d'art, un drame où revivent en une merveilleuse musique les légendes héroïques et chevaleresques, mais, dit-il encore d'après Schlegel, ses chefs-d'œuvre, ceux qui enthousiasment et ravissent l'âme, sont ses légendes religieuses. C'est donc le poète religieux qu'il préférait alors : « La foi religieuse, l'enthousiasme, la beauté musicale donnent son plus bel éclat à la poésie espagnole. » Sauf quelques égarements sans gravité, cette inspiration religieuse,poétique et nationale s'est conservée jusqu'à nos jours dans le théâtre espagnol.

La forme de ce théâtre intéressa particulièrement notre poète ; il en fît une vaste architecture où s'opposent des masses d'ombre et de lumière, où tout est antithèse, mais où les antithèses les plus hardies se balancent harmonieusement, où les caractères s'opposent aux caractères, les discours aux discours, les actions de l'homme au destin, durement, sans transitions, par des coups de théâtre et des péripéties frappantes *. La structure du drame avait dès le début éveillé la curiosité de l'auteur dramatique, qui cherche à surprendre chez Galderon ses procédés et le secret de son art.

En 1803, Tieck avait déjà ébauché un parallèle entre Shakespeare et Galderon. En 1811, il oppose à nouveau le théâtre anglais au théâtre espagnol*. Ce sont, dit-il, l'un et l'autre des drames nationaux ; chacun reflète

1. Kr. Schriften,l, p. 220. Tieck voyait dans la division tripartite du drame espagnol un haut symbolisme : « Ce sont les Espagnols, disaitil dans le Phantasus (1812), qui ont atteint la plus grande perfection dans la division de leurs pièces ; elle exprime dans leur drame la division même de l'Idée : thèse, antithèse, synthèse. » C'est pourquoi ce théâtre penche vers l'allégorie. Ce n'est là d'ailleurs qu'une boutade. (Phantanas, éd. de Vienne, 1818, t. 1, p. 150 sq. ou Schriften, IV, p. 125 sq.)

Page 1