‹ L'union des deux Canadas, 1841-1867 [microforme]Chapitre 13 sur 44 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LORD ELGIN. — SESSION DE 1847. — LIBRE-ÉCHANGE. — ÉMIGRATION IRLANDAISE. — LES RAVAGES DU TYPHUS. — LÉGISLATION. — ÉLECTIONS. — SESSION DE 1848. — CHUTE DU MINISTÈRE DRAPER. —

MINISTÈRE BALDWIN-LAFONTAINE. — LOUIS-JOSEPH PAPINEAU. —— COLONISATION. — MOUVEMENT INTEL- LECTUEL. — GEORGE-ÉTIENNE CARTIER.

On apprit, dans le mois de septembre 1846, que lord Cathcart quittait le pays et que lord Elgin avait été chargé de le remplacer.

James Bruce comte d’Elgin n’avait que trente-cinq ans et déjà il s'était distingué parmi les hommes d’Etat remarquables de l’époque. Descendant de l’antique famille des Bruce, il joignait à ses titres de noblesse des qualités, des talents, une maturité d’esprit, une éloquence et une largeur de vues qui faisaient présager une brillante et utile carrière.

Il n’était pas grand, mais il avait une belle et noble figure, des manières agréables, une physionomie où la dignité s’alliait à la douceur, une parole sympathique et brillante.

Elu au Parlement anglais en 1841, devenu peu de temps après membre de la chambre des Lords par la mort de son père et de son frère aîné, nommé gouverneur de la Jamaïque en 1842, il s'était fait partout aimer et admirer.

Deux mois avant son départ pour le Canada, il avait épousé en secondes noces lady Mary-Louisa Lambton, fille de lord Durham.

Il arriva à Montréal, le 29 janvier 1847, et alla s'établir à Monkland, dans le vieux et modeste château maintenant occupé par la célèbre communauté de la Congrégation Notre-Dame.

Le lendemain, eut lieu la réception publique ; elle fut brillante, enthousiaste. Le nouveau gouverneur conquit d'emblée les sympathies des Canadiens-français en répondant à l’une de leurs adresses dans le français le plus pur et le plus éloquent.

Son esprit juste et clairvoyant saisit en peu de temps la situation politique du pays, constata la position injuste qu’on y faisait aux Canadiens-français. Il appela l’attention du gouvernement sur cet état de choses et conseilla d’y porter remède en donnant à l’élément français la représentation à laquelle il avait droit dans le cabinet.

Il se fit même autoriser à entrer en négociations avec quelquesuns des chefs du parti libéral et s’adressa à MM. Morin et Caron pour les engager à travailler à la formation d’un ministère de coalition.

M. Morin refusa tout compromis qui aurait pour effet d’exclure les libéraux du Haut-Canada ; comme M. Lafontaine, il voulut rester fidèle à l’alliance contractée avec M. Baldwin. M. Caron crvt pouvoir continuer les négociations, mais il constata bientôt l’inanité de ses efforts et renonça à la tâche.

La barque ministérielle, ballottée en tous sens par le souffle irrité de l’opinion publique, commençant à faire eau, plusieurs ministres jugèrent prudent de l’abandonner. M. Smith, le procureur-général, fut fait juge de la Cour du banc de la Reine, et M. Taschereau, juge de la Cour de cireuit. M. Draper, dégoûté,

donna sa démission et fut remplacé, à la tête du ministère, par M. Sherwood.

Il ne restait plus, dans ce ministère disioqué et déconsidéré, qu'un seul homme pour représenter l’élément français, M. Denis- Benjamin Papineau.

M. Papineau aurait dû, lui aussi, se retirer dans l’intérêt de sa dignité et de sa réputation, au lieu de se cramponner au vaisseau qui sombrait.

John-A. Macdonald faisait partie du nouveau cabinet en qualité de receveur-général.

Lorsque lord Elgin ouvrit la session de 1847, le ? juin, on ne croyait pas que le ministère pourrait résister longtemps aux efforts du parti libéral.

Les débats sur l’Adresse furent passionnés ; plusieurs amendements furent proposés et combattus par des discours énergiques. On vit aux prises, d’un côté, MM. Lafontaine, Baldwin, Aylwin, Chauveau, Cauchon ; et, de l’autre, MM. Gowan, Cayley, John-H. Cameron et John-A. Macdonald.

M. Lafontaine reprocha aux ministres d’avoir démis M. Caron comme président du Conseil législatif par vengeance, pour le punir de ne pas les avoir sauvés aux dépens de son honneur et de sa dignité, d’avoir méconnu les droits des Canadiensfrançais, dans la distribution du patronage public, et violé les principes du gouvernement constitutionnel, et, s’adressant à ceux qui représentaient l’élément français dans le cabinet, il termina son discours en leur reprochant, en termes amers, d’avoir tout sacrifié à l’amour du pouvoir.

L’Adresse fut votée par deux voix de majorité. Voici le résultat du scrutin :

Pour—MM. Badgley, Boulton, Brooks, Cameron, (Cornwall), Cayley, Chalmers, Christie, Colvile, Cummings, Daly, Dickson, Draper, Duggan, Ermatinger, Foster, Gowan, Hale, Hall, Jessup, Lyon, MacDonald (Kingston), Macdonell (Dundas), McConnell, Moffatt, Monro, Murney, Papineau, Pettie, Riddell, Robinson, Seymour, Sherwood (Brockville), Smith (Frontenac), Stewart (Bytown), Stewart (Prescott), Viger, Webster, Williams, Woods.

CoNTRE — MM. Armstrong, Aylwin, Baldwin, Berthelot, Bertrand, Boutillier, Cameron (Lanark), Cauchon, Chabot, Chauveau, Conger, Desaulniers, DeWitt, Drummond, Fournier, Jobin, Lacoste, Lafontaine, Lantier, La Terrière, Laurin, Le Moine, Leslie, Macdonald (Glengary), Macdonell (Stormont) Merritt, Méthot, Morin, Nelson, Powell, Price, Prince, Rousseau, Scott, Smith (Wentworth), Thompson, Watts. — 37.

Deux Canadiens-français seulement, MM. Viger et Papineau, votèrent pour l’Adresse.

Le nom de M. Draper se trouve parmi les amis du gouvernement, mais ce fut son dernier vote dans la Chambre. Il avait, pendant la discussion de l’Adresse, annoncé sa retraite et fait ses adieux à la Chambre dans un discours qui avait causé beaucoup d’étonnement. Il avait en effet repoussé avec énergie toutes les accusations portées contre son gouvernement,et réclamé le mérite d’avoir administré les affaires du pays suivant les principes du gouvernement constitutionnel. Il déclara que c’était la seule forme de gouvernement acceptable pour le pays, que le patronage appartenait aux ministres, et qu’il aurait donné sa démission si quelque nomination avait eu lieu sans son avis.

Les députés se demandaient avec raison comment il pouvait

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concilier son langage avec ses actions, comment il avait pu prendre la responsabilité de former un cabinet, dans un moment où c'était, de fait, prendre la responsabilité des actes d’arbitraire et d’absolutisme de sir James Metcalfe.

Les chefs du parti libéral ne purent qu’applaudir à des paroles qui étaient la justification de leur conduite et la consécration des principes pour lesquels ils avaient si vaillamment combattu.

Le gouvernement n'avait que deux voix de majorité, il fut constamment entre la vie et la mort durant toute la session, qui dura huit semaines ; il voulait se rendre aux élections générales de 1848, et il s’y rendit clopin-clopant, marchant la moitié du temps à reculons, retirant ses projets de loi du jour au lendemain, n’osant rien affirmer, rien proposer, de peur d’être battu. Cependant, il put, grâce à l’aide du parti libéral, faire voter les lois que l’adoption du libre échange en Angleterre rendait nécessaires dans l’intérêt canadien.

Le libre échange triomphait ; l’Angleterre, défiant la concurrence commerciale du monde entier, ouvrait ses portes toutes grandes aux produits de l’univers. Cette politique forçait les colonies à entrer en concurrence avec tottes les nations du monde et à renoncer aux avantages accordés jusqu'alors à quelques-uns de leurs produits sur le marché ‘nglais. La crainte d’un changement qui bouleversait l’opinion publique en Angleterre devait naturellement se faire sentir dans ses colonies, moins fortes, moins capables de supporter les résultats d’une lutte commerciale. Deux hommes se distinguèrent dans la discussion de cette importante question, deux hommes dont la carrière commerciale et politique a été honorable et glorieuse, utile à Montréal et au pays : Luther-H. Holton et John Young.

Ils se firent les apôtres du libre échange et s’appliquèrent à détruire les craintes qu’il inspirait, à ranimer la confiance publique ébranlée.

Le gouvernement et la législature firent leur devoir, et prirent les moyens d’atténuer les défauts du nouveau régime économique en mettant fin aux avantages accordés jusqu'alors aux navires et au commerce anglais, et en demandant à l’Angleterre de permettre aux vaisseaux des autres nations d’entrer librement

comme les siens dans les eaux du Saint-Laurent.

On adopta aussi un tarif uniforme frappant également les pro-

duits de l’Angleterre et ceux des autres nations.

Le gouvernemeut consentit à tout, et décréta l’abolition des droits sur les navires étrangers naviguant dans les eaux du

Saint-Laurent.

L’Angleterre comprit qu’elle ne pouvait exiger aucune préférence de la part de ses colonies, puisqu'elle leur enlevait les avantages dont quelques-uns de leurs produits avaient joui jusqu’alors.

Le commerce canadien entre dans une ère de prospérité ; la nouvelle politique le gêne durant un certain temps, mais, grâce surtout à la libre navigation du Saint-Laurent, il se développe, étend ses ramifications du côté des Etats-Unis où il trouve bientôt un marché précieux.

Une autre question émouvante réclama l’attention de Ja Chambre et du gouvernement.

L’Irlande était en proie à la famine et aux maladies qu’elle engendre ; ses malheureux enfants quittaient par milliers son sol désolé pour chercher des rivages plus heureux. L’émigration

paraissait le seul remède à tant de maux et le gouvernement anglais l’encourageait.

Plus de cent mille Irlandais furent entassés dans de misérables vaisseaux et dirigés vers le Canada qui avait l’honneur et l'avantage d’être choisi pour être leur refuge et en débarrasser l'Angleterre. Les misères du voyage développèrent les germes de maladie qu’ils apportaient avec eux ; le typhus, le terrible typhus éclata dans les cales des vaisseaux où ils croupissaient. Ce fut terrible ; la tradition a transmis, de bouche en bouche, la description des horreurs, des désespoirs dont on fut témoin. Des familles entières jetées à la mer, souvent tous les enfants arrachés à leurs pères et mères, et, ce qui était pire encore, souvent les enfants laissés seuls ! Pauvres mères pleurant sur le corps de leurs enfants ! Quels cris lamentables elles ont fait entendre sur les rives de notre grand fleuve ! Jamais on n’en avait entendu de pareils, jamais la douleur humaine ne s'était

manifestée d’une manière plus poignante.

Plus de cinq mille malheureux périrent et les restes de ces masses enfiévrées furent jetés sur nos rives dans l’état le plus pitoyable. On essaya de les retenir en quarantaine à la Grosse- Ile, mais le torrent était trop puissant pour être complètement arrêté, il déborda, semant partout la désolation, l’épouvante, la mort. On s’indigna d’abord contre ceux qui avaient soumis le Canada à de pareilles horreurs ; mais la pitié l’emporta sur la colère, la charité fit des prodiges de dévouement, la religion catholique donna une fois de plus une preuve éclatante de ce qu’elle peut faire pour le soulagement des infortunes humaines.

Nos prêtres et nos religieuses furent sublimes, et arrachèrent

des cris d’admiration au pays tout entier. Pendant plusieurs mois, on les vit, à Mintréal, à Québec, à la Grosse-Ile et ailleurs, on les vit, la soix à la main, au milieu de ces épaves humaines, de ces corps en décomposition, de ces amas de chair dévorée par la fièvre, prodiguant les consolations et les secours de la religion, bravant tous les dangers, tombant souvent pour ne plus se relever, mais se remplaçant, se succédant, afin de remplir les vides faits par la mort.

Un bon nombre de prêtres et de religieuses, des laïques aussi, le maire de Montréal, M. Mills, un protestant, entre autres, furent victimes de eur dévouement. La charité publique ne se borna pas à soulager les malades, elle s’occupa des survivants, surtout des enfants laissés sans appui, sans soutien. Des comités de secours furent organisés, les protestants comme les catholiques souscrivirent généreusement ; et l’on vit, à la campagne comme à la ville, des familles canadiennes adopter les pauvres orphelins irlandais et s'engager à les élever ; le clergé catholique en plaça un grand nombre dans les asiles, les presbytères et les maisons d'éducation. Plusieurs de ces pauvres petits abandonnés devinrent plus tard des citoyens utiles et honorables.

La Chambre avait voté un fonds de secours, mais ce fonds fut bien insuffisant pour faire face aux besoins. Les devoirs de la charité une fois remplis, on demanda compte au gouvernement anglais des dangers et des dépenses auxquels il avait soumis le pays ; on lui reprocha d’avoir encouragé un mouvement d’émigration dans des conditions si déplorables, et on lui demanda de rembourser au gouvernement canadien les sommes considérables qu’il avait dépensées. Le gouvernement anglais s’exécuta de bonne grâce, et sa bonne volonté calma lirritation publique.

Les autres questions importantes qui occupèrent l'attention de la Chambre, pendant la session de 1847, furent les suivantes :

Un nouvel acte municipal préparé par le procureur-général Badgley ; un projet de loi organisant la profession du notariat dans le Bas-Canada, et plusieurs actes constituant en corporation des compagnies pour l’exploitation des mines et la construction de lignes télégraphiques. A la fin de l’année 1847, les villes du Canada pouvaient se parler par le télégraphe, au grand ébahissement de la population, qui ne croyait pas que le génie humain pût aller au-delà de l'invention des chemins de fer et des bateaux à vapeur.

Enfin la prorogation eut lieu, le ?8 juillet, au grand soulagement du ministère.

Lord Elgin voyait depuis longtemps d’un mauvais œil ce gouvernement impopulaire se cramponner au pouvoir en dépit des manifestations éclatantes de l’opinion publique. Il avait parcouru les deux provinces, recueillant partout les hommages enthousiastes de la population, et constatant aussi l’impopularité de ses conseillers.

Il avait fait la connaissance des Baldwin, des Lafontaine, des Morin ; il appréciait la largeur de leurs idées, la noblesse de leurs sentiments. Venu dans le pays avec des idées de sagesse, de modération et de justice, il était naturellement porté à s’entourer d’hommes dont les principes lui convenaient et qui possédaient la confiance publique. Aussi, il jugea à propos de devancer l’époque des élections et de dissoudre la législature, le 6 décembre 1847.

Le peuple était appelé à exercer son suffrage, le 24 janvier suivant.

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