vol., Braunschweig, 1770 sq
2. Dresden, Leipzig, 1783. Cf. encore quelques essais isolés dan» Breymann, Dit Calderon- Literalur, p. 79 sq et passim.
Louis Tieck, — Son évolution vers Calderon
L'école nouvelle, que réclamaient, dès la fin du xvin" siècle, les appels de jeunes et ardents critiques, allait trouver dans cette poésie lointaine de l'Espagne des charmes émouvants, le pittoresque de la vie réelle, les ardeurs des passions sanglantes, les rêves mystiques et guerriers, une admirable inspiration lyrique et des puissances d'idéal merveilleuses qui répondaient d'emblée à l'art de leur nouvelle doctrine et enthousiasmèrent les jeunes et troubles imaginations. Le représentant le plus complet du romantisme allemand est sans conteste L. Tieck, talent délicat et passionné, souple et audacieux, qui eut, pour son malheur, à la fois les dons les plus précieux du poète et du critique, et qui contribua, autant que les Schlegel, à conduire la littérature nouvelle dans les voies où elle allait désormais librement évoluer. C'est Tieck qui annonça pour la première fois l'évangile calderonien.
Tieck était alors à un moment décisif de sa route. Las de l'Aufklârung et de toute sa fausse, étroite et pauvre littérature, il avait découvert dans les conceptions de ses nouveaux amis des tendances analogues à
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ses propres rêves, dans le passé de l'Allemagne un immense épanouissement de poésie romantique, et dans les poètes de l'étranger des trésors de mysticisme et de beauté profonde et fantastique. Le sens secret de la vie et les jeux de l'imagination s'animaient mystérieusement dans l'œuvre des poètes, qui dévoilait désormais des vérités encore insoupçonnées. Peu importent la forte organisation des caractères et l'intérêt dramatique ! Peu importent le naturel de l'action et les réalités individuelles ! Peu importe en somme toute réalité! Le poète sait voir, autour des marionnettes qui s'agitent dans le monde et constituent l'apparence extérieure de l'humanité, la poésie infinie et impalpable, la poussière brillante de rêve et de mystère où flottent les êtres, l'âme même des choses. Des puissances merveilleuses s'éveillent, le royaume des esprits s'éclaire aux yeux de l'initié. L'idéal apparaît désormais comme un monde nouveau, un monde plus poétique et plus vivant que celui des hommes de chair et d'os ; et c'est dans ce monde d'art et de rêve que vont habiter désormais les fantaisies des romantiques.
Calderon allait apporter à l'idéalisme de la jeune génération un plus riche aliment. 11 avait déjà conçu cette identification suprême de la vie et du rêve, qui était pour Tieck le symbole admirable du monde. 11 avait chanté les martyres et les bienfaits de la foi, les luttes de la raison contre la divinité, la poésie des légendes chevaleresques ou antiques: et ses héros même les plus actuels et les plus vivants sont enveloppés d'une atmosphère de mystère et de passion qui leur donne la parfaite dignité de l'art et le parfum des cultures orientales. Calderon était plus exotique et plus romantique que Cervantes lui-même qui avait conduit notre poète à l'Espagne, et allait, plus que Cervantes et Shakes-
peare, précipiter une évolution depuis longtemps préparée.
Pourtant, on ne se fait point en un jour une âme nouvelle. Tieck était trop profondément travaillé par l'action déjà ancienne de Shakespeare et de Cervantes pour se donner tout entier et subitement à son nouveau culte. 11 avait traduit la Tempête (1796) et le Bon Quichotte (1799-1801) ; autour de lui, ses amis romantiques avaient gardé l'idéal de leurs débuts, la conception d'un art complet, universel, réaliste et transcendantal, vivant et fabuleux; et c'est à cette époque l'art et le nom de Shakespeare qui dominent toute leur enquête critique. « Le centre de mon amour et de ma connaissance, dit Tieck, est l'esprit de Shakespeare auquel je rapporte tout involontairement et souvent sans en avoir conscience ; tout ce que j'apprends a des rapports avec lui, tout l'explique, quand ce n'est pas lui qui explique les autres êtres; c'est pourquoi je l'étudié incessamment. Tout ce qu'il y a de divin, en Grèce ou en Espagne, dans notre temps ou dans les plus anciennes traditions du monde préhistorique. . . tout m'apparaît à son image. . . tous les drames des autres sont des drames qu'il a oublié d'écrire '. » Dans un autre domaine, le roman, Cervantes excitait aussi toutes les curiosités par la singulière antithèse de sa nature, le contraste entre son tempérament réaliste et son art romantique et l'énigmatique mystère de son œuvre. Mais chez tous les hérauts de la poésie romantique se manifeste, dès 1800, un esprit nouveau, à qui ne suffisaient plus les
1. Briefe iiber Shakespeare (1800, Kr. Sch., I, p. 141). C'est à quoi laisait plus tard allusion Grillparzer : « Lorsqu'il (Tieck) a mis comme lunettes Shakespeare, il voit les choses les plus magnifiques. » (Ed. Necker, t. XIV, p. 83.)
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idées de la première heure ; cet idéal sublime, Galderon seul pouvait le satisfaire. En Galderon Tieck devina un génie plus moderne : c'était le génie même du romantisme. ïieck l'aima, nous conte R. Kopke *,pour la richesse de son imagination, cette curieuse communion du sensible et du suprasensible qui est profondément espagnole, les miracles de la foi, l'intérêt qu'il porte aux choses catholiques. Ce sont les drames religieux et philosophiques de Galderon qui frappèrent d'abord l'attention des néophytes. On ne saurait voir là l'effet du hasard. Tieck en particulier était alors sur la voie d'une crise religieuse qui faillit être très grave.
Il est difficile de savoir, de science certaine, si Tieck s'est converti véritablement au catholicisme. Les témoignages de ses proches et de ses contemporains semblent dès l'abord décisifs ; pourtant l'argumentation de Kôpke est faite pour ébranler la conviction ; les déclarations postérieures de Tieck, ses nouvelles dirigées contre la contagion religieuse, sont la plus suggestive des réfutations *. Quoi qu'il en soit, Tieck traversa taut au moins la pensée catholique. Wackenrodcr avait donné à ses nostalgies religieuses des tendances mystiques que fortifièrent encore des influences comme celles de J. Bœhme ou de Tauler. Le drame de Galderon ajoute à ces attirances la séduction de sa poésie et de son enthousiasme, de ses formes étranges et de sa nouveauté. G'est désormais aux yeux de la jeune école le drame du monde lui-même, du dualisme universel, où l'ombre et la lumière, le réel et l'idéal s'unissent et se confondent dans le mysticisme poétique de la foi méridionale.