‹ L'union des deux Canadas, 1841-1867 [microforme]Chapitre 10 sur 44 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

LES COMMENCEMENTS DE L'UNION. — LE MINISTÈRE DRAPER, — LAFONTAINE, BALDWIN, MORIN, VIGER, —— LF PREMIER PARLEMENT SOUS L'UNION. — RÉSO- LUTION EN FAVEUR DU GOUVERNEMENT RESPON- SABLE. — MORT DE LORD SYDENHAM.

Le Bas-Canada cessait d'exister comme province distincte A perdait son autonomie, son indépendance, le contrôle de sa législation et de ses finances ; sa langue était sacr'fiée. Pour mieux assurer sa perte, on faisait une nouvelle délimitation des circonscriptions électorales de manière à défranchiser cn réalité une partie de la population canadienne-française, et à donner aux Anglais du Bas-Canada une représentation à laquelle leur nombre ne leur donnait pas droit.

Le Bas-Canada était traité en pays conquis, l’Acte d'Union décrétait notre infériorité, et notre asservissement à une majorité anglaise et protestante.

Les ennemis triomphaient ; ils avaient enfin réussi à mettre les fers aux bras de cette population caradienne-française qui s’obstinait à conserver son caractère national et religieux. On croyait bien, cette fois, l’avoir clouée dans son cercueil.

Les Canadiens-français étaient consternés ; ils croyaient lire au frontispice du nouveau régime ces mots lugubres : “ Ici il faut déposer toute espérance.”

Quelques hommes cependant osèrent espérer ; cet Acte d'Union, si injuste pour les Canadiens-français, contenait cependant le germe du gouvernement responsable et des droits et privilèges inhérents à la constitution anglaise, le principe fécond de légalité politique. Ils y découvrirent le remède à côté du mal, V’antidote à côté du poison, des éléments puissants de réaction, de réhabilitation. Ils résolurent d’extraire de la nouvelle constitution tout ce qu’elle contenait de bon pour guérir les blessures qu’eiie ferait, pour en atténuer au moins les effets délé, res.

Les Canadiens-français ont raison de saluer avec respect les grandes figures ui brillent à l’aurore de leurs libertés politiques, et dont l’éclat illumine l’une des époques les plus émouvantes de leur histoire.

Quelques mots sur ces hommes illustres feront mieux comprendre le rôle qu’ils ont joué, les motifs qui les ont fait agir.

Au premier rang, l’histoire doit placer Lafontaine, car il a été la pierre angulaire du temple de la liberté constitutionnelle dans ce pays.

Louis-Hippolyte Lafontaine avait trente-trois ans en 1840. Son désintéressement, sa dignité, son extérieur imposant, ses succès au barreau et son zèle pour la c‘'use nationale l’avaient déjà signalé depuis longtemps à l’attention publique. Elu par le comté de Terrebonne en 1834 comme représentant de ce comté à l’Assemblée législative, il avait été l’un des partisans les plus dévoués de Papineau. Mais lorsqu'il vit le peuple prendre les armes, il entrevit les dangers de l’insurrection et voulut arrêter le mouvement ; quelques jours après les combats de Saint- Denis et de Saint-Ciiarles, il était descendu à Québec avec M.

Leslie pour supplier lord Gosford de convoquer les Chambres

afin d’éviter de plus grands malheurs. Lord Gosford ayant refusé, Lafontaine était parti pour l’Europe.

On l’a blâmé ainsi que Papineau d’avoir abandonné, au momen: critique, ses compatriotes. On a dit pour justifier l’un et l’autre que ne voulant ni prendre part ni résister à un mouvement qu’ils condamnaient, ils ont cru que le parti le plus sage, le pius prudent était de s’éloigner. Mais ilne faut pas oubiier que l’insurrection était le résultat, en grande partie, de leurs discours et de leurs écrits ; ils auraient dû, il semble, rester au milieu de ceux que leur éloquence et leur exemple avaient armés, pour les défendre et les protéger au besoin, pour partager leur:

malheurs comme leurs succès.

Lorsque Lafontaine revint d'Europe, au mois de mai 1838, le rideau était tombé sur le premier acte de la révolution, et les projets d’anglification du gouverneur Durham, les violences de Colborne et ie désir de la revanche préparaient le seconä acte, dont le dénouement fut si lamentable. Lafontaine fut arrêté et emprisonné, mais comme les preuves manquaient pour lui faire subir un procès, on le remit en liberté. Lafontaine avait été l’un des premiers à dénoncer l’Acte d'Union, dans les heures d’abattement qui suivirent les sanglantes exécutions de 1838. C’est lui-même qui convoqua la première assemblée à Montréal

pour engager la population à signer des pétitions.

La population canadienne-française avait besoin d’un chef sage, énergique et prudent pour la conseiller et la diriger dans les circonstances difficiles où elle se trouvait, au milieu des luttes nouvelles que le nouveau régime lui présageait. Elle avait trouvé ce chef et elle se rangea avec bonheur sous son drapeau.

Lafontaine était constitué physiquement et intellectuellement pour inspirer le respect, la confiance et l’admiration, pour conduire les hommes à une époque où le talent et la vertu suffisaient.

Tout chez lui dénotait la force, la puissance. Sa stature, audessus de la moyenne, était forte, massive ; sa physionomie était calme, sereine, immobile, ses traits fiers et réguliers, sa démarche lente et mesurée. Il avait le regard doux et limpide, la parole grave, solennelle, un buste large, puissant, une tête immense, superbe, où la pensée semblait se mouvoir à l'aise.

C'était une des incarnations les plus parfaites du type napolévnien ; cette ressemblance frappait tout le monde et il était loin dela dédaigner lui-même ; il cherchait à la rendre plus sensible encore par une petite mèche de cheveux qu’il laissait retomber avec complaisance sur son large front.

Quand, à son dernier voyage en France, il visita l’Hôtel des Invalides, les vieux soldats de la grande armée se pressèrent autour de lui, pleins d'émotion, et s’écriaient avec transport : “Bon Dieu ! monsieur, que vous ressemblez à notre empereur !”?

La première fois que lady Bagot l’aperçut, elle ne put s’empêcher de pousser un cri de surprise et de dire à son mari : “ Si je n'étais pas certaine qu’il est mort, je dirais que c’est lui.”

Elle parlait de Napoléon Ier, qu’elle avait vu à Paris.

Lafontaine dut à son extérieur imposant une bonne partie du prestige et de l’influence qu’il exerçait sur le peuple et ses représentants. Sa gravité et sa taciturnité habituelles lui donnaient un certain air de mystère qui produisait son effet.

Sa force corporelle, avant que la maladie et les intirmités l’eussent affaibli, était proportionnée à sa taille ; dans les élections

de 1834 et de 1835, qui se firent à coups de bâton, il paya de

sa personne ; les hommes forts de l’époque le considéraient comme un des leurs.

Il eut toujours, dans les hautes fonctions qu’il fut appelé à remplir, un sentiment très vif de la responsabilité et des devoirs que la confiance publique lui imposait.

Il était au moral ce qu’il était au physique ; tout chez lui était large et reposait sur de fortes bases. Les yeux fixés sur un principe, il y marchait en droite ligne, écrasant les obstacles sur son passage, insouciant de ses intérêts personnels, regardant à peine si on le suivait. La raison dominait ses sentiments, réglait ses paroles et ses actes.

Il avait une grande largeur de vues et de sentiments, un amour sincère de la justice, de la vérité, de l’humanité ; tous les droits pour lui étaient sacrés, inviolables. C'était bien l’homme qu’il fallait, à cette époque, pour obtenir les alliances précieuses auxquelles nous devons le triomphe de nos droits et de nos libertés.

Honnête, franc et loyal dans ses discours comme dans ses actes, uniquement préoccupé de la justesse de ses idées, il parlait peu, insouciant des charmes et des artifices du langage. Dans ses discours politiques devant le peuple ou devant la Chambre, il posait carrément la question, la discutait froidement et s’en rapportait à la réflexion et à l’intelligence de ses auditeurs. Mais sa pensée substantielle et condensée laissait une empreinte vigoureuse dans les matières qu’elle traversait ; on aurait dit une lourde machine traçant un sillon profond dans les entrailles de la terre, ou un fleuve puissant roulant ses eaux fortes et massives entre des rochers nus et escarpés.

Les adversaires avaient pour lui le plus grand respect, et ne

se seraient jamais permis de mettre en doute son désintéresserent, l'indépendance et la sincérité de ses convictions.

Après Lafontaine, vient son aller ego, son ami, A.-N. Morin, aussi digne que lui de l’estime, de la confiance et de l’amour de ses compatriotes.

Auguste-Norbert Morin, en 1840, était avocat et journaliste. Il était né à Saint-Michel-de-Bellechasse, près de Québec, et avait commencé à étudier le droit dans cette dernière ville, lorsqu'un incident remarquable attira sur lui l’attention publique. Le juge Bowen ayant décidé que les cours de justice ne reconnaîtraient que les brefs écrits en langue anglaise, le jeune Morin qui venait de quitter le collège lui écrivit, sous forme de brochure, une lettre énergique pour revendiquer les droits de la langue française devant les tribunaux. Cette lettre eut du retentissement et rendit son auteur populaire. Peu de temps après, Denis-Benjamin Viger et Ludger Duvernay l’appelaient à Montréal pour prendre la direction de la Minerve, qu’ils venaient de fonder pour défendre la cause nationale.

Lors des violentes élections de 1830, le comté de Bellechasse, fier de la renommée du jeune Morin, qui était un enfant de l'endroit, l’'envoya siéger dans la Chambre d’assemblée.

La lutte était alors vive, acharnée ; l’horizon politique s’assombrissait de plus en plus ; la résistance à l’oligarchie devenait plus énergique. Morin se jeta en plein dans la mêlée, et combattit vaillamment, par la plume et la parole, les ennemis de son pays, les abus du pouvoir.

II était Le secrétaire de la majorité de la Chambre d’assemblée, et de M. Papineau dont il était le confident. Il rédigeait les résolutions, les manifestes et tous les principaux documents du

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temps. C’est lui qui rédigea les Quatre-vingt-douze Résolutions, résumé d’un énorme volume de griefs que M. Papineau avait préparé.

Son influence était si grande en 1834, son patriotisme et son intelligence inspiraient tant de confiance au pays, qu’il fut chargé d’aller à Londres communiquer à M. Viger le résultat des derniers événements, avec une requête au gouvernement anglais

basée sur les Quatre-vingt-douze Résolutions.

M. Morin avait la taille haute et courbée ; tout dans son extérieur, ses manières et sa physionomie respirait la modestie, 11 bonté et la douceur ; et il possédait en effet toutes ces qualité: à un haut degré.

Servir Dicu, son pays et ses semblables fut l’unique objet de ses aspirations, le but constant de ses travaux et de ses efforts, depuis ses prenuères années jusqu'à ses derniers jours. Dans la pauvreté comme dans l’abondance, au milieu des exigences du monde ei de la politique, à travers toutes les intrigues et les influences pernicieuses, il fut toujours bon, charitable, vertueux, pieux même. Il consacrait à la prière et à l’accomplissement de ses devoirs religieux to 's les instants qu’il pouvait dérober au monde, aux affaires et aux préoccupations de la politique. Dans le temps même où le pouvoir absorbaït le plus complètement toutes les heures de sa vie, lorsque ses collègues ne pouvaient le trouver à son travail ordinaire, ils l’envoyaient chercher à l’église.

C'était une grande intelligence, un cœur d’or, une âme de héros et d’apôtre. Cet homme si doux, si modeste, d’une timidité d'enfant, était capable de tout braver, de tout entreprendre sous

l'empire d’une grande pensée, d’un sentiment religieux ou pa-

triotique.

Sa bonté et sa charité étaient proverbiales, il donnait tout aux pauvres, tout jusqu’à son dernier sou ; de sorte que, sa pension

payée, il ne lui restait rien pour s’habiller.

Un jour, M. Lafontaine lui dit qu’il ne voulait plus le voir paraître dans les rues avec l’accoutrement bizarre qu’il portait, que c’était un scandale. Il lui mit vingt-cinq louis dans les mains et lui enjoignit d’aller s’habiller. M. Morin s’en allait chez un tailleur, lorsqu'il rencontra un client malheureux dont il avait perdu le procès ; le client l’attendrit tellement sur son sort et sur le résultat de ce procès, que M. Morin lui mit les vingt-cinq louis entre les mains, en lui recommandant bien de ne pas en parler à M. Lafontaine. Mais M. Lafontaine, voyant toujours Morin avec la même toilette, se décida à lui demander des explications. M. Morin hésita un moment, mais, ne pouvant mentir, il finit par raconter l’affaire. M. Lafontaine le gourmanda, malgré l’envie de rire qu’il avait, et lui dit qu’il était décidé, cette fois, à l'emporter. Il l’emmena chez un tailleur et lui fit faire un habillement complet.

Ces notes biographiques sont un peu longues, mais elles ont pour but de faire connaître et admirer les deux principaux chefs de la cause nationale sous le nouveau régime, de faire voir qu’ils furent grands non seulement par le génie, mais encore par le caractère et la hauteur d’âme.

L’histoire doit rendre le même hommage à Robert Baldwin, leur émule en patriotisme, en intelligence et en vertu.

Il était l’un des avocats les nlus distingués du Haut-Canada,

riche, charitable, populaire, aimé et admiré même par ses adversaires.

Il avait siégé durant quelque temps dans l’ancienne Chambre de sa province avant l’Union ; il avait même consenti à entrer dans le Conseil exécutif, mais en était sorti quelques semaines après, lorsqu'il constata que le gouvernement refusait d'administrer la province suivant les principes du gouvernement constitutionnel.

Cet acte d'indépendance avait accru sa popularité.

C'était le chef désigné d’avance pour les luttes de la liberté contre l’arbitraire, de la justice contre la persécution. Il était incapable de mentir, de tromper ou de commettre une injustice.

Le Bas-Canada ne devra jamais oublier Robert Baldwin.

I] faut aussi rendre justice à Denis-Benjamin Viger, qui, à cette époque, était aussi populaire et méritait autant de l’être que Lafontaine et Morin. Jurisconsulte habile, orateur et écrivain de talent, il avait depuis longtemps mis sa plume, sa parole et son dévouement au service de la cause nationale. Il avait été pendant vingt ans, l’ami, le conseiller dévoué de Papineau, l’un des chefs les plus vénérés des Patriotes.

Chargé, en 1827, d'aller à Londres avec MM. Cuvillier et Neilson porter devant le Parlement anglais les pétitions de la population contre la conduite arbitraire de lord Dalhousie, il avait vu sa mission couronnée de succès et le gouverneur avait été rappelé.

Emprisonné en 1838, il refusa de sortir de prison plutôt que de s’avouer coupable, et d’acquiescer aux conditions qu’on voulait lui imposer.

11 fut, dans les trois premières années de l’Union, l’un des

chefs les plus puissants et les plus utiles du parti libéral dans la Chambre et dans la presse.

Voyons maintenant ces grands hommes à l’œuvre.

Poulett Thompson était heureux ; il avait accompli sa mission et le gouvernement anglais pour reconnaître ses services l’avait créé baron de Sydenham.

Ses premiers actes, après la proclamation de l’Union, ne laissaient pas de doute aux Canadiens-français sur la manière injuste et partiale dont il voulait mettre en opération le nouveau régime.

Comme la constitution lui donnait le ‘roit de fixer le siège du gouvernement où il voudrait, il choisit Kingston, ville du Haut- Canada de peu d’importance.

On attendait avec anxiété la composition de son ministère ; on se demandait quelle part il allait donner aux Canadiens-français et aux libéraux.

L'épreuve fut fatale.

Sur huit ministres, un seul, M. Daly, était catholique ; pas un seul n’était canadien-français. Trois Anglais représentaient le Bas-Canada, et le principal, le chef, était le fameux procureurgénéral Ogden, l’avocat de Colborne et du Conseil Spécial, l’homme qui, aux yeux de la population, portait la responsabilité des exécutions de 1838.

Un cri général de réprobation s’éleva du Bas-Canada.

Lord Sydenham avait dit, dans sa proclamation de l’Union :

“ Par l’acte impérial qui fixe l’Union, le gouvernement représentatif est rétabli pour le Bas-Canada, et le contrôle du peuple sur ses propres affaires, qui est regardé comme le plus haut privilège des Anglais, lui est encore une fois rendu.”

On se demandait ce que voulaient dire ces belles paroles, ces déclarations solennelles.

Ces libertés politiques, ces bienfaits du gouvernement responsable tant vantés étaient donc destinés uniquement à la population anglaise des deux provinces.

C'était done bien vrai que l’Union était née d’une mauvaise pensée, d’un sentiment hostile aux Canadiens-français, et qu’elle avait pour but de les perdre.

Heureusement, le principe de liberté et de réforme que renferme la constitution anglaise est plus fort que les passions des hommes, plus puissant même que les calculs et les roueries de la diplomatie.

Heureusement encore, il y a toujours eu et il y aura toujours des Anglais à l’esprit assez élevé, au cœur assez large pour mettre la constitution de leur pays au-dessus des préjugés, des passions et des intérêts du moment.

Les deux chefs des insurrections de 1837-1838 n’étaient-ils pas Anglais ?

Dans la crise nouvelle qui éclatait, il y eut encore des Anglais assez forts, assez justes pour reconnaître que l'esprit de la nouvelle constitution était violé, et à la tête de ces hommes de cœur se trouvait l’honnête, le vertueux, le patriote Robert Baldwin.

Il était entré dans le ministère, mais avec beaucuup d’hésitaticn, en réservant sa liberté d’action, et le droit d’en sortir si le cabinet n’était pas remanié.

Il faut avouer que lord Sydenham avait offert un portefeuille à Lafontaine ; mais la composition du nouveau ministère et le principe émis par le gouverneur empêchèrent celui-ci d’accepter.

Le ministère formé, il faïlait faire des élections, les premières

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sous le nouveau régime ; les brefs furent lancés, le 19 février

Une lutte formidable, émouvante, s’engagea.

Lord Sydenham, comptant sur l’effet des nouvelles divisions électorales et sur les manœuvres de ses agents, était convaincu que la représentation canadienne-française dans le Parlement serait insignifiante. Les Canadiens-français s’agitèrent à l’appel de leurs chefs ; Lafontaine dans le district de Montréal, Morin et Neiïlson, dans le district de Québec, leur firent connaître leurs droits et leurs devoirs.

Lafontaine adressa aux électeurs du comté de Terrebonne, où il était candidat, un manifeste qui fut partout accepté comme drapeau, comme programme.

Il y traçait à grandes lignes les principes qui devaient les guider, commençait par préconiser l'égalité sociale, la liberté politique, les bienfaits du gouvernement responsable, l’obligation pour les électeurs de faire connaître leur détermination d’avoir la conduite de leurs affaires.

Il dénonçait en termes énergiques les injustices de l’Acte d'Union, insistant spécialement sur la clause qui imposait à la province une liste civile considérable sans le consentement des représentants du peuple, et demandait aux réformistes du Haut- Canada de se joindre aux électeurs libéraux du Bas-Canada pour obtenir les réformes et les modifications nécessaires.

C’était un document fortement pensé, habilement écrit, destiné à faire effet non seulement sur les Canadiens-français, mais encore sur les libéraux anglais, qui étaient nombreux.

Lord Sydenham eut recours à la corruption, à l’intimidation

et à la violence pour l’emporter, pour empêcher en particulier

l'élection de Lafontaine dans le comté de Terrebonne. Là, comme à Montréal et dans plusieurs autres endroits, les Canadiens-français furent obligés, pour donner leurs votes, de passer au travers de bandes d’assommeurs armés de bâtons.

M. Lafontaine, M. L.-M. Viger, M. Leslie et plusieurs autres libéraux distingués furent défaits, mais, malgré tout, les Canadiens-français firent leur devuir et réussirent à élire vingt-trois députés libéraux sur quarante-deux, dont dix-sept ou dix-huit d’origine française. Dans le Haut-Canada, le succès des libéraux fut encore plus grand : ils élirent vingt-six députés.

Le chef du Bas-Canada, Lafontaine, manquait, pour quelque temps seulement ; mais MM. D.-B. Viger et Morin étaient élus, et ils avaient pour les seconder plusieurs jeunes députés appelés à jouer plus tard un rôle brillant, entre autres Etienne-Pascal Taché, T.-C. Aylwin, Etienne Parent et J.-E, Turcotte.

Le gouverneur se hâta de nommer les vingt-quatre membres du Conseil législatif, dont huit furent choisis parmi les Canadiens-français, et il convoqua le parlement.

La première session du parlement de la province du Canada s’ouvrit le 14 juin 1841.

La situation était intéressante, les circonstances solennelles, l’anxiété générale.

La majorité de la députation était en faveur de l’Union, mais elle était en même temps libérale, et elle voulait des réformes.

De ces éléments politiques en ébullition, qu’allait-il sortir de bon ou de mauvais pour les Canadiens-français ?

Fait étrange, presque dramatique ! le premier qui prit la parole, dans ce parlement où l'influence française devait être nulle, fut un Canadien-français, l’honnête Morin, et ce fut pour proposer,

comme président ou orateur, un Canadien-français, M. Cuvillier.

Les mânes de Durham durent tressaillir dans leur tombe. Lord Sydenham fut frappé de stupeur ; s’être donné tant de peine, avoir violé la loi et la morale, avoir employé toutes les ruses, toutes les violences pour arriver à un pareil résultat ! Quelle dérision du sort !

Non seulement M. Cuvillier fut proposé, mais il fut élu après une discussion où plusieurs libéraux anglais, entre autres, MM. Hincks (plus tard sir Francis), Merritt et Aylwin firent comprendre que la Chambre voulait être gouvernée par un ministère responsable, et exigeait en particulier le contrôle absolu des deniers publics et de la liste civile.

Un autre incident contribuait à démoraliser lord Sydenham et ses amis: M. Baldwin avait donné sa démission ; c’était un coup terrible porté au gouvernement. Il avait consenti, comme nous l’avons dit plus haut, à entrer dans le cabinet, afin de permettre à lord Sydenham de mettre la nouvelle machine en opération, mais il avait gardé sa liberté d’agir comme il l’entendrait, après les élections.

Quelques jours avant la réunion des Chambres, une assemblée du parti libéral des deux provinces avait eu lieu à Kingston, et M. Baldwin en était sorti convaincu qu’il devait résigner si le cabinet n’était pas reconstruit de manière à satisfaire ses amis.

Le 12 juin, il avait écrit au gouvernement pour lui faire connaître ses vues et lui conseiller de donner aux Canadiensfrançais, dans le cabinet, la représentation à laquelle ils avaient droit.

Le gouvernement ayant refusé de suivre ses conseils, Baldwin avait donné sa démission.

Lo 15 juin, dans la discussion sur l’Adresse, il se leva pour annoncer qu'il avait remis son portefeuille au gouverneur, et donner les raisons de sa conduite. Ses explications franches, loyales, pleines de dignité, eurent du retentissement dans le pays tout entier, et lui gagnèrent pour toujours l’affection et la reconnaissance du Bas-Canada.

La discussion dura plusieurs jours ; elle fut animée, ardente, pleine d'intérêt. Les libéraux voulurent connaître les principes qui devaient dirigor le gouvernement dans l’administration des affaires publiques ; ils voulurent savoir surtout jusqu'où l’on irait dans l’application du système de la responsabilité ministérielle.

Comme les ministres se dérobaient plus ou moins et cherchaïent à éluder la question, on les mit au pied du mur en leur demandant de répondre catégoriquement à la question suivante :

Le ministère garderait-il le pouvoir, s’il était constaté qu’il ne possédait pas la confiance de la majorité de la représentation, ou aurait-il recours à la dissolution de la Chambre ?

M. Draper, le chef du cabinet, avait d’abord tourné longtemps autour de la question ; M. Baldwin avait, dans un discours magistrai, démontré la fausseté ou l’anomalie de quelques-unes des propositions de l’habile procureur-général ; des réformistes anglais qui soutenaient le gouvernement avaient exigé une réponse formelle à la question qui précède ; M. Draper enfin se déc'da, pour éviter une chute, à donner une réponse affirmative.

Le ministère était sauvé ; mais la discussion continua avec vigueur et finit par tomber sur la manière inconstitutionnelle dont l’Union avait été imposée au Bas-Canada et sur les injustices dont cette province était victime. Lorsqu'on proposa de voter

l'adresse, M. Neilson profita de l’occasion pour protester, dans un amendement où il était dit que le Bas-Canada n’avait pas été consulté sur la nouvelle constitution, et que l’Acte d'Union contenait des clauses contraires à la justice et aux droits communs aux sujets britanniques.

Plusieurs députés libéraux du Haut-Canada reconnurent les défectuosités de l’Acte d'Union et ses injustices à l'égard du Bas- Janada, et se déclarèrent prêts à y remédier, lorsque l’occasion s’en présenterait ; mais ils ne pouvaient protester contre une constitution qu’ils acceptaient en principe.

Vingt-cinq députés votèrent pour l’amendement de M. Neilson, cinquante contre. MM. Baldwin, Hincks et dix autres Anglais réformistes votèrent avec la majorité. Deux Canadiensfrançais, MM. de Salaberry et Delisle se séparèrent de leurs compatriotes sur cette question.

Au Conseil législatif, Jules Quesnel fut le seul qui protesta contre l’Union.

Ce vote donna l’idée de la force qu’aurait le parti libéral, lorsqu'il serait uni.

M. Baldwin et M. Viger ayant proposé des résolutions réclamant l’application du gouvernement responsable, elles furent votées par une grande majorité. Bon nombre de conservateurs même votèrent avec les libéraux.

Voici la liste de ces résolutions tirées de l’ouvrage de M. Turcotte :

“ Résolu — Que le plus important et le plus incontestable des droits politiques du peuple de cette province est celui d’avoir un Parlement provincial pour la protection de ses libertés, pour exercer une influence constitutionnelle sur les départements

exécutifs de son gouvernement, et pour légiférer sur toutes les matières du gouvernement intérieur.

“ Que le chef du gouvernement exécutif de la province étant, dans les limites de son gouvernement, représentant de son souverain, est responsable aux autorités impériales seules ; mais que néanmoins nos affaires locales ne peuvent être conduites par lui qu’avec l'assistance et au moyen, par l’avis et d’après les informations d'officiers subordonnés dans la province.

“ Que, pour maintenir entre les différentes branches du parlement provincial, l’harmonie qui est essentielle à la paix, au bienêtre et au bon gouvernement de la province, les principaux conseillers du représentant du souverain, constituant sous lui une administration provinciale, doivent être des hommes qui possèdent la confiance des représentants du peuple, offrant ainsi une garantie que nos vœux et nos intérêts bien entendus, que notre gracieuse souveraine a déclaré devoir être en toutes occasions la règle du gouvernement provincial, scront fidèlement représentés et défendus.

“ Que le peuple de cette province a de plus le droit d'attendre de telle administration provinciale qu’elle emploiera tous ses efforts à ce que l’autorité impériale, dans ses limites constitutionnelles, soit exercée de la manière la plus conforme à ses vœux et intérêts bien entendus.”

Le vote de ces résolutions était la consécration et la récompense des nobles efforts faits par les chefs libéraux pour obtenir le gouvernement responsable. Ils avaient conquis l’admiration du pays et les suffrages de la Chambre. Sans doute, d’autres difficultés devaient surgir dans l’application, mais le principe était reconnu, le fondement était établi.

D’autres questions intéressantes agitèrent la Chambre et démontrèrent la force du parti libéral. MM. Lafontaine, L.-M. Viger et plusieurs autres candidats, vaincus aux dernières élections par la fraude et la violence, s’adressèrent à la Chambre pour demander l’invalidation de l’élection de leurs adversaires.

Le gouvernement s’opposa à leur demande en alléguant l’omission, dans les pétitions, de certaines formalités, et prétendant qu’il était trop tard pour y remédier.

Les chefs libéraux plaidèrent leur cause avec tant d’énergie que sir Allan MeNab, le chef du groupe ultra-conservateur, jugea prn” nt de leur rendre justice en proposant un bill pour prolonger les délais accordés pour la présentation des pétitions.

Le bill fut voté, malgré le gouvernement, mais alla s’échouer sur les bancs du Conseil législatif composé en grande partie de créatures et de serviteurs dévoués du gouverneur.

L'esprit des anciens membres du Conseil législatif n’était pas éteint.

La Chambre, cependant, ne voulut pas céder et décida unanimement qu’une enquête sur les élections aurait lieu à la session prochaine.

Outre ces questions d'intérêt constitutionnel, d’autres lois importantes occupèrent l’attention de la Chambre, et furent adoptées relativement à la navigation du fleuve Saint-Laurent, à l'administration du canal Welland, à l’amélioration des chemins publics, pour l’établissement d’un ministère des Travaux Publics, pour assurer l’indépendance des juges et l’établissement écoles élémentaires sous le contrôle de commissaires élus par le peuple, et soutenues par un fonds commun.

L'acte des écoles fait honneur à lord Sydenham et à ses mi-

À: Lohed 2 dit:

nistres ; il était loin d’être parfait, et il fut considérablement modifié plus tard, mais il faut tenir compte de l’essor qu’il a donné à l'instruction publique.

Un autre bill important fut celui qui octroyait au Haut-Canada des institutions municipales à peu près semblables à celles que le Bas-Canada possédait en vertu d’une ordonnance du Conseil Spécial. Les chefs du parti libéral protestèrent contre les clauses qui donnaient au gouvernement le droit de nommer les principaux officiers des conseils municipaux.

M. Viger profita de l’occasion pour s’élever contre le système établi dans le Bas-Canada par le Conseil Spécial et en signaler le caractère antilibéral.

“ L’ordonnance, dit-il, a été édictée par des personnes qui ne représentaient pas le peuple. Elle a établi un mécanisme de gouvernement inconnu jusqu’à présent du monde civilisé... Le gouverneur divise à sa volonté la province, qu’il morcelle en districts ; il nomme certains officiers des conseils ; il contrôle les assemblées de ces conseils, et a le pouvoir de les dissoudre à sa volonté : c’est ce qu’on appelle des corporations municipales ! des institutions par lesquelles le peuple se gouverne lui-même ! Si la Chambre peut se laisser prendre à un semblable piège, j’en serai bien étonné. Oh! Mais le système est bien bon pour les pauvres Canadiens, diront certains membres, pour ces Canadiens à demi-civilisés, qui n’ont aucun droit de se gouverner euxmêmes ! Je ne veux pas que l’on me croie opposé aux institutions municipales ; mais celles qu’on nous offre ne sont pas ce qu’elles devraient être. Si l’ordonnance du Bas-Canada eût été soumise au peuple, elle ne serait pas devenue loi ; parce que c’est

une loi inique et sans exemple... De telles lois, bien loin d’assu-

rer un bon gouvernement, ne peuvent que détruire la paix et l’harmonie chez le peuple. J’espère qu’on ne fera pas partäger au reste de la province le sort du Bas-Canada.... je suis assez égoïste pour m’opposer à ce que tous ces beaux et grands avantages soient accordés aux Haut-Canadiens. . .”

M. Harrison ayant dit que le gouvernement ne ferait pas de modifications qui l’obligeraient à modifier le système municipal en vigueur dans le Bas-Canada, M. Baldwin protesta dans un discours vigoureux où il montra encore une fois son esprit de justice envers le Bas-Canada :

“ Ce n’est pas, dit-il, en refusant d’acquiescer aux justes demandes du Bas-Canada qu’on gagnera l’affection de ses habitants. Sije croyais, un seul instant, que le Haut-Canada fût disposé à agir injustement envers le Bas-Canada, je rougirais d’être son représentant ; tant qu’on établira de semblables distinctions, c’est en vain que l’administration nous dira qu’elle désire nous voir unis.”

Le vote sur le bill donna une preuve éclatante des divisions qui régnaient dans la Chambre. M. MeNab et ses partisans votèrent contre le bill parce qu’ils le trouvaient trop libéral, et M. Baldwin et ses amis, parce qu’ils ne le trouvaient pas assez libéral.

Le gouvernement l’emporta par quelques voix seulement, et l'influence de lord Sydenham aida ses ministres, dans cette occasion comme dans plusieurs autres, à traverser la crise ; mais il les sauva et les porta à travers la session aux dépens de ses forces et de sa santé. Le surmenage, la tension d’esprit et de nerfs continue, l'avaient affaibli et rendu incapable de résister à une maladie sérieuse.

Or, un accident lui arriva, une chute de cheval.

Le 4 septembre 1841, il se promenait à cheval en dehors de la ville, accompagné de son aide de camp ; il était plus gai et mieux portant que de coutume ; ie temps était beau, le paysage enchanteur, la session achevait, et il se préparait à partir pour l'Angleterre où il s’attendait à recueillir la récompense de ses travaux. Tout à coup son cheval butta et s’abattit entraînant dans sa chute le gnuverneur, qui eut la jamwe brisée. La blessure était grave, des complications surgirent, la goutte s’en mêla, la situa-

tion du blessé devint critique.

Au moment où lord Sydenham perdait l’espoir de vivre, un document royal lui apprenait que Sa Majesté la reine d’Angleterre acceptait sa démission comme gouverneur du Canada et

lui conférait le titre de grand-croix de l’ordre du Bain.

“ Ces faveurs et ces honneurs dans les circonstances avaient l'air, dit M. Dent, d’une amère dérision. Ce n’était pas là le passe mort dont il avait besoin pour entrer dans un royaume où

les cordons, les insignes et les rubans n’ont pas de valeur.”

La prorogation du Parlement avait été retardée, et les députés, comme le peuple canadien tout entier, attendaient avec anxiété le dénouement.

Le 19 septembre, lord Sydenham renüait ie dernier soupir. Il n'avait que quarante-deux ans ; il n’était pas marié, et ne laissa personne pour jouir de ses biens et de ses titres.

C'était un homme de valeur, aimable, bienveillant dans l’intimité, d’un esprit pratique, d’un caractère énergique, d’une grande distinction physique et intellectuelle.

Les Canadiens-français peuvent difficilement lui pardonner

d’avoir voulu gouverner sans eux et malgré eux, d’avoir voulu les

traiter comme une race inférieure, mais il n’est pas plus coupable que la plupart des hommes d’Etat anglais de l’époque.

Chargé de mettre à exécution le programme de lord Durham, il a voulu créer un ordre de choses où la suprématie de l’élément anglais serait assurée ; mais il s’aperçut avant de mourir que la tâche était difficile, et il ne put s'empêcher de rendre hommage aux vertus, aux talents et au patriotisme de plusieurs des représentants de la population canadienne-française.

C'était évidemment un homme de bonne foi, convaincu que pour faire son devoir et remplir dignement sa mission officielle, tous les moyens étaient bons.

Ses biographes ont cherché à le laver des accusations d’injustice et de fanatisme portées contre lui, en disant que s’il avait cédé à la pression de son entourage et aux résolutions adoptees par la Chambre d’assemblée de Toronto, en 1839, les Canadiens-français auraient été complètement ostracisés par l’Acte d'Union.

C’est possible, c’est vrai même: il n’a pas été aussi coupable qu’il aurait dû l’être pour être agréable à ceux qui demandaient notre anéantissement. Mais ses lettres privées font voir qu’il pensait comme eux et les croyait seuls dignes et capables de jouir des bienfaits d’un gouvernement constitutionnel.

L’Angleterre ne pouvait manquer de rendre hommage à son dévouement, car c’est pour elle, pour sa gloire et le succès de sa politique qu’il a ruiné sa vie, et commis des excès de zèle et des

injustices dont le souvenir pèsera sur sa mémoire.

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