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Une commission était nommée en même temps pour faire l’estimation de ces dommages, et recevait instruction de classifier les réclamants et d’indiquer la part qu'ils pouvaient avoir prise à l’insurrection. Les commissaires ayant voulu connaître le principe qui devait les guider dans leur classification, le secrétaire d'Etat, M. Daly, leur avait répondu de s’appuyer sur les jugements des tribunaux. C’était reconnaître que tous les réclamants non frappés par la justice avaient droit à l’indemnité.
La commission constatait que les réclamations de toutes sortes s’élevaient à £250,000, mais qu’une somme de £100,000 suffirait pour indemniser ceux qui avaient droit de l’être.
Elle soumit son rapport à la Chambre, pendant la session de 1846, mais le ministère Draper jugea prudent d’ajourner cette question d’une session à l’autre.
Le parti libéral qui avait reproché au gouvernement conservateur son inaction et avait promis d'agir, s’il arrivait au pouvoir, voulut tenir sa promesse.
M. Lafontaine proposa un projet de loi basé sur le rapport de la Commission de 1845, et ayant pour but d’affecter la somme de £100,000 au paiement des dommages causés par la destruction injuste, inutile ou malicieuse des habitations, édifices et propriélés, et par la saisie, le vol ou l’enlèvement des biens et effels des habitants.
C’était simplement donner effet aux résolutions proposées par le ministère Draper, et au rapport de la Commission qu’il avait nommée.
Mais l’occasion était favorable, le prétexte bon pour agir sur les esprits prévenus, les têtes échauffées.
On cria à l’injustice, à la trahison, dans la plupart des jour-
naux anglais, et ce cri, répété par des milliers de bouches d’un bout du pays à l’autre, souleva des tempêtes de colère et d’indignation. % Voilà, disait-on, les résultats de la politique d’un ancien rebelle devenu premier ministre ; il veut taxer les citovens loyaux pour récompenser et enrichir ses compagnons de révolte.”
Le spectacle à la Chambre fut dramatique.
On vit aux prises, dans la mêlée, les anciens bureaucrates et les patriotes de 1837-1838, heureux enfin de se trouver face à face, pour régler leurs comptes. C’était la Intte commencée sur les champs de bataille, qui se terminait dans l’arène parlementaire par un combat moins dangereux, mais aussi acharné !
M. Sherwood, député de Sherbrooke, ouvrit le débat par un discours violeut qu’il termina par les paroles suivantes :
“Je ne connais rien dans l’histoire d’aussi abominable que de s’adresser à ceux qui ont pris les armes pour la défense de leur pays, afin de récompenser des rebelles qui ont été la cause de l’effusion du sang ! Je défie qui que ce soit de trouver quelque chose de semblable dans l’histoire... Admettre le principe qu'il faille payer ceux qui ont pris les armes ou qui se sont engagés dans une rébellion, ce serait de fait inviter ouvertement à la révolte...”
M. Hincks répondit à M. Sherwood :
“ L’honorable député, dit-il, s’est laissé emporter par son indignation contre les individus qui ont pris les armes en 1837 et 1838 ; mais je le demande : à qui la responsabilité de ces troubles, si ce n’est aux députés qui sont en face de moi, et au parti qu'ils appuyaient alors ? Des hommes d'Etat anglais ont admis
que la manière inconstitutionnelle dont le gouvernement se
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conduisait à cette époque justifiait pleinement l'insurrection. Ces messieurs ont vraiment bonne grâce de s’indigner, quand il est notoire que les événements de ces jours malheureux doivent leur être attribués. . .”?
Sir Allan MeNab mit le comble à lindignation des députés libéraux en traitant les Canadiens-français de rebelles et d’étrangers.
Le docteur Wolfred Nelson, le chef des patriotes de Saint- Denis, était là.
Quand il entendit hurler à ses oreilles les cris de traître et de rebelle, il se leva comme un lion en furie, et lança à ses adversaires, d’une voix tremblante de colère et d'émotion, l’apostrophe suivante : —
“Je déclare à ceux qui nous appellent, mes amis et moi, des traîtres, qu’ils en ont menti par la gorge, et je suis prêt à prendre ici ou ailleurs la responsabilité de ce que je dis. Mais, M. l’Orateur, si l’amour que je porte à mon pays, si l’attachement que j’ai pour la couronne anglaise et notre glorieuse souveraine, constituent un crime de haute trahison, oh ! alors, vraiment je suis un rebelle. Mais je dis à ces messieurs en pleine figure que ce sont eux et leurs pareils qui font les révolutions, renversent les trônes, foulent aux pieds dans la poussière les couronnes et brisent les dynasties. Ce sont leurs iniquités qui soulèvent lus peuples etles jettent dans le désespoir. Je renonce volontiers à toute réclamation pour les pertes considérables qu’on m’a si cruellement infligées, car j’espère, avec la grâce de la divine Providence, que je pourrai, à force de travail et malgré mon âge avancé, m’acquitter de mes obligations et payer ce que je dois. Mais indemnisez ceux dont on a détruit les biens
à cause de moi ; il y a des centaines de braves gens aujourd’hui réduits à la misère, dont le seul crime fut d’avoir confiance dans l’homme qu’ils aimaient ; rendez à ces infortunés ce qu’ils ont perdu, indemnisez-les, je ne demande rien de plus.”
M. Blake avait cédé la parole à Nelson, mais les sarcasmes et les apostrophes violentes de MeNab l'avaient mordu jusqu’au sang et rempli de colère,
William Hume Blake était né en Irlande, où il avait étudié la chirurgie et la théologie. Venu au Canada en 1832, il était allé s’enfouir dans un township à moitié défriché du Haut-Canada. La vie de colon ne suffisant pas à son esprit ardent, avide de +onnaissances, il se rendit à Toronto, étudia le droit, se fit recevoir avocat, et conquit en peu de temps une des premières places dans le barreau de sa province. C’était l’orateur le plus entraînant de la Chambre, un tribun d’une éloquence brûlante, violente comme une cyclone.
M. Blake avait, dit M. Gérin-Lajoie, dans le geste, dans l’attitude, dans l’action, quelque chose de théâtral ; sa manière ne plaisait pas d’abord, et faisait même quelquefois sourire, parce qu’elle ne semblait pas naturelle ; mais on finissait par s’y habituer, et lorsqu'il avait, une fois, monté l’esprit de ses auditeurs, il les électrisait par sa parole vibrante et pleine de feu. Les uns frissonnaient, les autres s’agitaient, malgré eux, sur leurs sièges. Sir Allan MeNab s'était servi, à l’égard de ses adversaires, de ’épithète de rebelles, M. Blake releva le mot et prétendit qu’il s’appliquait parfaitement aux torys. On peut, disait-il, être re- “belle de deux manières, on peut être rebelle à son pays, et “comme vous avez été rebelles à ses désirs les plus légitimes, “vous êtes les vrais rebelles.”
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“ À ces mots prononcés avec une force dont il est impossible de |
donner l’idée, les députés torys bondirent de rage. Les uns
vociféraient, d’autres montraient le poing. Sir Allan MceNab
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apostropha vivement M. Blake, et lui demanda de retirer ces
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| paroles ou qu’il l’en tiendrait responsable, — Jamais, s’écria M.
| All Blake.
4| | “ Alors la foule qui encombrait les galeries commença à s’agi-
ter, les uns applaudissant, les autres siMant ; bientôt des coups
de poing et de bâton s’échangèrent au milieu d’un tumulte indes- L criptible. L’Orateur ordonna de faire évacuer les galeries, mal-
gré l’opposition de certains députés, tandis que d’autres insis-
nl | taient pour que cela se fît. Le sergent d’armes se mit en frais | d'exécuter l’ordre de l’Orateur ; mais le tumulte était à son fl fl comble. Les députés quittèrent leurs sièges, et les dames qui assistaient à la séance vinrent se réfugier dans l’enceinte des délibérations. Enfin, l’ordre s’exécuta ; peu à peu la foule sortit des galeries, et les vociférations ne se firent plus entendre que dans les couloirs et le vestibule. La Chambre continua à siéger à huis clos. Le lendemain, M. Blake reprit son discours
où il l’avait laissé la veille, et continua à accabler ses adver-
saires de sarcasmes et d’invectives. M. Robinson lui répondit L avec modération, après quoi M. Merritt fit, dans le sens ministé- [M riel, un discours plein de logique et de bon sens. Tout à coup, sans qu’il y eût le moindre tumulte, l’Orateur ordonna de faire 1 ël évacuer les galeries, et la Chambre continua de siéger à huis clos. On apprit bientôt la raison de cette mesure. Un cartel avait été envoyé à M. Blake par John-A. Macdonald, et un duel allait avoir lieu, si la Chambre ne s’interposait immédiatement. L’Orateur envoya le sergent d'armes avec la masse à la demeure
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de M. Blake et à celle de M. Macdonald, leur enjoignant de comparaître immédiatement à leurs places. M. Macdonald comparut et déclara qu'il serait à son siège à la séance suivante, et que dans l'intervalle aucune rencontre n'aurait lieu. M. Blake ne put être trouvé ce jour-là, mais il fit son apparition peu de temps après, et l’affaire en resta là.
“Le lendemain, une grande démonstration eut lieu au marché Bonsecours. L'assemblée se composait d'environ quinze cents personnes. On y fit force discours incendiaires, après quoi la foule défila par la rue Notre-Dame et se rendit à la Place d’Armes, où elle brûla en efligie, au milieu d’un vacarme effroyable, le premier ministre M. Lafontaine.”
Pendant ce temps, le débat se continuait à la Chambre.
M. Papineau ne pouvait manquer de prendre la parole, car c'était sa cause qui se plaidait, ou plutôt la cause Ce ceux que ses discours avaient soulevés. Il fit l’histoire des abus de l’ancien régime, des injustices dont le Bas-Canada avait été accablé, raconta les souffrances des patriotes de 1837-1838, et termina en prononçant, d’une voix émue et solennelle, l’éloge de ceux qui étaient morts pour la liberté de leur pays.
“Compatriotes infortunés, s’écria-t-il, ils sont tombés victimes innocentes de la haine et des plus mauvaises passions ! Ont-ils cessé pour cela d’être chers à la patrie ? Leur mémoire est chère au peuple canadien et le sera toujours. Ils sont morts en braves comme ils avaient vécu, répétant à l’envi les mots: Dieu, mon pays el sa liberté ! Il faudrait bien peu de courage moral ou civil, pour ne pas applaudir au patriotisme constant dont ils ont
donné la preuve éclatante... .”
À M. Lafontaine incombait spécialement la tâche de défendre
le gouvernement : il le fit avec son sang-froid, sa modération et sa logique ordinaires. Après avoir fait l'historique des diverses mesures adoptées par les ministères précédents pour le paiement des pertes éprouvées pendant la rébellion, il démontra, de la manière la plus claire, que le gouvernement ne faisait que continuer l'œuvre de ses prédécesseurs. Il reprocha amérement au parti tory de mettre le gouverneur en cause, de s'attaquer au représentant de la Couronne.
“C’est contre nous, dit-il, que vous devez lancer vos injures et vos accusations. Quel reproche pouvez-vous faire à lord Elgin ? Un seul, celui de n'avoir pas voulu être un homme de parti, d’avoir respecté la constitution.”
En réponse à M. MeNab qui avait traité lex Canadiens-francais d'étrangers, il dit fermement :
“ Quoi ! Monsieur l’Orateur, les Canadiens-français étrangers sur leur terre natale ! Ce serait une insulte si ce mot avait été prononcé avec préméditation ! Ce serait pour nous une insulte comme l’a été le mot malheureux de Syndhurst à l’adresse de cette partie de la population de l’frlande qui, comme les Canadiens-français, est catholique : — étrangers par le sang, étrangers par la langue, étrangers par la religion ! L’honorable député qui se fait gloire d’être né canadien le serait-il si les Canadiens-français, lors de la guerre de l'indépendance américaine, n'avaient pas, par leur valeur et leur dévouement, conservé les Canadas à PAngleterre ? N’eût été le courage des Canadiensfrançais en 1775 eten 181%, les Canadas feraient aujourd’hui partie de la confédération américaine, et l’honorable député ne serait pas ici pour jouer je rôle qu’il joue.”
Pour calmer les esprits et faire preuve de modération, M. La-
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fontaine accepta l'amendement de M. Boulton à l'effet d’exclure des bénéfices du bill d’indemnité, les personnes trouvées coupables par les tribunaux de haute trahison, et en particulier, les exilés des Bermudes. Wolfred Nelson, sacrifiant son intérêt personnel à celui des braves gens qui, en 1837, avaient obéi à «a voix, se leva pour dire, au milieu des applaudissements émus de la Chambre,qu’il appuyait Pamendement de M. Boulton. Les conservateurs montrèrent leur mauvaise foi et leur parti pris de faire la guerre au gouvernement, en votant contre cet amendement qui pourtant faisait disparaître leur principal grief.
L’amendement fut adopté, mais M. Lafontaine déclara qu’en acceptant il ne reconnaissait en aucune manière la légalité de la cour martiale et de ses jugements.
M. Baldwin et les libéraux du Haut-Canada furent fidèles à leurs amis du Bas-Canada, et tinrent noblement tête à l’orage.
Enfin, après des jours et des nuits de discussion, d’interpellations et d’apostrophes sanglantes, de menaces et de tumulte, la loi fut votée par une majorité de vingt-cinq voix sur soixante et onze. Vingt-quatre députés anglais votèrent avec la majorité.
Alors on assista à un spectacle étrange, alors on eut la preuve de la sincérité de tous les prêcheurs de loyauté et de respect à la loi. Prenant plaisir, en quelque sorte, à se confondre eux-mêmes et à venger les Patriotes, ils devinrent rebelles par fanatisme. Vaincus dans la Chambre, ils descendirent dans la rue, ces défenseurs du trône et de l’autel, et marchant sur les traces de Colborne et des Volontaires de 1837 et 1838, ils eurent recours à l’émeute et à l'incendie pour se venger.
Le 25 avril, lord Elgin se rendit à la Chambre d’assemblée
pour sanctionner le bill d’indemnité. Il fut accueilli, à son dé-
part, par des cris de mort, des sifflets et les insultes d’une foule ivre de haine et d’alcool, qui le reconduisit jusqu’à sa demeure et le couvrit d'œufs pourris.
Le soir, les émeutiers se réunirent sur le Champ-de-Mars et décidèrent d'adresser à la Reine une requête lui demandant de désavouer le bill d’indemnité et de rappeler lord Elgin. Enflammés par des discours incendiaires, ces forcenés se dirigent sur le palais législatif, ils pénètrent dans la Chambre en lançant une grêle de pierres sur les députés qui fuient en désordre, brisent les pupitres et les fauteuils, s'emparent de la masse, et un de leurs chefs proclame alors la dissolution de la législature. Après avoir tout saccagé, ils mettent le feu, et se retirent quand les édifices du parlement ne forment plus qu’un monceau de cendres et de décombres.
Pendant plusieurs jours, plusieurs semaines même, Montréal fut à la merci de la canaïille, qui parcourait les rues, l’insulte à la bouche et la torche à la main.
Un soir, quelques centaines de ces enragés partirent pour aller brûler les maisons de MM. Lafontaine et Drummond. Ils se dirigèrent d’abord sur celle du premièr misistre. Mais des amis courageux s’y étaient rendus pour le défendre, entre autres sir Etienne-Pascal Taché. Le chef de la bande tomba frappé d’une balle, au moment où il franchissait la grille du jardin : c’était un jeune forgeron du nom de Mason. Les émeutiers retraitèrent à la hâte, emportant le cadavre de leur ami, qu’ils promenèrent en triomphe dans les rues de la ville au milieu d’un vacarme sans nom.
Une enquête eut lieu, à l'hôtel Nelson, sous la direction de
MM. Jones et Coursol. M. Lafontaine, appelé comme témoin,