‹ L'union des deux Canadas, 1841-1867 [microforme]Chapitre 31 sur 44 · GA À · texte numérisé non relu

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pe CRE NATIONS

M. Galt ayant décliné l'honneur de former un gouvernement, sir Edmund Head appela M. Brown qui accepta la tâche et forma un ministère où figuraient des hommes de talent dont quelquesuns étaient appelés à jouer un rôle brillant dans la politique : étaient MM. Dorion, John-Sanfield Macdonald, Olivier Mowat, L.-T. Drummond, Chs Laberge.

es conservateurs, les amis de M. Cartier surtout, furent désolés ; ils ne s’attendaient pas à un pareil résultat et jurèrent que le nouveau ministère ne vivrait pas longtemps.

Leur haine pour George Brown, leur amitié pour M. Cartier et l’amour du pouvoir et de ses faveurs les poussèrent à accueillir favorablement toutes les propositions qu’on leur fit pour étouffer le nouveau gouvernemerit à son berceau.

Aussi, lorsque M. Patrick fit connaître à la Chambre les noms des nouveaux ministres, et demanda que des mandats fussent émis pour leur réélection, M. Langevin proposa à la Chambre de déclarer qu’elle n’avait pas confiance dans le nouveau gouvernement.

Soixante et onze députés votèrent pour cette proposition, et trente et un contre.

Le ministère Brown-Dorion était battu par une majorité de quarante voix ; il était même en minorité de deux voix dans le Haut-Canada. Ce fut un coup de foudre pour les ministres, qui ne s’attendaient pas à ce qu’on profiterait de leur absence de la Chambre pour leur jouer un pareil tour de Jarnac.

Le procédé était, il faut l’avouer, inusité et discourtois ; ce fut l’opinion de M. Cauchon, qui refusa de le sanctionner par son vote.

Les chefs conservateurs, comptant sur les sympathies du gou-

verneur, savaient-ils, lorsqu'ils demandèrent à la Chambre de voter non confiance dans le nouveau ministère, que le parlement ne serait pas dissous ? C’est possible, probable même. A tout événement, la demande fut faite et rejetée. Le gouverneur avait demandé et obtenu que M. Brown mît par écrit les motifs de cette demande. Il y répondit, dans un document fortement charpenté, où chaque raison alléguée par M. Brown était discutée et combattue avec une force incontestable. Il disait : — 19 que des élections générales venaient d’avoir lieu, et que rien n’était survenu pour faire croire à un changement dans l’opinion publique ; 80 que l'hostilité entre le Haut et le Bas-Canada était, il est vrai, très vive, ainsi que l’alléguait M. Brown, mais il ne pouvait accorder, pour ce motif, la dissolution de la législature sans savoir comment le gouvernement rétablirait la paix et la concorde ; 30 que si les élections avaient été entachées de corruption et ne donnaient pas une juste idée de l’opinion publique, de nouvelles élections, faites dans les mêmes conditions et sous l’empire des mêmes lois, n'auraient pas plus de valeur ; 40 que rien ne l’autorisait à croire à l’impossibilité de former un gouvernement capable de continuer les travaux de la session et d’administrer les affaires du pays, à la satisfaction de la Chambre.

Ces raisons justifient la conduite de sir Edmund Head, au point de vue constitutionnel ; il est resté dans la lettre de la loi, mais le point faible dans ses procédés est celui-ci :

En supposant qu’il n’ait rien dit pour faire espérer à M. Brown une dissolution de la Chambre, il savait, à tout événement, que le chef du nouveau ministère n’avait pas de majorité dans la Chambre : pourquoi alors l’avoir appelé à former un gouvernement ?

Le gouverneur ayant refusé la dissolution, il ne restait plus au ministère qu’à donner sa démission ; c’est ce qu’il fit au milieu d’une grande agitation.

Le lendemain, le gouverneur s’adressait à M. Galt qui déclinait l’honneur de former un gouvernement, et appelait M. Cartier, le chef du groupe le plus puissant de la Chambre, et le ministère Cartier-Macdonald était reconstitué tel qu’il était, moins cependant MM. Loranger et Cayley, qui consentaient à s’effacer en faveur de MM. Galt et Sherwood.

Pour ne pas être obligé de se faire réélire, les ministres profitèrent de la loi qui exemptait de la réélection un ministre abandonnant un portefeuille pour en accepter un autre avant l’expiration d’un mois. Ils changèrent tous de portefeuille, et, un mois après, ils reprenaient ceux qu’ils avaient avant la crise.

Aïnsi, pendant que les membres du ministère Brown-Dorion, qui n’avaient été au pouvoir que quarante-huit heures, étaient obligés de se faire réélire, les ministres conservateurs, qui avaient donné leur démission et formé un nouveau ministère, trouvaient moyen d'échapper aux ennuis et aux dangers d’une réélection, grâce à l’interprétation judaïque d’une loi dont ils violaient l’esprit sinon la lettre ; car cette loi avait pour unique but de permettre, dans certaines circonstance:, à un ministre de changer de portefeuille dans l'intérêt de l’admiuistration des affaires du pays, mais non à tout un ministère de se former et de reprendre le pouvoir, après l’avoir quitté, sans aller devant le peuple.

La conduite du gouvernement et des chefs conservateurs souleva dans la Chambre et le pays des tempêtes de récriminations et de protestations.

Le Globe et toute la presse libérale accusèrent sir Edmund

Head d’avoir conspiré avec ses ministres favoris pour éluder la loi, d’avoir dégradé la constitution et violé tous les usages parlementaires. Il y eut même des assemblées publiques dans lesquelles on adopta des résolutions demandant son rappel en Angleterre.

Tout en tenant compte des exagérations de l'esprit de parti, il faut bien reconnaître que les chefs libéraux avaient raison de se croire maltraités, de dénoncer surtout la subtilité légale au moyen de laquelle les chefs conservateurs avaient violé l’esprit de la constitution en formant un nouveau ministère sans se faire réélire, et joué avec leurs serments d’office en jurant de remplir fidèlement des charges, qu’ils n’avaient pas l’intention de garder.

Quant au vote de la Chambre et au refus du gouverneur d’accorder la dissolution de la législature, il ne faut pas oublier que les chefs libéraux s’étaient exposés au danger en acceptant le pouvoir sans avoir une politique définie, sans être sûrs d'obtenir des élections. George Brown et ses amis avaient trop exaspéré leurs adversaires pour compter sur leur bonne volonté, leur courtoisie même. Ils ne devaient rien laisser au hasard ou à la mauvaise volonté d’une majorité dont ils connaissaient la force et les sentiments.

La conduite de la Chambre et du gouverneur manquait d’égards, de courtoisie, mais elle était excusable dans les circonstances. Il faut, en particulier, tenir compte de la position du gouverneur qui se croyait obligé de faire respecter la décision de la Reine relativement au choix d’une capitale, et de favoriser, en conséquence, autant que possible, la politique des chefs conservateurs sur cette question.

Mais le procédé connu sous le nom de double shuffle par lequel

les chefs conservateurs réussirent à reprendre le pouvoir et leurs porteteuilles sans se faire réélire, fait plus honneur à leur esprit qu'à leur conscience. Ce procédé était plus digne d'avocats retors aux abois qu’à des hommes d'Etat soucieux de leur réputation. Il marquait bien la fin d’une ère pleine de grandeur et de dignité et le commencement d’une époque où l’habileté, l'astuce et la violence devaient souvent l’emporter sur la vertu et les principes.

Il est vrai que dans les actions pénales intertées contre plusieurs ministres conservateurs les tribunaux jugèrent que la conduite de ces ministres avait été strictement légale, mais ils eurent le soin de dire qu’ils n’étaient pas appelés à se prononcer sur le côté moral et politique de la question. Ils déclarèrent même qu’ils ne croyaient pas *enir compte du fait qu'après la démission de ces ministres, un autre ministère avait été formé.

C’est vrai ; un acte politique peut être stricte ment légal, mais

immoral et contraire à l’esprit et au bon fonctionr ment de la constitution.

Les explications données par les chefs libéraux, devant leurs électeurs et plus tard devant la Chambre, sur le programme politique qu’ils avaient en vue en formant un gouvernement, ne dissipèrent point les craintes et les défiances qu’ils inspiraient au Bas-Canada.

Il est évident que, sur les questions de la représentation et des écoles, M. Dorion et ses amis avaient fait des concessions dont le caractère n’a jamais été clairement défini, mais qui ont permis aux conservateurs de dire que les intérêts nationaux et religieux

du Bas-Canada auraient été sacrifiés, et de chercher à se faire

pardonner plus tard leurs propres concessions, leurs transactions avec le même George Brown.

Les deux partis, évidemment, songeaient à trouver dans un changement constitut:onnel un remède aux difficultés de la situation politique. Ceux au profit de qui l’Union avait été faite n’en voulaient plus du moment qu’elle ne leur donnait pas ce qu’ils avaient espéré.

Elle leur avait pourtant procuré les capitaux dont ils avaient eu besoin pour échapper à la banqueroute, et ensuite pour construire leurs chemins de fer, pour développer les ressources de leur province et augmenter sa population. La prospérité ne suffisait plus à leur bonheur, il leur fallait la suprématie du Haut sur le Bas-Canada.

Ils avaient réussi à faire disparaître de l’acte Fédéral, on ne sait comment, la clause qui exigeait le vote des deux tiers de la Chambre pour changer la représentation ; ils croyaient que, grâce à l’appui de quelques députés anglais du Bas-Canada où de quelques traîtres canadiens-rar zais, ils réussiraient à se créer une majorité.

Les chefs du Bas-Canada n’auraient-ils pas dû tenir, à l’origine même de ce mouvement antifrançais, le langage suivant :

“L'Union nous a été imposée, nous l’avons acceptée, vous n’en voulez plus ; très bien, séparons-nous, et: comme nos intérêts commerciaux sont communs, ayons une simple union douanière, si vous le désirez.”

Ne croit-on pas que ce langage énergique aurait jeté de l’eau froide sur le feu des agitateurs et les aurait engagés à se réconcilier avec l’ordre de choses existant. Mais non, au lieu de les

décourager, on leur donna raison d’espérer qu'ils finiraient par

emporter d’une facon ou d’une autre. Ily eut, après 1857, dans les deux partis, dans la Chambre et dans la presse, des hommes importants qui, tout en protestant contre les appels de George Brown au fanatisme de ses compatriotes, admettaient qu’il fallait changer la constitution et préparaient les voies au triomphe des agitateurs, sous une forme quelconque.

Le rêve de lord Durham se réalisait : la Confédération perçait à travers l’Union, elle faisait son chemin insensiblement, l’union législative elle-même souriait aux ennemis du Bas-Canada.

Pendant que M. Dorion exprimait l’opinion qu’il était possible de modifier la constitution de manière à donner satisfaction aux deux provinces, tout en acceptant le chiffre de la population comme base de la représentation, MM. Parent, J.-C. Taché, deux des journalistes les plus populaires et les plus forts du parti conservateur, se prononçaient en faveur d’une confédération des provinces anglaises.

Le ministère Cartier-Macdonald, lors de sa fondation, préconisait la même idée, et, après la sessicn de 1858, trois ministres, MM. Cartier, Galt et Ross se rendaient en Angleterre pour en assurer le triomphe. Le refus des provinces maritimes de prêter l'oreille aux propositions du gouvernement canadien fit ajourner le projet à une époque plus favorable.

En attendant que cette importante question revienne sur la scène politique, on verra le pays en proie plus que jamais à

lesprit de parti.

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