CHAPITRE IV
SIR JAMES METCALFE. — CONFLIT ENTRE LE GOUVER- NEUR ET LE MINISTÈRE. — RESPONSABILITÉ MINIS- TÉRIELLE. — DÉMISSION DU MINISTÈRE. — M. VIGER SE JOINT A M. DRAPER POUR FORMER UN MINIS- TÈRE. — ÉLECTIONS GÉNÉRALES. — NOUVEAUX DÉPUTÉS : CAUCHON, CHAUVEAU, DRUMMOND. — LÉGISLATION. — MORT DE LORD METCALFE.
Sir James Metcalfe arriva au Canada avec une grande réputation d’habileté, qu’il s’était faite aux Indes et à la Jamaïque, où il avait rempli avec succès les fonctions de gouverneur dans des circonstances difficiles.
Ses opinions libérales bien connues faisaient croire qu’il marcherait sur les traces de sir Charles Bagot, et continuerait sa politique d’apaisement et de conciliation, en se conduisant selon les principes du gouvernement constitutionnel.
Mais l’expérience qu’il avait acquise aux Indes et à la Jamaïque, où il avait exercé avec bienveillance un pouvoir presque absolu, ne l’avait pas préparé à jouer le rôle effacé d’un gouverneur agissant en toutes choses d’après l’avis de ses ministres.
M. Dent, appréciant la mission de sir James Metcalfe au Canada, se demande comment il se fait qu’il ait été nommé, lui, libéral bien connu, par un gouvernement conservateur, et il
arrive à la conclusion que lord Stanley comptait sur lui pour
modifier le caractère trop libéral de la politique de sir Charles Bagot.
On le croyait assez habile pour opérer ce changement sans bruit, sans commotion ; on pensait que ses antécédents et sa ré-
putation l’aideraient à remplir avec succès cette délicate mission.
Qu'il y ait eu entente ou non à ce sujet entre lui et le bureau colonial, un fait est certain, c’est qu’à peine arrivé au Canada, sir James Metcalfe fit voir immédiatement ses tendances et ses penchants. Il acceptait bien le principe de la responsabilité ministérielle tel que posé par lord Durham et lord John Russell, mais il refusait d'admettre que l'application de ce principe allât jusqu’à dépouiller le gouverneur, dans une colonie, de tout pouvoir, de toute initiative personnelle. En d’autres termes, il reconnaissait que les ministres étaient responsables à la Chambre de leurs actes, et ne pouvaient garder leurs portefeuilles sans posséder la confiance de celle-ci ; mais il prétendait que le gouverneur pouvait agir sans leur avis, dans certaines matières, dans l’exercice du patronage, par exemple, et qu’il n’était responsable de ses actes,
dans ces cas, qu’au gouvernement impérial.
MM. Lafontaine et Baldwin n'étaient pas hommes à reculer, à sacrifier les avantages qu’ils avaient conquis ; ils se préparèrent à la lutte, et firent connaître au gouverneur leurs vues et leurs in-
tentions.
Dans une entrevue célèbre avec le capitaine Higginson, secrétaire particulier du gouverneur, M. Lafontaine prétendit que la responsabilité du ministre s’appliquait à tous les actes du gouver-
nement relativement à des matières locales ou provinciales, et il
déclara énergiquement que le jour où Son Excellence chercherait
à faire prévaloir ses vues personnelles, il se croirait obligé de donne: sa démission.
La résistance de M. Lafontaine irrita le gouverneur, dont les sympathies pour les chefs conservateurs, surtout pour M. Gowan, le grand chef des orangistes, devenaient de plus en plus apparentes.
Pendant ce temps-là, Lafontaine et Morin n’oubliaient pas ceux qui expiaient dans l’exil leurs luttes généreuses pour ces libertés politiques dont le triomphe se trouvait consacré par l’avènement de leur parti.
Les procès entrepris contre les chefs patriotes furent discontinués, des lettres de grâce furent accordées, et Nelson, Brown, O’Callaghan, Duvernay et même “Mackenzie et Papineau furent libres de revenir au pays. M. Papineau ne profita de cette faveur du gouvernement que deux ans plus tard.
Cet acte de réparation accrut la popularité du miz.i-ière dans le Bas-Canada, et fut accueilli avec enthousiasme par le parti libéral dans les deux provinces, mais souleva la colère du parti tory et des orangistes.
Tout portait à croire que la troisième session du parlement serait orageuse. Sir James l’ouvrit, le 28 septembre, par un discours qui produisit une excellente impression et ne froissa personne.
La discassion sur l’Adresse fut remarquable par l’altercation qui eut lieu entre sir Allan MceNab et M. Baldwin. Le chef du parti tory ayant rappelé un épisode des événements de 1837 auquel le chef libéral avait été mêlé, chercha à démontrer que la conduite de celui-ci, en cette circonstance, n’avait pas été celle d’un sujet loyal. M. Baldwin se justifia complètement, et dans
un discours qui souleva les applaudissements de la Chambre, força ses adversaires à accepter ses explications.
L'opposition, trop faible pour lutter avec avantage, se borna à lancer des insinuations, à émettre des doutes sur la loyauté des membres du gouvernement, et à faire des allusions hostiles à leur politique à l'égard des patriotes de 1837-1838.
Comme on le voit, ce n’est pas d’hier que la loyauté du parti libéral est révoquée en doute.
La question la plus importante débattue à cette session fut celle du siège du gouvernement.
À la session précédente, une majorité de la Chambre s’était prononcée contre Kingston, et le gouvernement impérial avait été prié de choisir une autre capitale ; mais il avait refusé de donner sa décision et avait laissé ce choix à la Chambre.
Le ministère avait résolu de demander à la Chambre que Montréal fut choisi, malgré la démission de M. Harrison, qui sortit du cabinet plutôt que d’acquiescer à cette décision. La discussion fut vive, violente parfois, quelques députés libéraux du Haut-Canada se joignirent aux conservateurs pour protester contre le choix du ministère. On alla jusqu’à dire que l'Union n'aurait pas été acceptée aussi facilement dans le Haut- Canada, si lord Sydenham ne s'était pas engagé à y placer pour toujours le siège du gouvernement. D’autres disaient que choisir la capitale dans le Bas-Canada serait retarder la réalisation des vues et des espérances des auteurs de l’Union, savoir : l’anglification de cette province.
Le ministère l’emporta néanmoins par une forte majorité et Montréal devint la capitale du pays.
Les excès commis par les orangistes dans les élections, dans
leurs démonstrations publiques, effrayaient avec raison les amis de l’ordre et de la paix, et avaient inspiré au ministère l’idée de prévenir les dangers dont le fanatisme de cette association menaçait le pays, en proposant un bill contre les sociétés secrètes. Les libéraux du Haut-Canada eurent, sur cette question brûlante, le courage de voter encore avec le gouvernement. Le bill fut voté, mais sujet à l’approbation de la Reine, qui refusa de le sanctionner.
D’autres lois furent adoptées pour exclure de la Chambre les employés public et pour assurer l'indépendance des juges. C’était l'exécution du programme politique des patriotes de l’ancienne Assemblée législative du Bas-Canada ; tous leurs griefs disparaissaient, toutes les réformes qu’ils avaient demandées, pour lesquelles ils avaient lutté avec tant de courage et de patriotisme, s’accomplissaient,.
Le pays respirait, les honnêtes gens étaient heureux et envisageaient l’avenir avec confiance, le Bas-Canada surtout croyait l’âge d’or revenu sur la terre.
Mais des nuages s’avançaient lentement à l’horizon, la tempête grondait dans le lointain et s’approchait.
Sir James Metcalfe refusait de renoncer à ce qu’il appelait ses prérogatives, dans l’exercice du patronage public, et persistait à faire des nominations sans consulter ses ministres ; il poussa l'indiscrétion jusqu’à offrir et même donner des emplois importants à des ennemis du ministère.
Il avait de plus réservé à la sanction royale la loi des sociétés secrètes sans même en donner avis à ses ministres. Ses relations intimes avec les chefs du parti tory orangiste, qui l’inspiraient et se vantaient de ses sympathies, devenaient intolérables.
Cr
Lafontaine et Baldwin avaient trop le sentiment de leur dignité et de leur devoir pour garder leurs portefeuilles au mépris de leurs droits et de la constitution, pour abandonner le terrain conquis au prix de si grands efforts. Le 23 novembre, ils apprenaient que M. Powell, un adversaire du gouvernement, avait été nommé greffier de la Cour de circuit de Dalhousie et que la présidence du Conseil législatif avait été offerte par le gouverneur à M. Sherwood, l’un des chefs du parti conservateur, et à M. Neilson, de Québec. Ils crurent que la mesure était pleine et qu’il était temps d’agir ; ils se rendirent auprès du gouverneur pour se plaindre de sa conduite et lui faire connaître leurs vues et leur intention bien arrêtée de ne plus souffrir de pareils empiètements sur leurs droits.
La discussion fut longue et animée.
Les ministres exigeaient que le gouverneur s’engageñt à ne plus exercer le patronage sans les consulter. Sir James Metcalfe prétendait qu’il ne pouvait souscrire à un pareil engagement sans porter atteinte à la dignité de sa position et aux prérogatives de la Couronne. Il eut l’indiscrétion de déclarer que depuis son arrivée il avait constaté que ses opinions relativement à ces prérogatives ne s’accordaient pas avec celles de ses ministres. MM. Lafontaine et Baldwin lui reprochèrent, avec raison, d’être resté si longtemps sous l’empire de ce sentiment sans le leur avoir fait connaître.
L’obstination de sir James Metcalfe et ses déclarations compromettantes rendaient tout accord impossible. Le 26 novembre, tous les ministres moins un, M. Daly, donnaient leur démission.
M. Daly se croyait né pour être ministre dans tous les gouverne-
ments, l’élasticité de ses principes lui permettant de faire partie de tous les ministères.
Le gouverneur ayant accepté la démission de ses ministres, M. Lafontaine en informa la Chambre dans un discours plein de dignité, mais ferme et vigoureux.
Une discussion orageuse s’éleva dans la Chambre et dura plusieurs jours, la grande majorité des représentants approuva la conduite et les opinions du ministère, et vota une adresse énergique au gouverneur.
Quarante-six députés votèrent pour l’adresse et vingt-trois contre ; trois Bas-Canadiens seulement, MM. Denis-Benjamin Viger, Neilson et Noël se trouvèrent dans la minorité.
Le vote de M. Viger affligea le Bas-Canada, mais l’étonnement et les regrets de la population furent bien plus grands, lorsqu'on apprit que ce bon et vieux patriote avait consenti à s’allier à M. Draper pour former un nouveau ministère.
Des protestations éclatèrent partout, des assemblées eurent lieu, des résolutions énergiques furent adoptées pour approuver le ministère Lafontaine et blâmer la conduite de M. Viger. Le vieux chef libéral, habitué à n’entendre que des paroles de respect et de confiance, fut sensible aux reproches qui lui arrivèrent de partout. Il tint tête à l’orage, cependant, et se hâta de faire connaître à ses amis et au pays les raisons qui l’engageaient à se séparer de ce parti libéral dont il était depuis si longtemps le soutien et l’ornement.
Il repoussa les accusations d’ambition et de jalousie en rappelant ses années de dévouement et de sacrifices pour la cause libérale, et chercha à démontrer qu’il avait été inspiré par le seul
désir d’être utile à cette cause et au Bas-Canada, et de sauver le
gouvernement responsable en empêchant le gouverneur de se jeter entre les bras du parti conservateur.
Sir James Metcalfe était dans une position délicate, difficile ; il lui fallait un Conseil exécutif, et il ne pouvait le former sans le concours des députés du Bas-Canada. Il mit toute son habileté à convaincre M. Viger de ses bonnes intentions, et de son désir de s'entendre avec des hommes qui auraient sa confiance pour mettre en pratique les principes äu gouvernement constitutionnel. Il n’y a pas de doute qu’il finit par faire, en différentes circonstances, des déclarations contraires à celles qui avaient amené la chute du ministère Lafontaine, et que sa conduite postérieure justifie jusqu’à un certain point M. Viger d’avoir cédé à ses instances ct cru à ses promesses. Mais M. Viger n’a jamais pu répondre victorieusement au reproche sévère de s’être séparé de ses amis politiques et des chefs vénérés de son parti, lorsque cette séparation et l’acceptation d’un portefeuille des mains de sir James Metcalfe constituaient une approbation des principes anticonstitutionnels du gouverneur, et une condamnation de la conduite noble et honorable des chefs dont lui, M. Viger, avait toujours approuvé la politique et les idées.
L'histoire tenant compte de son passé irréprochable, de quarante années de dévouement et de désintéressement, peut bien reconnaître la pureté de ses motifs, mais elle ne peut s’empêcher de dire, avec les libéraux du temps, qu’il a commis une erreur.
Il eut beaucoup de peine à trouver des collègues dans la représentation du Bas-Canada ; il en trouva un pourtant, l’honorable Denis-Benjamin Papineau, frère du grand tribun, ur homme estimable. Les autres ministres bas-canadiens furent MM. Smith et Daly, l'éternel Daly.
Le nouveau ministère ne fut définitivement formé et au complet que neuf mois après la démission du ministère Lafontaine, neuf mois de crise et d’agitation, pendant lesquels MM. Draper et Viger prirent la responsabilité d’administrer les affaires du pays sans dissoudre la législature.
Aujourd’hui, un pareil abus serait intolérable ; mais, tout en blâmant ceux qui l’ont commis, il ne faut pas oublier que le gouvernement responsable était encore à son aurore, à l’époque des tàätonnements.
Le fait que la conduite du ministère était approuvée par le gouvernement anglais, donnait à ses opinions une autorité considérable, surtout aux yeux de la population anglaise.
Mais la discussion qui eut lieu à ce sujet dans le parlement britannique fait voir que les renseignements sur lesquels on s’appuyait étaient bien incomplets et erronés ; ainsi lord Stanley prétendit que MM. Lafontaine et Baldwin avaient voulu obliger sir James Metcalfe à s’engager par écrit à ne faire aucune nomination sans leur consentement.
Il approuva aussi le gouverneur d’avoir refusé Ge renoncer au patronage de la Couronne, et d’avoir réservé à la sanction royale le bill des sociétés secrètes.
E: "in dans le mois de septembre 1844, le ministère Draper- Viger était complété, la Chambre était dissoute, et les brefs pour de nouvelles élections dans le mois de novembre étaient émis.
Durant deux mois, la tempête politique agita le pays ; le gouverneur, à ‘exemple de son prédécesseur, se jeta dans la mêlée et cit rervrs aux mêmes moyens, à la fraude, à la corruption et à là violence pour remporter les élections.
Dans plusieurs comtés, à Montréal surtout, des bandes d’as-
sommeurs essayèrent d’éloigner des polls les partisans des candi- | dats libéraux ; des bagarres eurent lieu, et les Canadiens-français firent reculer plus d’une fois leurs agresseurs. C’est dans cette élection que le grand Voyer, Joseph Montferrant et d’autres Canadiens-français, remarquables par leur force et leur courage, se distinguèrent en protégeant les polls, et commencèrent à se faire
une renommée qui fut plus d’une fois utile à leurs compatriotes.
Le Bas-Canada, malgré tout, resta fidèle au parti libéral, à Lafontaine et Morin. M. Viger fut battu dans deux comtés et plusieurs de ses principaux partisans furent aussi défaits, entre autres MM. Barthe, Noël, Neilson et Cuvillier.
Mais, dans le Haut-Canada, le résultat fut bien différent. Dès cette époque, on put constater que l’influence nationale et religieuse l’emportait, dans cette province, sur lesprit de parti et même sur les principes politiques, et que les chefs du parti libéral auraient à souffrir de leur esprit de justice et de leur libéralité
envers le Bas-Canada.
La translation du siège du gouvernement à Montréal, et le bill des sociétés secrètes furent avantageusement exploités contre eux, et l’on souleva partout les préjugés nationaux et religieux en représentant ces patriotes comme les alliés d’hommes dont la loyauté était suspecte.
C’était le digne commencement des dénonciations violentes et des accusations extravagantes qui devaient marquer nos luttes politiques sous l’Union et se prolonger sous la Confédération.
M. Baldwin réussit à se faire élire, mais la plup®rt de ses collègues dans le minis‘ère, et de ses partisans dans la Chambre,
furent battus.
Le gouvernement avait une majorité, sir James Metcalfe triomphait.
Parmi les nouveaux députés, on remarquait, dans le Haut- Canada, M. Gowan, grand chef orangiste, ami et conseiller du gouverneur, et surtout le célèbre John-A. Macdonald.
Dans le Bas-Canada, plusieurs hommes de talent, appelés à jouer un rôle brillant, avaient aussi été élus, entre autres MM. Cauchon, Chauveau, Drummond et Wolfred Nelson, le chef des patriotes à Saint-Denis, en 1837, l’un des exilés des Bermudes.
Joseph Cauchon était déjà, à cette époque, à vingt-sept ans, Pun des polémistes les plus distingués et les plus vigouerux du pays. Il avait fait ses premières armes dans le Canadien, sous la direction Gu vétéran de la presse canadienne-française, Etienne Parent, et il avait ensuite fondé, avec son beau-frère, M. Côté, le Journal de Québec, qui devint entre ses mains une puissance.
M. Cauchon n’avait pas l’esprit littéraire, la délicatesse de sentiments et l’éloquence fleurie de son émule, M. Chauveau ; mais il avait une intelligence plus robuste, un caractère plus énergique, une plume plus acérée.
C’était un lutteur, un artilleur dont les batteries étaient toujours en feu, incommode souvent pour ses amis, terrible pour ses adversaires, toujours prêt à tirer sur les uns ou sur les autres suivant les circonstances et les besoins du moment.
Ambitieux, violent, aimant l’argent, les honneurs, le luxe, peu scrupuleux, actif, plein de ressources et de moyens, il était l’homme préparé d'avance pour jouer un rôle dans des temps difficiles où les expédients, l’énergie et l’audace devaient l’emporter sur les principes.
Il resta fidèle à Lafontaine jusqu’à la fin, et lui fut d’un grand
secours dans la Chambre et dans la presse ; mais après la retraite de ce grand politique, il alla d’un camp à l’autre, servit sous tous
les drapeaux, obligea tous les gouvernements à compter avec lui.
On lui reproche d’avoir fait deux brochures, l’une contre et autre pour la Confédération. Il écrivit la première, lorsque le parti libéral était soupçonné d’avoir des sympathies pour ce projet ; il publia la seconde, pour détruire l’effet de la première, pour faire adorer ce qu’il avait brûlé.
Sa vie est pleine de ces contradictions.
Aussi, après avoir contribué grandement à lancer le ‘clergé contre le parti libéral, plus tard, lorsque, devenu libéral, il eut à subir les foudres qu’il avait déchaînées, il fut le dénonciateur le plus vigoureux des mêmes abus qu’il avait approuvés, et rédigea le mémoire qui fut envoyé au Souverain Pontife, et dont le résultat fut l’envoi au Canada d’un délégué apostolique, Mgr Conroy.
Sa vie a été orageuse, tourmentée comme son caractère, remplie de revers et de succès. Après avoir été plusieurs fois ministre, président du Sénat, directeur de grandes entreprises, lieutenant-gouverneur au Manitoba, il mourut pauvre, isolé, abandonné
dans un coin obscur du Nord-Ouest, dans une misérable bicoque.
Comme la plupart des fortes natures, il avait de grandes qualités et de grands défauts ; mais l’histoire ne peut oublier les services qu’il a rendus au pays, et elle doit reconnaître que c’était un homme de progrès, à l’esprit actif et pratique, une des fortes têtes d’une génération puissante.
Il a été, durant plusieurs années, l’avocat le plus puissant de la construction d’un chemin de fer sur la rive nord du Saint-
Taurent ; et, malgré son amour du pouvoir, il a remis deux fois
son portefeuille pour rester fidèle à cette grande entreprise à laquelle son nom est attaché.
Ajoutons qu’au milieu de toutes ses variations sa plume est restée française et catholique.
Pierre-Joseph-Olivier Chauveau n’avait que vingt-quatre ans lorsqu'il fut élu dans le comté de Québec à la place de John Neilson, ce vétéran de la presse et de la Chambre, que ses accointances avec Metcalfe avaient rendu impopulaire.
Il s'était fait remarquer, à peine sorti du collège, par des poésies patriotiques où il avait flagellé les auteurs de l’Union, et surtout par des correspondances publiées dans le Courrier des Eltats- Unis. Ecrivain en vers et en prose, orateur, doué d’un extérieur agréable, d’une physionomie intéressante, il était l’étoile la plus brillante de la jeunesse de son temps.
Il a été ministre, surintendant de l’instruction publique, premier ministre même de la province de Québec, après la Confédération, président du Sénat, et il est mort shérif de Montréal. Ce n’est pas la fin qu’il avait rêvée, l’idéal qu’il avait poursuivi, mais il a eu le sort de ceux qui, dans ce pays, se livrent aux lettres et à la politique.
Il était de l’école de Lafontaine, Viger et Morin ; il avait le même souci de sa conscience, de son honneur et de sa dignité.
Il r’ävait ni le tempérament, ni la hardiesse, ni l'esprit vigoureux nécessaires aux chefs de parti. Les roueries et les violences répugnaient à sa nature sensible et délicate. Il se sentait déplacé, déclassé dans ce monde politique et passionné, plein de qualités et de défauts, et se hâtait d’en sortir aussitôt qu’il le pouvait, pour se livrer à ses chères études, à ses douces méditations. Il
trouvait dans la compagnie de Virgile et d’'Homère, de Racine et
de Fénelon, de Montalembert et de Lacordaire des jouissances que la politia:e ne lui procurait qu’à demi.
Ce n’était pas un homme d’action, mais un penseur, un poète vivant d’idéal et de sentiment, dominé par l’amour du beau et du vrai, plus sensible aux charmes d’une jolie pièce de vers qu’aux beautés froides et trop souvent incomprises d’une loi municipale ou électorale.
Il a été, pendant près d’un demi-siècle, l’orateur national par excellence, l’interprète des pensées et des sentiments de sa race, la personnification la plus vivante, la plus autorisée de nos traditions religieuses et nationales, de nos joies et de nos douleurs patriotiques, de notre enthousiasme pour les gloires du passé et de notre confiance dans la destinée.
Son éloquence constitue la meilleure part de sa gloire littéraire ; elle est éclatante et grandiose comme la nature au milieu de laquelle il est né ; on dirait que le soufl'e puissant, qui circule à travers les ruines de la vieille cité de Champlain, lui inspire les images brillantes, les figures frappantes dont ses discours sont émaillés.
Lewis-Thomas Drummond, Irlandais catholique, était un jeune avocat de taille et d’apparence superbes, à la parole éclatante et dramatique, doué de talents qui, grâce à un travail sérieux, l’auraient porté à la tête du pays.
Il était magnifique devant une cour d’assises ; ceux qui l’ont entendu au palais, dans des causes où il se croyait obligé de faire un grand effort, disent qu’il était difficile d’être plus imposant, plus impressionnant.
Après avoir été ministre plusieurs fois, il mourut juge de la
Cour d'appel.
Son nom est resté attaché aux souvenirs émouvants des victimes de 1837-1838.
Les forces des deux partis se mesurèrent, à l’ouverture de la session, sur le choix de l’orateur.
Le gouvernement proposa sir Allan MacNab, et l'opposition, M. Morin. M. MacNab ne parlait pas le français ; plusieurs députés, entre autres MM. Chauveau et Cauchon, prétendirent avec énergie que le président de la Chambre devait parler les deux langues. La députation française accueillit avec sympathie les paroles éloquentes de ces deux jeunes députés dont les noms étaient déjà populaires et auxquels on prédisait un avenir brillant.
Pendant la discussion, un député du Haut-Canada, M. Ermatinger, déclara qu’une Chambre, qui devait être anglaise de fait comme de nom, n’était pas obligée de choisir pour président un député parlant français.
Le candidat du gouvernement l’emporta par trois voix ; tous les députés français, moins un, M. de Bleury, votèrent pour M. Morin.
Le gouvernement eut six voix de majorité sur les amendements proposés par l’opposition à l’Adresse, mais il n’eut dans la représentation du Bas-Canada, à part celle des ministres, que la voix de M. de Bleury.
C’était une position humiliante pour MM. Viger et Papineau.
La session dura quatre mois qui leur parurent sans doute bien longs, car les pauvres ministres furent sans cesse harcelés et tenus sur le gril.
Cependant, il faut leur reconnaître le mérite d’avoir fait voter
par la Chambre une adresse à la Reine, abrogeant la clause inique
de l’Acte d'Union qui proscrivait l’usage de la langue française dans les procès-verbaux et les procédures de la Chambre. Les Anglais eurent la bonne pensée de se joindre aux Canadiensfrançais, en cette circonstance ; de sorte que la résolution, proposée par M. Papineau et par M. Moffatt, fut votée par acclamation’au milieu des applaudissements de toute la députation.
Il est vrai que la réponse du gouvernement impérial se fit longtemps attendre, et que l’ostracisme qui pesait sur la langue française ne disparut qu’en 1849 ; mais l’acte du ministère Draper- Viger fut une bonne note en sa faveur aux yeux du Bas-Canada.
Il eut aussi le mérite d'accueillir avec faveur les résolutions de M. Lafontaine demandant à la Reine une amnistie générale pour toutes les offenses politiques commises en 1837 et 1838.
Déjà, en 1843, comme nous l’avons vu, sous le ministère Lafontaine-Baldwin, le gouvernement impérial avait consenti à accorder des lettres de grâce aux chefs de l’insurrection, et à remettre en liberté les infortunés patriotes exilés en Australie, à la condition que leurs parents en feraient la demande et se chargeraient de les faire revenir à leurs dépens. Des souscriptions avaient été organisées.
Mais des complications de toute sorte entravèrent l’exécution de ce mouvement patriotique, et ce fut seulement en 1845 que la plupart de ces pauvres exilés virent la fin de leurs souffrances et purent regagner le sol natal.
Lord Metcalfe contribua puissamment au succès de cette noble croisade ; l’histoire doit le constater, il fit preuve, dans cette circonstance, comme dans plusieurs autres, de générosité et de charité.
C’est la même année, en 1845, que Papineau lui-même se
décida à rentrer dans le pays, à reprendre sa place au milieu de ses compatriotes.
Les Canadiens-français saluèrent avec joie le retour des hommes courageux qui avaient tout sacrifié pour la liberté ct l'honneur de leur nationalité.
Lord Metcalfe et ses ministres espéraient que ces actes populaires leur feraient gagner du terrain dans le Bas-Canada et leur ramèneraient les sympathies des Canadiens-français, mais la députation resta compacte et solide autour des chefs du parti libéral.
Le gouvernement, néanmoins, fit passer plusieurs autres mesures pour encourager l’agriculture et la colonisation ; mais les députés du Bas-Canada lui reprochèrent de donner la part du lion au Haut-Canada. On a fait le même reproche à tous les gouvernements depuis l’Union ; on le fait encore sous la Confédération.
Une somme de $40,000 fut accordée aux Haut-Canadiens pour les indemniser des pertes subies pendant l’insurrection, et les ministres promirent qu’on en ferait autant pour les Bas-Canadiens, quand on aurait constaté le chiffre de leurs pertes.
Les deux principales lois de la session furent celles concernant les municipalités et les écoles communes. Elles n’étaient, en réalité, que la reproduction des bills proposés, à la session précédente, par M. Morin ; mais le ministère Draper-Viger a le mérite de les avoir fait voter. L'acte municipal abrogeait l’ordonnance du Conseil Spécial et donnait le droit de nommer des conseils et des officiers municipaux pour administrer les affaires. En vertu de l’ordonnance de 1838, le maire et le trésorier de la
municipalité étaient nommés par le gouvernement.
La loi des écoles mettait celles-ci sous le contrôle et la direction des commissaires élus par le peuple et du surintendant de l'instruction publique.
Comme on le voit, le principe libéral de l’administration des aifaires publiques par le peuple faisait son chemin et pénétrait partout.
Le gouvernement réussit à traverser la session, grâce à l’appui presque unanime des députés du Haut-Canada, et à l’aide des libéraux du Bas-Canada qui votèrent patriotiquement pour quelques-uns de ses principaux actes de législation. Mais lord Metcalfe était trop clairvoyant pour ne pas comprendre que cet état de choses ne pourrait durer longtemps. Il avait beau chercher à gagner l'affection et la sympathie de la population du Bas-Canada dans l'intérêt de ses ministres, tout était inutile.
Les critiques acerbes de la presse libérale et surtout du Canadien de Québec, et du Globe de Toronto, rédigés, le premier par M. Cauchon et l’autre par M. George Brown, avec le talent et la vigueur qui les caractérisaient tous deux, le rendaient nerveux.
Et puis, comme ses deux prédécesseurs, chose étrange ! il se mourait, après quelques mois d'administration, d’un cancer qui lui dévorait la joue. Il aurait dû partir pour se reposer, se soigner ; mais il s’obstina ; homme d’énergie et de volonté, il ne voulut pas quitter le pays sans y avoir établi un gouvernement fort ayant la confiance des deux provinces. Il engagea M. Draper à effectuer une coalition avec les libéraux du Bas-Canada, par l’entremise de M. Caron, qui devint plus tard juge et gouverneur de la province de Québec.
Les négociations et les pourparlers durèrent plusieurs semaines.
Le gouverneur et son premier ministre étaient bien prêts à sacrifier M. Viger et M. Papineau ; mais le gouverneur s’opposait à l’entrée de M. Lafontaine dans le ministère, et les libéraux ne voulurent pas entendre parler de M. Daly, qui refusait de lâcher prise. M. Lafontaine avait consenti à s’effacer dans l’intérêt du pays, pour faire cesser un état de choses déplorable.
Mais la maladie de sir James Metcalfe s’aggrava tellement qu’enfin il se décida à donner sa démission et à partir, le 26 novembre 1845, pour l'Angleterre, où il mourut peu de temps après.
Le Canada, à cette époque, paraissait fatal à ses gouverneurs ; trois, dans l’espace de cinq ans, y avaient trouvé la mort et peu de bonheur, de tranquillité.
M. Turcotte mentionne, parmi les événements intéressants qui marquèrent l’administration de sir James Metcalfe, l’érection, en 1844, de la province ecclésiastique de Québec, le recensement du Bas-Canada fait la même année ; en 1845, les deux incendies qui détruisirent presque toute la ville de Québec ; l’établissement, aussi en 1845, des collèges de médecine de Québec et de Montréal ; la création de plusieurs sociétés ou clubs littéraires, de l’Institut Canadien de Montréal en particulier ; la publication de l'Histoire du Canada par Bibaud, dont le style et l'esprit laissent beaucoup à désirer ; d’un ouvrage de Joseph
Crémazie sur les lois criminelles anglaises.
Lord Metcalfe fut remplacé par lord Cathcart, vieux militaire, dont les ancêtres, depuis trois ou quatre siècles, avaient conquis leurs titres de noblesse à la pointe de leur épée. Il avait lui-même fait et soutenu les campagnes du duc de Wellington contre Napo-
léon, et s'était distingué sur les champs de bataille de l’Espagne et à Waterloo, où il avait eu trois chevaux tués sous lui,
Le gouvernement anglais lui avait confié temporairement l’administration du pays, au départ de sir James Metcalfe ; mais, vu les difficultés que la question de l’Orégon menaçait de soulever entre l’Angleterre et les Etats-Unis, il jugea à propos de le nommer gouverneur général dans le mois de mars 1846,
Le nouveau gouverneur convoqua les Chambres, le 20 mars 1846, et ouvrit la session par un discours où il faisait l’éloge de son prédécesseur.
Les chefs de l’opposition étaient bien disposés à regretter la cause du départ de sir James Metcalfe, mais ils refusèrent de voter les éloges que l’Adresse contenait au sujet de la manière dont il avait administré les affaires du pays. Cette question souleva un débat chaleureux qui donna l’occasion à MM. Aylwin, Cauchon et Chauveau de dénoncer éloquemment la conduite de Metcalfe et de son premier ministre Viger.
Ce vieux lutteur regimba sous l’aiguillon puissant de ses jeunes adversaires, et se défendit avec la plus grande vigueur. Il prétendit que l’histoire rendrait justice à sir James Metcalfe et le vengerait lui-même des accusations injustes dont il avait été l’objet, en reconnaissant que le pays leur devait à tous deux l’établissement pratique du gouvernement constitutionnel.
Il n’y a pas de doute que sir James Metcalfe était revenu à des idées plus justes relativement à la responsabilité ministérielle, et que, même dans l’exercice du patronage, il ne se montra pas aussi exigeant que sous le ministère Baldwin-Lafontaine. M. Viger eut aussi raison de faire l’éloge de la charité de sir James Metcalfe et de sa générosité envers les exilés de 1837 ;
mais il ne put se justifier de s’être séparé de son parti à un moment si critique, et d’avoir gardé le pouvoir, pendant dix-huit mois, sans avoir un siège dans le parlement.
L’Adresse fut néanmoins adoptée telle qu’elle était par une majorit de seize voix.
Le gouvernement proposa plusieurs lois importantes qui auraient dû le rendre populaire, si on avait pu oublier sa tache originelle, sa naissance inconstitutionnelle.
Parmi ces lois citons surtout celle qui eut pour effet de faire disparaître de l’Acte d'Union la clause qui enlevait à la Chambre le droit de contrôler le traitement des fonctionnaires publics, de voter le budget.
Au ministère Viger-Draper appartient donc l’honneur d’avoir arraché au gouvernement impérial le pouvoir absurde que l’Acte d'Union lui avait donné au mépris du droit sacré que possède le Parlement, sous la constitution anglaise, de disposer des deniers publics.
Le ministère Viger-Draper faisait bien ce qu’il pouvait pour faire pardonner son origine et justifier les promesses et les serments de M. Viger de rester fidèle au programme du parti libéral, aux principes du gouvernement constitutionnel, mais au lieu de
gagner du terrain il en perdait tous les jours.
La fameuse question des biens des jésuites, si grosse d’orages et de tempêtes, n’eut pas pour effet de calmer les esprits, surtout parmi le clergé.
Depuis que la Couronne avait pris possession de ces biens, en 1800, le revenu en avait été affecté à l’éducation, dans le Bas- Canada, jusqu’à l'Union ; mais, depuis, le Haut-Canada avait
eu sa part, et l’on protestait contre une pareille interprétation de la loi.
Le gouvernement voulut régler cette difficulté au moyen d’un projet de loi attribuant au Bas-Cane da seul le revenu de ces biens, qui s'élevait alors à environ $25,000. Les évêques adressèrent à la Chambre une pétition dans laquelle ils prétendaient que ces biens appartenaient à l’Eglise, et en réclamaient l’administration et la disposition.
M. Morin fit un plaidoyer éloquent en faveur de la prétention du clergé et fut fortement secondé par MM. Lafontaine, Drummond, Cauchon et Chauveau. Mais le temps n’était pas encore arrivé d'accomplir cet acte de justice. Les libéraux anglais, même M. Baldwin, s’unirent aux conservateurs pour soutenir le projet du gouvernement. Il était réservé à un homme dont nous auions à parler longuement, à M. Honoré Mercier, de régler cette épineuse question en soulevant contre lui, parmi les protestants et surtout les sectes orangistes, des sentiments d’hostilité
qui lui furent funestes dans les mauvais jours.
Plusieurs autres lois importantes furent votées pendant cette
longue session de 1846, qui dura onze mois.
Pour encourager l’éducation, on obligea les parents à payer la contribution mensuelle peur tous les enfants de sept à quatorze ans fréquentant ou non les écoles. Comme la loi n’atteignait auparavant que les parents dont les enfants allaient à l’école, beaucoup précextaient la pauvreté pour les garder à la
maiscon.
De violentes protestations s’élevèrent contre cet amendement salutaire, et même, dans certaines paroisses, on refusa, durant
quelque temps, de se soumettre à la loi. Les récalcitrants reçurent le nom d’éfeignoirs.
Des sommes d’argent assez considérables furent votées pour les canaux, les chemins publics et autres travaux d’une grande importance.
La session était à peine finie que M. Viger donnait sa démission. Sa défaite dans le comté de Richelieu, les reproches de ses amis et les intrigues de M. Draper avaient fini par lui ouvrir les yeux et lui faire comprendre qu’on lui faisait jouer un rôle indigne de son caractère et de sa position. Il comprit que, malgré sa bonne volonté et son intention d’être utile à son pays, il mettait en danger la réputation que lui avaient faite un demi-siècle de bonnes et belles actions, de vertu et de désintéressement.
La retraite de M. Viger icheva de ruiner le ministère Draper dans le Bas-Canada, et ranima le courage et les espérances du parti libéral.
Les chefs de ce parti demandaient toujours que le pays fût gouverné d’après les principes du gouvernement constitutionneli, et ils s’appuyaient sur la constitution pour réclamer justice égale pour toutes les races, toutes les religions, pour le Bas comme pour le Haut-Canada. Leur programme était large, généreux, et partant populaire.