TICUNAS
Les malocas (hameaux) de cette tribu sauvage s'étendent depuis les rives du Putumayo, au Pérou, jusqu'au Solimôes, sur la rive gauche.
Dans cette région, les Ticunas sont plus ou moins civilisés et, quoique originaires du Brésil, ils se sont enfuis au Pérou à cause de la persécution dont ils étaient victimes autrefois; aujourd'hui ils sont plus nombreux dans ce dernier pays.
Ils croient à la métempsycose et pratiquent la circoncision pour les deux sexes ; le plus souvent la mère est le ministre de cette cérémonie, toujours accompagnée de fêtes.
Ils sont d'une nature paresseuse, laids, d'une taille peu élevée, musculeux; leur tête est grosse, avec une ligne tatouée noire depuis le nez jusqu'aux oreilles. Ils se parent de colliers de dents de taitetu, de bracelets à l'avant-bras faits d'une rosette de plumes jaunes avec trois très longues à'Arara vermelha {Ara Macau) qui en ressortent.
Ces sauvages portent toujours des jarretières faites d'un tissu de coton et de dents de taitetu, semblable à celui des Pariquys,de la rivière Jatapu, et cachent leurs organes sexuels dans un petit sac, nommé chypayâ, porté comme un suspensoir.
Les femmes portent de grands colliers de grains, des bracelets et des jarretières de coton, parées de rosettes de plumes et d'imitations de crapauds, faits de l'endocarpe d'un Astrocaryum; elles cachent leurs parties honteuses au moyen d'une bande de coton teint d'urucu.
L'expression de leurs yeux est toujours bonne et aimable.
Les femmes subissent une douloureuse épreuve à l'apparition des premiers symptômes de la puberté, c'est-
à-dire quand elles passent à Tétat de hiéboach (i) que les Tupys nomment cunhd-mucu (2). Lorsque les vieilles femmes de la tnaloca savent qu'une jeune femme est nubile, elles préparent une petite chaumière isolée et y conduisent en procession la vierge qui y reste pendant quarante-huit heures avec quelques aliments Ce temps passé, on la met dans un bain d'une teinture deg-enipapo (Genipa americana), puis les matrones lui versent sur la tête le lait d'un Ficus (apuhy), qui, en se coagulant, forme avec les cheveuxun emplâtre.
Alors le page, prédisant le sort de la pucelle et chantant, se met à lui arracher les cheveux, opération bientôt imitée par les vieilles femmes qui, l'une après l'autre, passent près de la nubile, pendant que deux hommes, à l'extérieur, frappent sur des tambours.
Quand le sommet de la tête est piroca (chauve), on la couvre d'une espèce de coiffe faite de petites plumes jaunes de yapy (cassicus) et garnie au sommet par les longues plumes rouges de Varara. Ainsi parée, la jeune fille quitte la chaumière, suivie de tous les sauvages et les matrones, armées de branches vertes, la fouettent, pendant que la victime doit, boire du chtchâ, liqueur enivrante faite avec du jus de manive. Après quelque temps d'une douloureuse promenade, elle est conduite à la maison, où l'attend un nouvel hamac. La pauvre fille y tombe fatiguée, enivrée et s'endort.
Le sommeil de la victime est le signal d'une grande fête dans tout le hameau ; elle consiste surtout en danses et libations de chtchâ et, pendant que la folie bat son plein dans les rues, quelques vieilles femmes tamisent de la cendre sur le sol de la chambre où dort la jeune fille, afin que l'esprit malin, Mohohoh, ne puisse y passer sans lais-
(1) Hié, femme, boach^ enfant.
(2) Cunhan, f.mme, mbucu, complète, en état de se marier.
ser de traces et l'empêcher de s'établir là où la nature a préparé un nouveau sentier pour les jours de la jeune Indienne.
A son réveil, fêtes et cérémonies cessent; alors elle peut choisir comme époux celui qui lui plaît, car elle a prouvé qu'elle saura supporter les contrariétés de la vie.
La nubilité arrive parfois à l'âge de dix ans; le temps fixé pour la maternité est celui qu'il faut pour que de nouveaux cheveux repoussent et viennent parer son front. On dit qu'autrefois le tuchàua (principal) jouissait dnjus primœ noctis; aujourd'hui, il ne reste plus de traces de cette coutume.
La nature belliqueuse du peuple ticuna perpétue un usage effrayant pour les étrangers qui l'ignorent. Lorsqu'un étranger arrive au hameau, les hommes se placent sur deux rangs à la porte du tuchàua (principal) et, armés de murukus empoisonnés, font semblant de blesser l'étranger; il faut que celui-ci écarte les armes avec les bras et passe entre les rangs pour pénétrer dans la maison du tuchàua.
Voilà, en résumé, les coutumes principales de ces Indiens qui préparent le urary, le poison connu comme le plus énergique et le plus redoutable. Le petit village de Camucheros, situé sur la rive gauche du Maranon, en est le principal centre de production. Ils nomment les deux plantes qu'ils employent dans sa composition guré et caticunâ (i). Le guré est un Strychnos et le caticuna une Menispermacée. Quand on veut préparer un poison très rapide et mortel, comme pour la chasse au jaguar, on ajoute le Coccullus,
(i) Ce sont le ramu et le pani des Péruviens.
(i) Ils placent leurs défunts assis, avec leurs armes brisées et des fruits, dans des iukaçauas (urnes funéraires). Après Tinhumation ont lieu de grandes fêtes, suivies de libations.
Les descendants de ces Indiens, qui sont restés au Solimôes, font depuis très longtemps un grand commerce de ce poison, qui est beaucoup falsifié, à cause qu'on y ajoute d'autres plantes, comme Vuirary-rana (Cocullus). Des négociants le transportent au Pérou, pour vendre à d'autres tribus, et pour le Para, d'où il est expédié à l'étranger. On le répand aussi au Japurâ, où on le rencontre avec celui des Miranhas. Aujourd'hui, pour les Indiens, curare ticuna signifie poison falsifié.
L'arme de chasse des Ticunas est la sarabatana; elle est la plus grande et la plus lourde de toutes celles que les Indiens de l'Amazone employent; elle a 3 à 3"^,5o de long; l'embouchure a o'", 14 de long et o"^,o6 de diamètre à la base et o*",o2 au sommet Elle est faite de la même façon que celle des Conibos, mais en diffère par le poids, la forme de l'embouchure et la taniça (1); celle-ci, quoique provenant de la même liane uambé, a les bandelettes plus étroites et plus imbriquées.
Ces dimensions sont celles des plus grandes armes; notons cependant qu'elles ne sont jamais inférieures à 2"^,5o. La longueur est toujours en raison directe de la portée de la petite flèche qu'on doit projeter.
Le carquois le plus vulgaire est un cylindre fait d'un tissu d*uarumà (Marantha) nommé tamoatâpirera (2) recouvert à l'extérieur de poix, non seulement pour le durcir, mais encore pour éviter que la pluie ne mouille les flèches. Ces carquois n'ont pas de couvercle et ont o"^,25 de long et o"^, 12 de diamètre; la frange qu'on met à l'intérieur pour retenir les flèches est aussi longue que ceux-ci.
Ils portent en bandoulière un petit sac fait de l'écorce
(i) Bancies très minces faites de l'écorce d'une liane, \q uambé) de ce mot on créa le verbe portugais entaniçar.
(2) Tamoatâ, poisson de ce nom, genre Cataphractus, clpirera, peau.
du turury[\^y ayant du côté opposé à la ficelle qui le suspend un petit trou par où Ton retire la sumauma qu'il contient ; un petit pot plein d^uiraêry enveloppé dans un morceau de la même écorce, et une petite cuiller faite de taquara, pour retirer le poison. Leurs petites flèches sont un peu plus longues que celles des Conibos ; elles ont toujours le bout acuminé et incisé, afin de rester dans la blessure, mais ne sont empoisonnées qu'au moment de s'en servir.
Tribus du fleuve Solimôes et ses affluents.
MIRANHAS
Ces sauvages vivent sur les bords de la rivière Japurâ, affluent du Solimôes, et forment une des tribus les plus nombreuses du Haut-Amazone, bien que les Messayes, descendants des Omaguas, l'aient décimée comme les regatôes (2) le font encore.
Considérés à tort comme des anthropophages, les Miranhas sont très dociles, travailleurs et aimants. Les civilisés profitent de ces bonnes qualités pour s'emparer, soit par violence, soit par de fausses promesses, de leurs enfants, qui périssent en général quelque temps après leur enlèvement. Séparés des leurs, ils meurent de la nostalgie.
C'est également la seule tribu qui comprenne l'dmour de la patrie. Quand on sépare les membres d'une famille, ils deviennent la proie d'une tristesse invincible, qui se termine presque toujours par la mort.
La tribu est si grande qu'elle possède plusieurs subdivisions, telles que : Miranha-Ereté, Miranha-Caparana, Miranha-Pupuna, Miranha-Segé et Miranha-Tapiyra.
(1) Il ne faut pas confondre ce nom avec le même que porte la spathe du Manicaria saccifera Mart., palmier du Bas-Amazone
(2) Marchands ambulants.
La pêche et la chasse sont l'occupation ordinaire des Miranhas, car le labourage est presque délaissé, à cause de la vie nomade que la persécution leur a fait adopter.
On les croit anthropophages et cette réputation, qui n'a jamais été démentie, les oblige à vivre comme des nomades, ne mangeant parfois que des écorces d'arbres et des palmitos ( i). Ils font un usage fréquent de Vipadu (2) qui leur permet de jeûner pendant très longtemps.
Dans leurs fêtes, ils font usage d'une boisson rebutante et toxique, qu'on prépare de la manière suivante : On cuit les jeunes pousses du tabac (Nicotiana) et on les presse jusqu'à ce que le jus qu'on en retire prend la consistance d'un sirop ; puis on y verse de la cendre tamisée de racines de mumbaca (Astrocaryum fnumbaca Mart.) mêlée à de l'eau et on laisse cuire jusqu'à ce que le produit ait la consistance d'une pâte, dont on fait des boulettes qu'on laisse sécher. Les jours de fêtes on délaye ces boulettes dans de l'eau et on obtient une boisson dont le pouvoir enivrant est tel qu'on ne la boit qu'à petits coups.
Les hommes se percent les oreilles et les femmes la partie supérieure des ailes du nez.
Ils ne font pas grand usage de l'arc ; leurs armes de
(1) Chou palmiste.
(2) Vipadu {Erythroxylum coca Lam.) est une plante nommée cuca au Pérou, où elle est en usage aussi bien parmi les Indiens que dans l'armée, pour combattre la faim. Elle a des propriétés narcotiques, stimulantes et très nourrisantes ; en infusion on l'emploie contre les diarrhées, mais prise à haute dosse elle est préjudiciable à la santé. Au Pérou, les Indiens la prennent avec de la Uucta^ cendre d'épines de certaines plantes, et pour un acullico (portion que Ton mâche) on prend une petite quantité, qui remplit le creux d'une joue; l'usage continuel de la cuca donne à la joue une enflure qu'on nomrcï^ piccho. Les Miranhas l'emploient également, mais le réduisent en poudre et le mélangent avec des cendres des bourgeons deembauba
Cecropia) pour Tassaisonner. On réduit la préparation en petites boules qu'on porte dans la bouche, pour combattre la faim; mais ils le font d'une manière immodérée. L'usage continuel et à grandes doses de cette substance a une grande influence sur l'individu qui petit à petit perd la raison et vit presque continuellement dans un état léthargique dont il est très dangereux de le tirer subitement.
guerre sont le kuraby, le municu et le cuidaru. La sarabatana sert pour la chasse. Toutes leurs armes sont empoisonnées, excepté le cuidaru, qu'ils nomment bcgug.
Cette arme, portée par d'autres tribus du Brésil, est le tacape du regretté poète Gonçalves Dias.
Cependant, il y a une différence entre le tayapé et le cuidaiu ; le premier est un instrument de chef et la hache qu'il porte présente la forme d'un croissant; le second est une massue guerrière ayant la hache différente.
Ils portaient à la poignée des parures en fil de coton, avec un cordon ressemblant à la dragonne de nos épées ; quoique modifiées, ces instruments ont gardé leurs anciens ornements.
Tacape est dérivé de itayapé, mot composé de itâ, pierre, etyape\ massue, que la corruption, les fautes de prononciation et même les erreurs typographiques ont transmis corrompue Gonçalves Dias, qui la traduit ainsi : tataetpé, dans le feu (i), c'est-à-dire durci dans cet élément.
Autrefois et même encore aujourd'hui quelques tribus portent leur massue armée au sommet d'une hache en pierre. Il est vrai que l'époque de la pierre estpassée et que ces armes sont aujourd'hui d'un bois dur passé au feu, mais elles ont conservé leur nom primitif.
Suivant la tradition des anciens, ces armes ont deux formes et par conséquent deux noms : la tamarana et le cuidaru.
La tamarana est cylindracée, à la poignée aplatie ou avec des angles à l'autre bout, faite d'un bois dur et pesant, vernie ou parée de dessins creusés avec des dents de cutia {Cavia). Le nom est dérivé de //a, pierre, ma, tige, rana, semblable, faux, ce qui signifie : massue pesante comme si elle était en pierre.
(i) Gonçalves Dias, Cantos, 3°»«éd., i86o, p. 417, note à la p. 4.
Le cuidaru est du même type mais plus court, tout cylindracé, atténué à la poignée. Il a la forme de la massue d*Hercule et est orné comme la tamarana.
Le mot est très bien adapté à l'arme dont se servaient les anciennes tribus ; on le traduit ainsi : ker, bout, ita, pierre, ru, porter avec soi, c'est-à-dire ce qui porte une pierre au bout, par allusion à l'ancienne hache de pierre qu'elle portait au bout et qui est remplacée aujourd'hui par le plus gros volume de Tarme.
Parmi les armes en usage chez les Miranhas, la plus utile est sans conteste la sarabatana, employée à la chasse qui leur fournit la nourriture.
Celle des Miranhas Carapanâs, que nous avons vue, est assez semblable à celle des Ticunas, mais elle est plus petite ; son embouchure est représentée dans cet ouvrage.
Leurs carquois, qui sont parfois semblables à ceux des Ticunas ou même de vrais ticunas qu'ils achètent, sont les plus grands que je connaisse ; ils contiennent toujours les flèches avec le ykaytena (nom qu'ils donnent à Vuiraêry).
Les carquois sont faits d'un bois léger qu'on perfore en lui donnant la forme cylindracée ; ils ont o"^,40 de longueur et o"^, 14 de diamètre; la partie inférieure est fermée au moyen d'un petit disque d'un autre bois collé avec de la poix et l'ouverture est fermée par un couvercle fait d'un tissu de ua?umd, recouvert de poix.
Près de l'ouverture on pratique une entaille afin d'empêcher que la corde qui le suspend ne s'échappe.
Les flèches sont placées dans une frange semblable à celle des carquois des Conibos, mais n'atteignant que le tiers inférieur du carquois et avec un seul tissu unissant les folioles au lieu de deux, comme celle des Indiens de rUcayale.
Le carquois est verni de rouge, avec de Vufucu {Bixà orellana) et de l'huile de castanha {Bertholletia excelsa) qui est employée par tous les Indiens pour vernir leurs armes.
A la guerre, dans les luttes corps à corps, les combattants font encore usage, outre la sarabatana, du kuraby. Le mot signifie entupy Aer, pointe, et oby, aiguisée.
Ces javelots, au nombre de sept, qu'ils portent en faisceau, ont le bout effilé, toujours empoisonné et sont placés dans des carquois pour les garantir de la pluie qui enlèverait le poison et pour éviter que les individus qui les portent se blessent.
Ils se composent en général de trois parties : la camaiua{i), la suumba (2) et Vitapuâ (3).
La camaiua est faite de la tige florale du Gymnerium sacharoides, dont un bout est garni de fils de coton couvert de poix et l'autre traversé par la suumba, faite de tnassarandyba [Mimusops elata) et portant au bout Vitapuâ ; le tout est renforcé par des fils de coton cirés.
Uitapuâ est long, de forme quadrangulaire, très effilé, avec des entailles afin que, par le choc, la pointe se casse. Il est enduit d'w/mer)^.
Dans les combats, les guerriers lancent avec la main cette arme meurtrière, dont le bout, en atteignant l'ennemi, se brise et reste dans la blessure.
Ces kurabys sont gardés dans un carquois de la longueur de la suumba et de Vitapuâ, fait des folioles des feuilles du cuiuâ {Attalea) disposés longitudinalement et imbriqués, liés en spirale par des fils de tucum {Astrocarium pulgaré), cirés, ayant à l'ouverture un petit disque percé de sept trous où l'on introduit les pointes ; de l'autre côté les folioles sont toutes réunies et attachées par le
(1) Tige de flèche.
(2) Huyb, flèche, ymb, fuseau.
(3) Itâ, pierre, fer, pua, pointe.
même fil, qu'on recouvre de poix et qui présente Taspect d une petite boulé.
Outre le kuraby^ ils portent encore dans leurs combats le murucu, qui est un grand kumby ou, pour mieux dire, une lance comme l'indique le nom indigène murucu, qui dérive de min, lance, et n/cw, longue. Celui-ci se coçipose quelquefois des trois parties de l'autre arme, mais en général il n'en possède qu'une : Vitapuâ ou le bout, fait d'un bois dur et pesant, se trouvant sur la même tige. On le porte seul, sans aucun étui couvrant le bout empoisonné.
Comme les guerriers de l'antiquité, les Miranhas se servent dans les guerres de boucliers arrondis, en cuir de tapir ou en bois léger, pour parer les kurabys des ennemis ; ils font également usage de murucus, dont le bout est couvert. La tige, qui a 2 mètres de long et o"^,25 de diamètre, va en diminuant d'un côté et porte de l'autre la suumba, où se trouve Vitapuâ empoisonné.
La tige est en muirapiranga {Caesalpinea), ainsi que la suumba, mais Vitapuâ est fait de pashiuba [Ireartea exorrhiia Mart.). L'une et l'autre sont fixées avec de la poix et la partie extérieure des emboîtures liée avec des fils de tucum.
On les garde dans un étui fait d'un tuyau de taboca [Bambusa) ayant les extrémités (dont l'une est fermée) consolidées par des fibres du même palmier, enduites de poix. Le diamètre de cet étui est égal à celui de la suumba, ce qui l'empêche de tomber; mais si, par hasard, il sortait de l'étui, il serait retenu par le fil qui l'attache à la tige.
Les Miranhas font le vrai uiraêry, avec le uirary reté (Strychnos toxifera) qui est le plus fort. Ils les conservent dans de grands pots à moitié peints en rouge.
UAUPES
Ces sauvages habitent les environs de la rivière Ucayary, qui se jette dans le Rio-Negro; ils sont divisés en quarantedeux hameaux (malocas) par divers affluents ; ils portent habituellement le nom du lieu qu'ils occupent, mais sont plutôt connus sous le nom générique de Yaupés, d'où provient également celui de la rivière Yaupés.
Ces hameaux sont divisés en quinze missions, établies en vertu de l'ordre du Gouvernement provincial du 11 février i853, par le missionnaire frère Gregorio-José Maria de Bène, pendant l'administration de la province par M. Bento-Francisco Tenreiro Aranha, d'après l'avis du chanoine vicaire général, le révérend père Joaquim Gonçalves de Azevedo, plus tard évêque de Goyaz et archevêque de Bahia.
Ces missions sont les suivantes :
Nom indigène Patron.
Iracuà-Ayba. S. Francisco das Chagas.
Yauara pecona (i). S. Antonio de Lisboa.
S. Jeronimo. Conceiçâo de N. Senhora.
Yuquirana pecona (2). S. Domingos.
Yaurité (3). S^^ Anna.
Yanty pecona (4). S. Paulo Apostolo.
Tucano. S. Miguel Archanjo.
Pacu Caxoeira (5). S. SebastiSo.
Araçapury (6). S. Joâo Baptista.
Mocura (7). Sagrado Coraçâo.
(1) Yauara, chien, pecona, membre viril.
(2) Yuquirana, cigale.
(3) Onça, jaguar.
(4) Yauty ou jaboty (iestuto).
(5) Chute d'eau du poisson pacu.
6) Araçà (Psidium) puru, emprunté.
(7) Gambà (Opposufn).
Nom indigène. Patron.
Mutum-Caxoeira (i ). S*» Cruz.
Cubio (2). N» S" das Dores,
Tiquié (confluent de la rivière Patriarcha S. José.
Uaupés) (3).
Piratapuya (confluent de la S. Gregorio Magno.
rivière Apapory).
Caruru-Caxoeira (4), S. Fidelis, martyr.
Sur la rivière Ucayary sont établis les Queianâs, Tananàs (divisions des nobles de la tribut. Ananas, Cobeuas, Peças, Piratapuyas, Carapanâs, Tapyiras, Cohydias, Tucandyras, Yacamis, Miritys, Beiyus, Ciboras, Puiupaiys, Pravassu;
Sur la rivière Tiquié, affluent de TUcayary, les Macunâs, Tiyucos, Tayassus;
Sur le Yapu-Paranâ, tes A rapassus ;
Dans TApapory, les Tucanos, Uacaràs, Piratapuyas, Deçanas ;
Sur la rivière Quiriri, les Ipécas, Gys, Coyas ;
Sur le Codairy, les Corocoros, Bahunas, Tatutapuyas ;
Et sur le Yuquira-Paranâ, les Mucuras.
Ces Indiens sont les plus industrieux de la vallée des Amazones et rivalisent avec les Mundurucus et les Araras pour les parures de plumes et avec les Mauhés pour les tissus de paille.
Nous croyons qu'ils descendent de l'ancienne tribu des Amazones, qui y est émigrée, comme nous l'avons dit dans un autre écrit (5).
Les études géologiques que nous avons faites dans l'an-
(i) Chute de l'oiseau de ce nom {Crax), (^) Fruit de ce nom {Solanum).
(3) Pirâj poisson.
(4) Caruru, plante (Podostemacée).
(5) Kxpioracdo e estudo do Valle do Ama\onas, Rio Yamunda, p. 55.
cien village des Amazones, que nous avons découvert, guidé par le muirakitan, nous ont prouvé qu'une grande inondation a étél^ cause de l'émigration des Indiens qui le peuplaient, ce qui s'accorde parfaitement avec la tradition qui existe chez les Uaupés et avec le chemin pris, selon les historiens, par les Amazones.
En signe de noblesse ils portent suspendus au cou par des cordes de poils de barrigudo [Logotrix Humboldtii), de gros chapelets de quartz, d'autant plus gros que les porteurs sont plus nobles ; l'archéologie nous prouve que cette même coutume se pratiquait également chez les Amazones, qui portaient les muirakitans suspendus au cou.
Nous ne décrirons pas les mœurs de ces Indiens, parce qu'ils ont été très fidèlement décrits par le naturaliste anglais Alfred Wallace dans son ouvrage très répandu : Travels on the Ama{on and Rio Negro.
Leurs armes, soit pour la guerre, soit pour la chasse, outre l'arc et les flèches empoisonnées, sont les kurabys et la sarabatana.
Celle-ci est la plus flexible et la plus mince, mais demande le plus grand soin et la plus grande habileté à la fabriquer. Elle ne se compose pas de deux pièces séparées et reliées ensuite, mais bien d'une seule pièce quoique double. Le bois employé provient du stipe d'un élégant palmier nommé pashiubay [Ireartea setigera Mart.).
On cherche deux stipes de la même longueur, mais d'un diamètre différent, qu'on creuse en enlevant le tissu fibrocellulaire, pour que l'un puisse envelopper l'autre ; on prend le plus gros, qui n'a pas plus de o"^,o35 de diamètre, on le nettoie extérieurement et on le perfore, laissant seulement la masse fibreuse ; puis on agit de même façon pour le plus mince et on les introduit l'un dans l'autre.
La perforation est pratiquée avec un tel soin qu'il ne lui reste aucune dépression et que l'adaptation est parfaite. Cette opération se fait après complet dessèchement à Tombre.
Lorsque les stipes sont adaptés Turt dans l'autre, on recouvre l'extérieur de bandelettes de uambé, enroulées en spirale et l'on ajoute à l'un des bouts une embouchure obconique, attachée au moyen de poix. A une distance de o"^,6o de l'embouchure on place encore une certaine quantité de poix, dans laquelle on fixe deux dents de cutia pour servir de point de mire.
Les sarabatanas ont 3 mètres de longueur.
Les carquois sont très jolis et très délicatement faits. Ainsi que les sarabatanas, ils sont doubles et se composent de deux tissus de uarumâ, unis l'un à l'autre par de la poix. Le tissus intérieur, nommé saracuravepora (trace de saracura), est simple ; le tissu extérieur est délicatement tissé, avec de minces bandelettes blanches et noires formant de jolis dessins dans la partie supérieure et en laissant l'intérieure sans tissu, présentant seulement les bandelettes qui ont servi à l'ourdissage ; elles sont couvertes d'un enduit de poix, puis peintes à l'indigo, dont la fabrication formait une des grandes industries de l'ancienne Capitania do Rio-Negro.
Les Uaupés ne portent pas de franges dans leurs carquois, mais ils y mettent de jeunes feuilles de xyris frisées formant une boule pour retenir les flèches. Cellesci sont faites des fibres épineuses qui restent attachées aux stipes de VŒnocarpus bataud Mart. après la chute des feuilles.
Ainsi préparées par la nature, ils ne reste plus qu'à effiler un bout, faire la petite incision pour affaiblir la pointe et enrouler à l'autre bout la monguba (Bombax ceiba), liée par une fibre très mince de tucum.
Ils portent toujours leurs flèches empoisonnées et préparées, ce qui fait qu'ils n'ont que le carquois. > Outre la sarabatana, ils ont comme armes de guerre de riches kurabys, qui sont les plus beaux et les mieux confectionnés de toute la vallée de TAmazone. Ces kurabys ont i"^,5o de long et la tige i mètre. Cette tige est faite de Gymfterium sacharoides ayant à un bout un tissu de coton ciré et à l'autre la pointe faite du bois de la pashiuba [Irearteà) et terminée par l'un des piquants dentelés que la raie {Rata) porte à la queue comme une arme dangereuse. Ces piquants ont quelquefois o"^,oo5-o"^,oo6 de longueur et sont munis de dents minces distinctement uncinées et très venimeuses.
Le côté le plus intéressant de ces kurabys étant la partie terminale, nous la décrirons plus minutieusement.
Cette partie est faite en bois de pashiuba et ornée au milieu d'un anneau fait de plumes jaunes et rouges provenant du croupion du yapu {Cassicus cristatus), qui sert non seulement à l'embellir, mais encore à lui donner la bonne direction, quand le kui^aby est lancé par l'Indien.
Au-dessus des plumes un fil de palmier, enroulé jusqu'à une certaine hauteur, sert à marquer non seulement la partie empoisonnée, mais encore celle où se trouve le dernier anneau préparé pour se briser. De ce point jusqu'au piquant il a o"^, i5 de long; toute cette partie est enduite d'une couche épaisse de uiraêry.
Ces kurabys, très meurtriers, font de larges blessures et leur piquant produit de violentes douleurs ; à la guerre ce sont des armes terribles. On les porte dans un petit carquois de o"^,3o de long qui cache seulement les pointes et les protège contre la pluie; les plumes émergent du carquois et en embellissent l'ouverture.
Il est fait des folioles du cuiuâ {Attalea) placées longi-
tudinalement et imbriquées, attachées d'un côté, de manière à ressembler à un cornet allongé. A l'extrémité opposée s'enroule transversalement une bandelette de uambé qui, avec des fils de tucutn, rattache les folioles et forrne l'ouverture du carquois ; celle-ci est entourée d'un cordon fait de poils de macaco barrigudo [Logothrix Hutnboldtii) terminé par un fil de tucutn^ qui sert à compléter cet ornement et à retenir, en les cachant, les bouts des bandelettes de uarumâ croisés qui forment un joli tissu et constituent le corps du carquois au-dessus des folioles.
Le côté opposé à l'ouverture est attaché par des fils de tucum qui retiennent les bandelettes; ces fils sont couverts d'une couche épaisse de poix mélangée avec la poudre de caragiru [Bignonia chica), ce qui donne au carquois une jolie couleur rouge-noire.
A l'intérieur on place sept tuyaux réunis ensemble, faits des mêmes folioles et qui reçoivent chacun un kuraby.
Ces armes sont celles dont se servent les Uaupés avec le uiraêiy.
Comme les Miranhas, ils font usage de boucliers très légers et arrondis, faits d'un tissu de paille, qui empêche le passage du kuraby.
D'autres tribus, outre celle des Tarianâs, de la rivière Uaupés, affluent du Rio-Negro, portent le muiucu-tnaracâ (lance-sonnette), mais non empoisonné.
Presque toujours cette arme est réservée spécialement au chef qui, pour exalter ses guerriers, l'agite en l'air en faisant sonner les grelots.
Elle se compose d'un seul morceau de muirapiranga de 2"^,o2 de long, ayant à un bout deux stylets et à l'autre un grelot fait dans la même tige.
La partie supérieure, depuis les deux pointes, est parée
de cercles gravés et de plumes alternées de sahys [Tanagra sp.).
Le grelot se fait en laissant le bois un peu plus épais en cet endroit et en y faisant deux entailles longitudinales de o"^,oo5 de largeur et en le creusant intérieurement; ensuite ce morceau de bois est chauffé, ce qui le rend flexible ; ils en élargissent les ouvertures et y introduisent quelques cailloux, qui y restent après que le bois s'est resserré en diminuant le diamètre de Touverture. Après introduction des cailloux, ils finissent Tarme en perfectionnant cette partie.
Le bruit de ce grelot est très sonore.
YURYS
Ces sauvages habitent les rivières Içâ, Yapurâ et TApapory et avec eux plusieurs missions ont été fondées au fleuve Solimôes.
Par les mœurs, les habitudes ils se rapprochent beaucoup des Passés. Ce sont de bons travailleurs et d'un caractère très affable.
Ils se tatouent la bouche d'une bande noire qui semble attachée par un cordon noir aux oreilles; celles-ci sont trouées.
Ils enterrent leurs morts accroupis dans des hikaçauas, grands vases en terre cuite. Plus tard, quand il ne reste plus que les os, ils les retirent pour les placer dans d'autres vases plus petits.
Leurs armes sont le kuidaiu, massue de guerre, la sarbacane et le kuraby, dard empoisonné. Ils ont également, pour se défendre, un bouclier en peau de yacaré (alligator).
DEÇANÂS
Ces Indiens habitent la rivière Içana, affluent du Rio- Negro, et sont divisés en onze bourgades ou missions fondées à la même époque et par le même missionnaire qui établit celles du Rio-Ucayary et ses affluents.
Voici leurs noms indiens et catholiques :
Bourgade Mission
du Tuchâua-Matheus. de S. Matheus.
du Carmo. de N. S'* do Carmo.
de Nazareth. de N. S"* de Nazareth,
da Serra de Tunuy. de S. Antonio de Lisboa.
de Cuiary. de S*^ Anna.
d'Aruaruara. de Patriarcha S. José,
de Yandu (i) Cachoeira. de S. Lourenço, mariyr.
de Cuemale. de S. Pedro, apostolo.
de Cuaipane. de S. Joâo Baptista.
de Matapy Caxoeira. de S. Bento, abbade.
de Yapu-Caxoeira. de S. Roque.
Ces Indiens sont plus paresseux que les autres ; néanmoins ils excellent dans la fabrication des hamacs de tucum et.de mirity [Mauritia Jlexuosà), qu'ils ornementent de plumes comme les Uaupés.
Les Içanâs se servent de la sarabatana préparée de la même façon et du même palmier ; mais elle n'est pas double, ce qui la rend très flexible. Les bandelettes sont plus larges et l'embouchure, toute en poix, la rend très fragile.
Les flèches sont les mêmes, mais le carquois, de grandeur et de forme analogues, est fait d'un bois blanc très léger, ayant, comme l'autre, toute la base, depuis le milieu, couverte de poix.
(i) Araignée.
CAUIXYANAS
Ces sauvages, originaires du RioBranco, affluent du Rio-Negro, sont aujourd'hui également répandus sur la rive gauche du Solimôes, surtout près de Tunantins ; on les désigne aussi sous le nom Cauxinas.
Ils sont en général laids, difformes, mais de. bonne nature. Hommes et femmes se parent d'une dissolution d'wrwcw.
Pour couvrir leur nuditité les hommes portent une ceinture de longues franges faite de folioles de palmier ou d'écorces de sapucaya {Lecythis)\ ils cachent leurs longs cheveux enroulés sur le haut de la tête dans une longue coiffe en forme de panier faite de cipôs (lianes.)
Leurs armes sont la sarabatana pour la chasse et, pour la guerre, l'arc et les kurabys. La première diffère de celle des Uaupés, car au lieu d'être couverte par le uambé, elle est polie et peinte avec le cumaty [Melastomaceaé) ; cé[\x\'C\, exposé, aux évaporations ammoniacales de l'urine, devient d'une belle couleur noire luisante, qui rivalise avec la laque de Chine. Elle est plus courte que celle des Uaupés, mais possède la même embouchure.
Les flèches sont également pareilles et la monguba est la soie employée pour leur donner leur direction.
Les carquois sont grands et entièrement différents de ceux décrits précédemment. Ils sont formés d'un tuyau de taquaiussu (Chusqued) de o"^,43 de longueur et couverts de folioles de curuâ superposées longitudinalement et comprimées par un fil de tucum ciré. Ces folioles, à l'entrée, sont ouvertes par quatre cercles de bois de palmier en entonnoir et ont un espace
double du corps du carquois. Ces cercles sont rattachés aux folioles dont les bouts sont récourbés en dedans par des fils de coton. De même que les Uaupés, ils ne portent pas de frange pour retenir les flèches qui sont toujours empoisonnées et préparées.
Les kurabys sont faits de la tige florale du Gymneneriiim sacharoïdes, plus grands que la taille d'un homme et parfois garnis de plumes à une extrémité; ils sont munis d*une longue suumba de pashiuba terminée par une pointe tétrangulaire très aiguë.
Le carquois, en général, contient trois kurabys et est fait avec des morceaux de taboca [Chusquea) unis longitudinalement et reliés par trois rangs de fils de tiicum cirés ; le fond est fermé par un petit disque de bois. Ce carquois ne renferme que les suumbas dont les pointes n'ont pas plus de o"^,o3 de long.
Vuiraêry, dans leur dialecte, porte le nom d'apaty.
MACUCHYS
Ces Indiens habitent le Rio-Branco et sont répandus jusqu'à la Guyane anglaise. Ce sont les Macuchys qui transportent Vuiraêry et l'échangent avec d'autres tribus.
L'arme en usage parmi eux est la sarbacane, mais leurs carquois sont différents de ceux de l'Amazone. Cette arme est semblable à celles des Uaupés.
Les uns portent des carquois à ouverture fermée, faits de folioles de feuilles de palmiers, imbriquées, unies au fond par un tissu et s'ouvrant comme une blague à tabac en caoutchouc; d'autres font une natte des petites flèches, liées les unes aux autres, et attachent le tout à un morceau de bois arrondi, plus long que les flèches et terminé, du
côté de la pointe, toujours empoisonnée, par un disque qui sert à entortiller la natte de flèches et à empêcher qu'on ne se blesse. Les fibres qui réunissent les flèches sont allongées pour attacher la natte après qu'elle est entortillée autour du bois qui sert d'essieu.
D'autres tribus ont des carquois cirés avec le kurumani, ressemblant un peu à ceux des Ticunas, mais bouchés au moyen d'un morceau de la peau de capiuara tourné le poil à l'intérieur.
Pour effiler les bouts des petites flèches, on les passe entre les dents du poisson piranha [Serrasalmus pi raya), qui sont aplaties et tranchantes comrtie un rasoir. Aussi portent-ils toujours suspendu au carquois une maxillaire de ce poisson à côté du petit sac avec du coton, pour préparer les flèches.
Pour les kiirabys ils ont un petit carquois fait d'un tuyau de taquara, orné de fils de coton.
CATUQUINAS
Ce sont les sauvages de la rivière Yuruâ. Nous ignorons leurs mœurs ; nous savons seulement, par un négociant venu de la même rivière et qui nous a rapporté leurs armes, qu'ils portent des kurabys empoisonnés.
Les tiges de ces kurabys sont longues de i™,6o, faites d'un bois blanc flexible et atténuées d'un côté comme la queue d'une fusée d'artifice. Le bout piquant, de forme tétrangulaire, a o"^,oo8 de long.
Ils sont placés par cinq dans un petit carquois de la longueur des bouts piquants, très semblables à ceux des Cauixanas.
Les itapuâs sont empoisonnés avec le pehychuru (nom qu'ils donnent à Vuiraêry) et faits en bois de pashiuba.
IPURINAS
Les Ipurinâs sont originaires du haut Rio-Purus, où ils habitent en plusieurs tnalocas, répandues de Tembouchure de la rivière Sipatiny jusqu'à ses sources.
Ils sont d'une mauvaise nature, anthropophages, guerriers et pillards; ils n'attaquent les blancs que par trahison, pour dépouiller et dévorer les morts.
Généralement, ils ont les oreilles, les lèvres et les cartilages du nez percés et se tatouent le corps de différents dessins, au moyen d'encre faite avec le fruit grillé du genipapo. On tatoue les enfants et on leur perce les oreilles dès l'âge de trois à cinq ans.
Cette opération est faite par nnpayé (i), qui auparavant reçoit sur le dos la flagellation au moyen d'un cipô (liane) qui pour eux est sacré. Ceci établit un degré de parenté entre l'opérateur et les parents de l'enfant, qui lui doit obéissance.
Une coutume également très barbare est celle qui se rapporte aux parents décédés. Lors de la mort d'un père ou d'une mère, les enfants font une grande fête, arrachent les chairs des os des morts et les mangent ensuite. L'enterrement desossements est accompagné de cérémonies funèbres.
Deux ans après cet acte de cannibalisme, ils exhumenf les crânes seulement ; ils les lavent soigneusement et leur donnent une teinte rouge au moyen du roucou. Dès que les crânes sont ainsi préparés, ces sauvages se réunissent toutes les nuits pendant une semaine entière pour les honneurs funèbres, q\ii se composent de chants et de danses ; finalement ils enterrent de nouveau les crânes, dont maintenant ils se séparent à jamais.
(i) Médecin, devin, imposteur.
La polygamie n'est pas Tapanage du chef, elle est générale.
Ils aiment le tabac et font usage de Yipadu qu'ils portent toujours dans la bouche.
Leur théogonie est représentée par Carimadé, l'être suprême, et par Yurimaté, l'esprit du mal. Ils croient à l'immortalité de l'âme.
Ils ne quittent jamais leurs armes, dont la principale est le kuraby, quoiqu'ils aient la sarabatana qui
est semblable à celle des Icanas.
Leurs kurabys sont petits et composés de deux parties seulement, la camaiua et Vitapuâ (la tige et le piquant). La tige, qui a o"^,8o de long, est tirée du pédoncule des fleurs du Gymnerium sacharoides et le piquant, de o"^,54 de long, du paxiuba (Iriartea exorrhi{a), cylindracé à la base et tri-tétrangulaire au sommet avec les côtés semi-canaliculés couverts à'uiraêry jusqu'au bout. (On dit que dans la composition de leur poison entre aussi Vassacu [Hura crepitans.)
Le piquant est introduit dans la flèche qui est renforcée par un tissu de fils de coton.
Parfois les flèches ont le bout opposé emplumé avec les pennes de l'épervier royal, reliées par des fils de luruâ {Bromelia) et tout l'espace entre les plumes est couvert de poix; d'autres ont le bout orné d'un tissu entouré d'un anneau fait de la tige des pennes du même rapace. On en place dix à quinze dans un carquois de folioles de kuruâ (Attalea), superposées longitudinalement et réunies à la base par des fils de coton couverts de poix et reliés en spirale sur toute la longueur par un fil ciré qui se roule circulairement à l'ouverture. Ce carquois a la longueur de tout le piquant.
Ils portent aussi des murucus de i mètre de long,
pesants, faits de paxiitba atténués d'un côté et munis de l'autre côté de dents distiches ; au milieu ils placent deux pennes rouges provenant de la queue de Tarara, qui servent à diriger les flèches quand on les lance. Celles-ci ne sont pas empoisonnées.
MAHACUS
Ces Indiens préparent presque tout le curare employé par les tribus de la rivière Uaupés et ils le répandent jusque chez les sauvages de la Guyane.
Aux jours de fêtes, ils portent des couronnes [akangatar) de paille ornées de plumes de mutum, qui font ressortir leurs cheveux noirs coupés autour de la tête. Ils se peignent le front en rouge et en noir, avec de Vurucu et du genipapo, et sur cette peinture ils mettent du duvet blanc de canards.
Leurs oreilles ainsi que leur lèvre inférieure sont percées de trois trous, dans lesquels ils placent des plumes de toucan.
Leurs cueyus, servant à cacher leur membre viril, sont larges et semblables à ceux des Pauichanâs ; tissés en coton, teints eh rouge, avec des plumes, ils sont longs et retombent par derrière ; l'autre extrémité passe par la poitrine, contourne l'épaule et retombe sur le dos. Ils sont attachés à une ceinture en coton ou tressée avec la liane timbô tityka.
Ils portent des colliers de dents de porc ornementés de plumes, des jarretières et des bracelets faits de poil de singe parés de plumes.
Les femmes ont les cheveux coupés et portent des tabliers en coton teints en rouge et noir, avec des plumes.
Leurs sarbacanes sont très longues, couvertes de cerol noir, avec les bocaux faits de la même matière. Ils portent le curare dans de petites calebasses.
ARECUNÂS
Ces Indiens se percent également les oreilles ainsi que la division des narines et la lèvre inférieure. Les jours de fêtes, ils se tatouent. Ils font les mêmes couronnes et les mêmes sarbacanes que les Mahacus. Outre la sarbacane avec un carquois semblable à ceux des Macuchys, ils ont, pour la chasse des grands animaux, une flèche à pointe mobile, tout à fait semblable aussi à celles des Macuchys. Leur curare est également celui des Mahacus.
pauichyanAs
Les Pauichyanâs habitent la rivière Aupiuahu, affluent du Mucajahy, et pratiquent la circoncision. Ils se percent les oreilles ainsi que les lèvres et les parent de plumes. Sur le front ils font une ligne noire, verticale depuis la racine des cheveux jusqu'au bout du nez. Les femmes portent leurs longs cheveux attachés sur le haut de la tête, parés avec des plumes et de la verroterie, ainsi que dans les oreilles des boucles faites avec les élytres saillants de ki* meà do sol, un joli coléoptère de couleur vert-bleu dorée.
Les hommes cachent leur pénis dans Tendocarpe du tucumà (Astrocaryum tucuma Mart.J.
UAINAMARÂS
Ces Indiens portent les cheveux coupés et ont la tête et le visage peints en rouge. Ils se percent les oreilles et y mettent un bout de flèche orné de petites plumes de
toucan. Ils portent des bracelets tissés en coton, attachés à Tavant-bras par un bouton, fait d'écaillé d'un gros colimaçon et teinté en rouge. Leurs cueyus (tabliers) sont en coton et teints en rouge au moyen de Vurucu. Leurs armes sont semblables à celles des Mahacus.
UAPICHANÂS
Ces Indiens, comme ceux dont nous venons de nous occuper, habitent les affluents du Rio-Branco. Ils portent les cheveux coupés courts et, dans leurs oreilles percées, ils portent des boucles en argent ou en cuivre, semblables à celles de Macuchys. Ils se percent ni le nez ni les lèvres.
Leurs armes sont à peu près les mêmes que celles de ces Indiens, auquels ils achètent également leur curare.
Nous venons de passer en revue toutes les armes empoisonnées des Indiens de la vallée des Amazones; il ne nous reste plus qu'à parler de celle que portaient autrefois les Omauas, Omaguas ou Cambebas et les Messayas et encore aujourd'hui au Pérou les Cocamas, CocamilaSy Aguanos, Panos, et au Brésil les Pomarys de la rivière Punis.
Cette arme faisait parte des articles de guerre des temps de l'empire des Incas : les Portugais l'appellent balestilha ou palheta ; elle a été nommée estolica par Chistophe d'Acuna.
La palheta, employée aujourd'hui comme instrument de pêche, est un long kuraby qui, au lieu d'être jeté à la force des bras, est lancé au moyen d'une pièce de bois dur et flexible. Cette arme rappelle les premières armes des peuples anciens, comme la balistique et la catapulte.
La tige du kuraby provient du pédoncule du Gymne-
rium [sacharoides), avec un long piquant comme ceux des Ipurinâs, mais plus mince, fait d'un bois de palmier, toujours préféré par les Indiens à cause de sa dureté.
La palheta, c'est-à-dire la pièce qui sert à lancer le kuraby, a un tiers de la longueur de celui-ci : près de 1 mètre de long et o"^,oo5-o"^,oo6 de largeur. Elle est aplatie extérieurement, où elle porte une dent de taïtitu [Dicotyles] fixée au sommet, et convexe intérieurement depuis la base jusqu'au milieu et ensuite plus étroite et aplatie jusqu'au sommet, qui est de la même grosseur que la base du côté interne. La partie supérieure aplatie la rend plus flexible.
Elle était en usage dans les combats, à la chasse, à la pêche sur terre et même sur l'eau, où on la maniait en fixant la pièce de bois par terre ou en l'appuyant au bord des pirogues. On la tenait de la main gauche près de la base dans la partie mince ; de la droite on prenait entre le pouce et l'index recourbé l'extrémité du kuraby, on l'appliquait sous la dent et, donnant une impulsion en arrière et ouvrant les doigts, le kuraby partait avec la même rapidité que s'il avait été lancé par la corde d'un arc.
Cette notice résumée des armes employées par tous les Indiens qui font usage de Vuiraêry sera, espérons-nous, de quelque utilité et peut servir d'introduction au chapitre suivant.
LUiraêry et son antidote.
Ce que Ton voit dans les malocas, — La chasse aux animaux avec Vuiraêry, — Le sel antidote. — Opinion de plusieurs personnes.
— Expériences à Leide. — A quelle époque remontent les expériences, — Ma première expérience inespérée. — Explication du fait de Watterton. — Où les sauvages trouvent le sel dans les forêts et par quel moyen ils l'obtiennent. — Composition du sel végétal. — Comment on sauve un animal empoisonné. — Idiosyncrasie. — Symptômes qu'on ne doit pas négliger. — Pourquoi les symptômes continuent à se manifester chez les quadrupèdes et les oiseaux. — La solution n'est pas si énergique que la poudre. — Exemples d'idiosyncrasie. — La chair de l'animal empoisonné est mangeable. — Démonstration par l'anatomie. — Le poison ne produit pas de douleurs et n'entraîne pas la convalescence. — L'injection d'une solution saturée annihile l'effet du poison sur l'animal, mais le tue par tétanisme. — Autopsie physiologique. — Le sel antidote. — Son précipité neutre et insoluble. — Différence de température Comment le poison est absorbé. — Tradition indienne confirmée par la science.
— Effets du chlorure de sodium. — La forme des globules sanguins influence l'absorption. — Le poison n'attaque que les nerfs moteurs.
— Élimination par l'urine. — Confirmation. — Douceur des animaux capturés au moyen du poison. — La médecine légale peut connaître un crime.
Quand un voyageur s'approche d'une des malocas des tribus indiennes de l'Amazone, la première chose qui attire son regard dans toutes les chaumières sont les ani-
maux domestiqués. Ici, se sont des araras, des perroquets, des yakamins (Psophia); plus loin la tapiyira (Tapiius americanusjj le suaçu (Ceivus), le capiuara (Hydrochaerus capivara) et partout des kayararas (Cebus albifrons), des gvaribas (Mycites, sp. varj, des paratiacus (Pithetia hirsuta), des banigudos (Legothrix Humboldtii), des kuchiûs [Pithetia satanas), des uakarys [Brachyuius), des koatâs [Attelés paniscus), de petits géopithèques et arthopithèques.
Ce sont les cheiimbabos élevés par les Indiens, qui font pour ainsi dire partie de leur famille et dont la douceur attire plus encore l'attention.
Comment ces animaux ont-ils été capturés ? Ont-ils été pris dans les uirapukas (i) ou enlevés jeunes à leur mère? Quelques-uns ont été enlevés, mais la plus grande partie ont été transportés de la foret à la chaumière grâce au terrible poison uiraêry.
Comme nous l'avons vu plus haut, ce poison, comme son nom indigène l'indique, est destiné à la chasse; grâce à lui, les Indiens se procurent le gibier qui leur sert de nourriture, ainsi que les animaux qu'ils aiment à garder et qui leur fournissent les plumes, dont ils ont besoin pour leurs flèches et leurs parures.
Ces Indiens vont tous les jours à la chasse, principalement ceux qui habitent le centre des forets, qui n'ont que des poissons des igarapés (2) ; ils reviennent non seulement avec des mammifères et des oiseaux morts, mais ont capturé également, avec la petite flèche empoisonnée de la sarabatana, des animaux vivants. Ces faits peuvent être constatés dans chaque tribu ; mais habituellement les voyageurs repartent sans se demander comment ces Indiens sont arrivés à prendre dés oiseaux vivants avec du
(1) Uirâ (oiseau), puk (attraper).
(2) Igara (pirogue), pé (chemin, petite rivière).
poison ; d'autres n'ayant pas confiance dans la tradition, passent sans vérifier ce qu'elle peut avoir de vrai.
Comme les autres voyageurs, nous avons vu les Indiens à la chasse et apporter leur gibier vivant, le laissant mourir quand ils voulaient le manger; mais, plus curieux, nous avons voulu connaître le contrepoison. On me disait : « C'est le sel. » Nous le savions déjà par ouï-dire, par des récits de voyageurs; sans toutefois y ajouter foi à cause des expériences de Claude Bernard et quoique d'autres expériences eussent été faites en Europe au siècle passé.
Comme les Indiens font un mystère de la composition de leur poison, nous croyions qu'il cachaient également le secret de son antidote. Je m'efforçai cependant de le connaître.
Il est vrai que le missionnaire portugais, le père JoAO Daniel, dans son Maximo The^ouro descoberto no Rio Amaionas, écrit en 1997 et publié par l'Institut Historique, Géographique et Ethnographique du Brésil dans sa revue de l'année 1840 (1), avait dit : « Basta que o infeccionado com o seu veneno accuda logo a tomar na bocca umas pedras de sal ou um torrao de assucar, nào sépara epitar a morte, senao tambem para nào sentir mal algum. » Quoiqu'il ait vécu pendant dix-huit années parmi les Indiens, nous étions encore convaincu que le sel n'était pas l'antidote.
Outre l'opinion de ce Jésuite observateur, nous savions qu'en 1804 Humboldt avait dit que « dans l'Amazone, on employait le sucre ou le sel sur la blessure »; qu'OviEDO (2) vante l'eau de mer comme antidote, n'ayant rien à craindre ayant du sel à la bouche; qu'en 1828 le lieutenant Lister Maw affirmait que
(1) Vol. II de la seconde édition, publiée en 1858, p. 452.
(2) Sommaire de VInde orientale.
les animaux blessés avec les flèches uiraêrisées se rétablissent par Tapplication du sel de cuisine, soit à Tintérieur, soit au-dessus de la bl.essure; — qu'en 1845 Castelnau disait avoir vu sauver un singe, pris avec le poison, en appliquant sur la blessure le sel commun ; — que le D^ Vincent, premier pharmacien en chef de la marine, dans ses Recherches sur les y oisons de V Amérique méiidionale (1), avait dit « que le sel était un spécifique»; qu'en 1862 Gonçalves-Dias, dans un rapport (2) présenté au Président de la province des Amazones, avait écrit : « Quelle que soit la grandeur de l'animal, il meurt au bout de quelques secondes, principalement si le poison s'introduit près du cœur; néanmoins, les naturalistes préparateurs peuvent en tirer de grands avantages, lorsqu'on connaît son antidote, dont l'effet est aussi prompt que celui du poison même. Cet antidote est le chlorure de sodium; — qu'en 1864 Henri Bâtes (3), zoologiste anglais, a dit aussi « qu'une pincée de sel dans la bouche constituait l'antidote»; — que l'officier de génie Silva COUTINHO, qui a résidé pendant cinq ans dans l'Amazone, a dit : « En appliquant le sel commun, on neutralise le poison et l'animal revient à lui»; et plus loin : «Le sel commun est le plus prompt des antidotes (4) ; — qu'en 1868 le savant Marti us indiquait le sel comme antidote {Flora Brasiliensis, vol. VI, p. 3oo); que la même année Chandless, explorateur anglais, dans un mémoire sur le Rio-Purus lu devant la Société géographique de Londres, avait dit la même chose; — que William Edwards, naturaliste américain, disait : « That the antidotes to its
(1) Curare des tribus indiennes du Brésil, Brest, 1861, p. 26.
(2) Documentas do Relatorio do Présidente D' Manoel Clementino Carneiro da Cunha^ appresentado em 1862, p. 1.
(3) The Naturalist on the River Ama!(on, 1864, p. 392.
(4) Relatorio da Exposicâo Nacionai de 1868, p. 132.
effects jveres ait applied externally and intemally (i). »
Tout cela était déjà écrit quand nous avons lu dans le Manuel de Matières médicales de Bouchardat (1873, p. 21 5), au chapitre traitant de la curarine et du curare, que M. DuCHAMBON prétend que « le sel de cuisine est un antidote assuré de ce poison ».
L'ingénieur Franz Keller, dans son ouvrage The Ama{on and Madeira rivers, publié en 1874, dit (p. 1 10) : (c The Indians shoot birds and monkeys, jvhich they msh to tame mth the curare, rousing them from the lethargy jphich operpojpers them mth large doses of sait, »
Le D^ Auguste Voisin, dans un article du Nouveau Dictionnaire de Médecine (2) et publié séparément, en traitant de Tempoisonnement, conseillait des lavages de sel mai in, d'après Topinion de Ferréira de Lamos(3).
Finalement le savant et regretté physiologiste français Claude Bernard avait dit : « On a enfin, dans plusieurs relations espagnoles, indiqué le sel marin, l'immersion dans l'eau de mer. Or, j'ai vu mélanger le curare à l'eau saturée de sel sans que son action fut marquée ni même retardée. Le curare administré à la plaie d'un animal, dans l'intestin et dans les veines, auquel on avait injecté du sel marin, a produit son effet toxique tout aussi promptement qui si ces précautions n'avaient pas été prises (4). »
Après cette affirmation nous ne pouvions plus douter un seul instant de la vérité ni des rigoureuses expériences faites par le savant maître qui conseillait l'amputation ou la respiration artificielle.
(1) Voyage up the river Amazon, 1847, p. 192.
(3) Blessures de flèches empoisonnées par le Curare; guérison (Oa:çette hebdom. de Médecine et de Chirurgie^ 1867, n» 23).
(4) G. Bernard, Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses, 1857, P- 265.
En recherchant la vérité, nous tâchâmes cependant de nous assurer si les Indiens se moquaient de nous et quelle était l'origine de la croyance, générale dans tout l'Amazone parmi les regatbes, qui sont en contact avec eux, et ce qui pouvait porter tant de savants voyageurs étrangers à affirmer un fait qu'un physiologiste français de grande autorité niait, quand cependant à Leide, en 1744, des expériences, faites avec les flèches importées par M. de La Condamine, avaient donné de bons résultats.
Nous commençâmes nos expériences durant l'année 1873, à la ville d'Obydos, avec de Vuiraêry provenant de diverses tribus, soit déjà appliqué sur des flèches, soit conservé en petits pots.
L'origine de ces expériences vaut d'être contée.
Nous possédions un tucuruchy (Monitor) vivant (cadeau reçu à Santarem, dans la province du Para) auquel nous .tenions beaucoup, cet animal étant très rare. Un jour, à la ville d'Obydos, le tucuruchy étant parvenu à détacher la corde qui le retenait à la ceinture, s'enfuit et se réfugia sur le toit de la cuisine, hors de toute atteinte. Convaincu que je pourrais difficilement m'en procurer un autre et pour ne pas perdre celui-ci, j'essayai Vuiraêry,
Au moyen d'une sarabatana, armée d'une flèche des Indiens Uaupés, je le blessai, car je ne voulais pas le tuer d'un coup de fusil. L'animal se montra surpris, courut un peu et, quelques secondes après tomba, ne mouvant plus que la queue. J'extrayai du cou le bout de la flèche qui y était resté et, ayant mis du sel dans la bouche et dans la blessure, j'attendis quelque temps : puis, le croyant mort, je le laissai sur le parapet du copiara (1) et me rendis à ma salle de travail.
(t) Nom donné, dans la vallée des Amazones, à une espèce de salle ouverte ser- S'AWi de salle à manger.
Mais quelques minutes après ma femme accourut en me désignant le tucuruchy qui marchait lentement. L'ayant pris, je constatai qu'il était parfaitement rétabli.
Ce fait ébranla ma conviction et dès lors je m'imposai la tâche de vérifier par des expériences personnelles si les Indiens ne mêlaient aucune autre substance au sel et si, avec d'autres animaux, le fait se passerait de la même façon.
Une anecdote citée par Claude Bernard et Ch. Waterton (qui voyagea à Démérary et Esequebo en 1812) rapporte que deux Indiens étant à la chasse, l'un, cherchant à blesser un singe, manqua l'animal et la flèche, en retombant, le frappa au bras; ce récit me revint à la mémoire ainsi que les paroles qu'il prononça en s'étendant par terre à côté de son carquois : «Jamais», dit il, d'une voix entrecoupée et regardant son arc pendant qu'il parlait, «jamais je ne banderai plus cet arc »; quelques minutes après, en effet, il cessait de parler pour toujours (1).
Ne doutant pas de la véracité du récit du voyageur anglais, je l'explique : L'Indien Aruaquy (l'Arowack des Anglais) portait sûrement un poison acheté (2) à un Indien
(1) « The Arowack Indien said it was but four years ago that he and his companion were ranging in the forest in quest of game. His companion took a poisoned arrow and sent it at a red monkey in a tree above him. It was nearly a perpendicuiar shot. The arrow missed the monkey and in the descent strunk him in the arm a little above the eibow. He was convînced it was ali over with him. <c I shall never, » said he to his companion in a faltering voice and looking at his bow as said it, al shail never » said he,c( bend this bow again. » And having said that, he took off his little bamboo poison box, which hung across his shoulder, and putting it together with his bow and arrows on the ground, he laid himself down close by them, bid is companion farewell, and never spoke more. (Waterton, Wanderings on South America^ p. 144.)
(2) Humboldt et Bompland, dans le récit de leurs voyages, nous disent qu*aux Guyanes on vend aussi le poison : ce II n'y a aucune preuve que les différents poisons vendus sous le même nom à TOrénoque, » etc.