‹ L'union des deux Canadas, 1841-1867 [microforme]Chapitre 15 sur 44 · L.-M. Viger, receveur-général · texte numérisé non relu

L.-M. Viger, receveur-général

ITaut-Canada.

Robert Baldwin, procureur-général, H. C. ;

R.-B. Sullivan, secrétaire-provincial ;

F. Hincks, inspecteur-général des comptes ;

J.-H. Price, commissaire des Terres de la Couronne ;

Malcolm Cameron, assistant-commissaire des Travaur: publics ;

Wm H. Blake, solliciteur-général.

C’était un ministère solide, puissant, composé des raeilleurs hommes des deux provinces. Le Bas-Canada était fier de ceux qui le représentaient dans ce grand ministère. (C’étaient, outre Lafontaine, Caron, avocat distingué qui devint plus tard juge de la Cour d’appel et gouverneur de la province de Québec sous la Confédération ; Etienne-Pascal Taché, que nous verrons plus tard premier ministre ; Louis-Michel Viger, surnommé le beau Viger, avocat, cousin de Denis-Benjamin Viger; tous des Pommes de valeur qui, déjà, avaient fait leurs preuves dans la défense us droits du peuple. Les Anglais avaient, pour les représenter : James Leslie, riche marchand de Montréal, ancien membre de l’Assemblée législative de Québec avant l’Union, jouissant de l’estime générale, et Thomas Cushing Aylwin, membre de la Chambre depuis 1841, et du ministère Baldwin-Lafontaine en 1843, l’un des orateurs les plus puissants de son temps, jurisconsulte instruit que l’on vit plus tard siéger avec éclat à côté de Lafontaine dans le triounal le plus élevé du pays.

M. Baldwin avait su s’entourer d’hommes non moins distingués : M. Hincks était un financier de premier ordre, et MM.

Sullivan et Blake, des avocats d’une rare éloquence.

Lord Elgin ne pouvait choisir de conseillers plus dignes de lui, plus capables de l’aider à préparer l’avenir politique et matériel du pays dont l’administration lui avait été confiée.

C'était un grand ministère et un grand gouverneur auxquels tout semblait promettre une carrière heureuse et paisible, un avenir souriant.

Le vaisseau de l'Etat n’avait jamais paru naviguer sous un ciel plus clément, sur des flots plus favorables. Cependant, les tempêtes devaient le secouer terriblement et menacer plus d’une fois de le faire sombrer.

Pour permettre aux nouveaux ministres de se faire élire et de préparer leur programme politique, la Chambre résolut de se proroger ; tout allait bien et cette résolution paraissait ne :encontrer aucune opposition sérieuse, lorsque M. Papineau se leva pour prendre la parole. La Chambre et les galeries accueillirent, avec un sentiment de respect mêlé de curiosité, le grand tribun dont la voix avait, pendant longtemps, électrisé le Bas-Canada. On se demanda s’il allait retrouver les accents d’autrefois et reconquérir sa popularité et son empire sur ses compatriotes. On était curieux de voir quelle position il allait prendre dans le nouvel ordre de choses.

A ses premières paroles, on reconnut le tribun d’autrefois, l’homme d’opposition habitué à tonner contre le pouvoir. On aurait dit qu’il reprenait un discours interrompu par les événements de 1837, sans tenir compte des changements survenus, des exigences du nouveau régime. Il se prononça contre la prorogation, fit une revue peu flatteuse de la situation du pays, demanda des réformes et fit une charge à fond de train contre l’Union.

Malgré ses réticences et ses restrictions et même son apprécia-

tion favorable des hommes qui composaient le ministère, on ne se fit pas illusion. C’était un chef de parti qui se dressait devant la Chambre et le pays.

Les hommes sages hochèrent la tête et virent avec regret, dans ce discours, les germes de la division future des Canadiens-français. M. Cauchon prit la défense des ministres absents et démontra, avec sa vigueur et sa logique ordinaires, l'injustice et les dangers de la position prise par M. Papineau.

Le grand tribun ne produisit pas l’effet qu’il attendait ; la Chambre et le pays restèrent froids, impassibles, défiants même.

La prorogation fut votée, les ministres se firent tous réélire, et se mirent à l’œuvre consciencieusement pour répondre à l'attente publique et aux besoins du pays.

La première question qui fut mise à l’étude fut celle de la colonisation.

Depuis l’Union, des sommes considérables avaient été dépensées pour des canaux et des voies ferrées dont le Haut-Canada avait bénéficié, mais on n’avait presque rien fait pour la colonisation des terres incultes dans le Bas-Canada.

Aussi, pendant que le Haut-Canada se peuplait:à vue d’œil, le Bas-Canada ne se développait pas dans les mêmes proportions, à cause de l’émigration de ses habitants aux Etats-Unis.

Le fléau de l’émigration avait commencé à exercer ses ravages ; les Canadiens-français quittaient par milliers le sol natal, poussés, en grand nombre, par l’esprit d'aventure, le goût des voyages, mais beaucoup par la nécessité, par la difficulté de s’établir sur les terres nouvelles.

Lorsqu'ils eurent colonisé les premières concessions des sei-

gneuries situées sur les rives du Saint-Laurent, ils se trouvèrent

ss

s8& L'UNION DES DEUX CANADAS

en face de forêts impénétrables, faute de chemins de communications, où possédées par de grandes compagnies anglaises qui leur en interdisaient l’entrée.

Il y avait d’immenses étendues de terre dont on ne connaissait pas les propriétaires, et où l’on ne pouvait s'établir qu’au risque de se faire expulser.

Un bon nombre de colons couraient ce risque, défrichaient ces terres, et, après avoir beaucoup travaillé, étaient dépossédés et obligés de s’expatrier.

Il est incontestable que la politique du gouvernement, avant l'Union, était d’empêcher autant que possible les Canadiensfrançais de se répandre dans l’intérieur du pays, surtout de pénétrer dans les riches cantons de l'Est.

Cette injustice a été l’un des griefs les plus sérieux des Patriotes avant 1837.

On ne peut trop louer la croisade patriotique entreprise, en 1848, pour remédier à ces abus, mettre fin à ces injustices criantes, et opposer une barrière au fléau de l’émigration.

En face du danger menaçant la patrie, on vit encore une fois tous les Canadiens-français, mûs par le même sentiment national, unir leurs efforts pour assurer le triomphe de ce mouvement généreux.

On vit figurer, côte à côte, dans des assemblées publiques, l’évêque de Montréal, Mgr Bourget, et Louis-Joseph Papineau ; ils furent même tous deux chargés d’aller présenter à lord Elgin les résolutions adoptées.

Le clergé et la jeunesse libérale de l’époque firent noblement leur devoir dans cette campagne patriotique.

Le ministère, répondant à l’appel de la population, livra à la

hache du colon de grandes étendues de terre sur les bords du Saguenay, du Saint-Maurice, et dans les cantons de l'Est. Des trouées considérables furent faites dans des forêts encore vierges, et l’on y vic surgir de nombreux établissements qui forment au-

jourd’hui de belles et riches paroisses.

Une croisade non moins patriotique se faisait en même temps contre l'alcoolisme. Un jeune prêtre surtout se signala dans cette croisade, l’abbé Chiniquy. Grâce à un extérieur agréable, à une parole ardente, imagée, il obtint des succès étonnants. 11 parcourut le Bas-Canada en triomphateur ; 9n accourait de tous côtés pour le voir et l’entendre, des paroisses entières se portaient au-devant de lui pour le recevoir, et arboraient l’étendard de la Tempérance. Quelques années plus tard, la même population jetait des pierres à ce prêtre devenu ministre protestant, à la suite de difficultés avec ses supérieurs ecclésiastiques. On brûla ses portraits suspendus aux murs de toutes les maisons, mais on resta fidèle, assez généralement, aux promesses inspirées

par sa parole ardente.

On était à une époque d’effervescence intellectuelle ; le souffle de réforme, de liberté qui traversait le monde, jetant bas les trônes, élevant des républiques, avait pénétré sur nos rivages et remué l’âme de la jeunesse. L’Avenir, fondé par M. George Batchelor, devint l’organe de cette jeunesse brillante qui comprenait les Dorion, les Dessaulles, les Laberge, les Papin, les Labrèche-Viger, les Doutre, les Blanchet et les Laflamme.

L'Institut Canadien offrait aussi à ces jeunes gens d’avenir une tribune populaire où, tout en se formant à l’art de la parole,

ils exprimaient leurs opinions sur toutes les questions du jour.

SE

a à 22 2 7 2 200 D TC

an Sicd

A SRE RNRSREEDE ne bnnnl PP dE mc en, tn DS ME

A 2 re a nt EM DT ADD TR

ed cu à à

La population accourait autour de cette tribune, applaudissait

les orateurs et choisissait ses futurs candidats pour le parlement.

Lorsque M. Papineau, après la session de 1848, déclara la guerre au gouvernement, dans des requisitoires véhén...ts, et formula son programme politique dont les principaux articles étaient le rappel de l’Union et la représentation basée sur le chiffre de la population, il devint le chef de la nouvelle école politique destinée à devenir plus tard le parti libéral.

Etrange coïncidence ! A ce moment même apparaissait sur la scène politique l’homme qui devait être le plus redoutable adversaire de la nouvelle école, celui dont le parti reconstitué des Lafontaine et des Morin devait suivre le drapeau victorieux pendant vingt-cinq ans.

George-Etienne Cartier venait de se faire élire dans le comté de Verchères.

Il avait trente-quatre ans ; il s'était fait remarquer, même avant d’être avocat, par la chaleur de son patriotisme, l’activité de son esprit et l’énergie de son caractère. C’est lui qui composait les chansons que les patriotes de 1837 chantaient, le soir, en revenant des assemblées publiques. On dit qu’il est aussi l’auteur du chant national Avant lout je suis Canadien qu’il chanta, lors du banquet donné, le 24 juin 1834, pour cél'brer la naissance gloricuse de l’Association Saint-Jean-Baptiste.

in 1837, il était au premier rang parmi les Fils de la liberté, aussi jugea-t-il prudent de quitter la ville, quand il apprit que des mandats d’arrestation avaient été lancés contre les chefs patriotes. Il était à Saint-Denis, le 24 novembre 1837.

Après la bataille de Saint-Charles, M. Cartier se joignit à

ceux qui voulaient essayer de réparer ce désastre, en excitant les Patriotes à tenter une seconde fois le sort des armes à Saint- Denis. Mais ces braves gens, s’apercevant qu'il était difficile de faire la guerre avec des fourches et des bâtons contre des soldats bien armés, s’en retournèrent chez eux à l’approche des troupes

anglaises.

M. Cartier partit alors pour la frontière en compagnie de Brown, de Nelson et de Marchessault ; rendus à un certain endroit, ils se séparèrent, et le bruit courut que M. Cartier était mort de froid ou de faim dans la forêt. Ses parents ct ses amis pleurèrent son sort etle Canadien de Québec, rédigé par M. Etienne Parent, disait, : enregistrant son décès : “ C’était un jeune homme doué au plus haut point des qualités du cœur et de l'esprit, et devant lequel s’ouvrait une brillante carrière.”

Mais M. Cartier, qui n’était pas homme à se laisser mourir de faim ou de froid dans les bois, revint sur ses pas, pendant qu’on le disait mort, et alla se réfugier avec son cousin, Henri Cartier,

chez un cultivateur de Verchères où il passa l'hiver.

M. Cartier retourna à Montréal, dans le printemps, se livra alors tout entier à l’exercice de sa profession d’avocat, et conquit, en peu de temps, une des premières places dans le barreau de Montréal.

Les plaideurs étaient émerveillés du soin, de l'énergie et du dévouement avec lesquels il défendait leurs intérêts ; les éclats de sa voix forte et stridente, ses passes-d’armes bruyantes avec les juges et les avocats, ses reparties promptes et rudes les charmaient. Esprit pratique, clair et lucide, il se retrouvait toujours

dans le labyrinthe de la procédure judiciaire, & se faisait remar-

nm Mens ee HR = rétee: = cri = . £

nn S Lon de DE

PE

quer par la facilité avec laquelle il débrouillait ces arides questions de droit qui font le uëésespoir des jeunes avocats. On admirait sa ténacité indomptable, et sa fécondité de ressources et d’ar-

gumentetion.

M. Cartier ne voulut pas se jeter dans les hasards et les vicissitudes de la politique avant de s’être fait, par l’exercice de sa pro-

fession, une position indépendante.

Mais il ne resta pas indifférent au succès de la grande œuvre politique que poursuivaient alors MM. Baldwin et Lafontaine, en travaillant à mettre le nouveau régime en opération d’une manière favorable aux droits des deux provinces par l’établissement du système responsable. Il fut l’un des premiers à accepter le programme de ces deux illustres chefs politiques, et fut, en dehors de la Chambre, l’un des plus utiles et des plus puissants

champions de leur politique.

Enfin, en 1848, la nomination &e Al. Sames Leslie au Conseil législatif ayant rendu nécessaire une élection dans le comté de Verchères, M. Cartier se porta candidat et fut élu par une grande majorité. Il arrivait dans la Chambre fort, aguerri, avec un fonds considérable de connaissances légales et politiques,

une grande expérience.

On admirait la vigueur, la vivacité et la justesse de son esprit, sa confiance en lui-même et son amour du travail ; mais on ne prévoyait pas que ce petit homme à la parole rude et cassante jouerait un si grand rôle.

Il n'avait pas l’élévation d'esprit, la dignité et la délicatesse

de caractère des Lafontaine et des Morin ; maisilétait plus

hardi, plus audacieux, plus fertile en expédients, plus armé pour

la lutte corps à corps, pour les combats à outrance. Ce n’était pas

un penseur, mais un homme d’action, un organisateur, un lut-

teur toujours prêt à sonner la charge, à se ruer sur l’ennemi. Ces remarques aideront le lecteur à juger le rôle immense

que Cartier a joué dans notre monde politique.

Page 1