CHAPITRE XIII
LE MINISTÈRE LIBÉRAL, SES EMBARRAS. — DÉMISSION DE M. DORION.— ÉCHEC DU SYSTÈME DE LA DOUBLE MAJORITÉ. — ATTITUDE DE GEORGE BROWN. — $ES-
SION DE 1863. — RECONSTRUCTION DU CABINET, SICOTTE SACRIFIÉ. — ÉLECTIONS GÉNÉRALES. — SESSION DE 1864. — DÉMISSION DU MINISTÈRE LIBÉRAL.
Les ministres employèrent les vacances à accomplir les réformes qu’ils avaient promises dans l’administration des affaires publiques, mais ils ne purent réduire les dépenses sans faire beaucoup de mécontents. La presse conservatrice leur faisait une guerre à mort, surtout dans le Bas-Canada, et ils avaient peu de journaux pour les défendre.
La question du chemin de fer Intercolonial vint tout à coup compliquer la situation.
Le ministère, pressé par les autorités impériales, s’était décidé à mettre devant les Chambres un projet de loi recommandant la construction de cette voie ferrée. M. Dorion était d’opinion que la situation financière du Canada ne permettait pas de faire les sacrifices demandés pour un chemin de fer dont l’utilité devait être plus militaire que commerciale.
N’ayant pu réussir à faire adopter son opinion, M. Dorion qui
n’était pas homme à sacrifier ses convictions pour un portefeuille,
donna sa démission, Ce fut un rude coup porté au gouvernement, car il n’y avait pas dans la Chamire un homme plus estimé que M. Dorion, un homme dont le talent et le caractère
fussent plus généralement admirés.
Malheureusement, M. Loranger refusa de le remplacer comme secrétaire d'Etat ; il préféra accepter le poste de juge à Sorel,
C'était une perte irréparable pour M. Sicotte ; c'était presque décapiter le nouveau parti qu’il voulait former, lui enlever l’homme le plus capable par son éloquence et son habileté de faire triompher sa politique dans la Chambre et dans la province,
M. Sicotte devait tout faire pour le garder, l’a-t-il fait ? On l’affirme, mais Loranger, dont la situation financière était délabrée, ne crut pas la fortune du nouveau gouvernement assez sûre pour s’y attacher. Autant l'on avait loué le désintéressement de M. Dorion, autant l’on blâäma M. Loranger de quitter le champ de bataille où ses services étaient si nécessaires. Il donnait un exemple que son chef devait suivre bientôt dans des conditions beaucoup plus regrettables.
M. Bureau, député de Napierville, hérita du portefeuille de M. Dorion.
Le ministère arriva, éclopé et craînant de l’aile, à la session de 1863, et peu en état de faire face à une opposition si habilement dirigée. La question de la représentation fut le premier écueil qu’il eut à traverser. M. Cameron proposa des résolutions identiques à celles que M. MacDougall, le nouveau commissaire des Terres, avait lui-même présentées, à la session pré-
cédente. La situation était embarrassante pour les ministres et
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les députés libéraux du Haut-Canada qui avaient voté pour ces résolutions.
Aussi, la plupart de ces députés, répudiant le programme de la double majorité, que le gouvernement avait entrepris de substituer à celui de la représentation basée sur le chiffre de la population, restèrent filles à leur opinion, et les résolutions de M. Cameron obtinrent quarante-deux voix dans le Haut-Canada.
Sur ces entrefaites, George Brown, qui avait réussi à se faire élire dans le comté d'Oxford, prit son siège dans la Chambre, au grand contentement des conservateurs.
Il eut bientôt l’occasion de faire connaître ses opinions, lorsque M. Scott présenta son célèbre bill des écoles séparées. Les ministres, fidèles à leurs promesses, se prononcèrent en faveur du règlement de cette brûlante question.
Le vieux chef libéral détrôné lança ses foudres contre eux, #t leur reprocha en termes amers de sacrifier à l’amour du pouvoir leurs opinions et leurs principes d’autrefois.
Le ministère tint bon et l’emporta par une bonne majorité dans le Bas-Canada ; mais il fut battu dans le Haut-Canada.
Une grosse question se dressait de sant la Chambre et le pays. Le ministère allait-il, pour mettre en pratique ses principes sur la double majorité, donner sa démission ?
John-Sanfield Macdonald se contenta de dire que pour être efficace ce vote devait être suivi d’un autre vote direct de non confiance. C’était un assez pauvre moyen d’éluder la question et de dissimuler l’abandon du principal article du programme ministériel, qui était d’ailleurs impraticable.
Il faut savoir gré, cependant, à M. Sicotte et à ses collègues du Bas-Canada d’avoir eu le courage de faire rendre justice aux
catholiques du Haut-Canada, en s’exposant à la colère et au ressentiment de la fraction la plus dangereuse de leurs partisans dans le Haut-Canada.
Il faut aussi reconnaître qu’ils avaient réussi à museler, au moins pour un certain temps, quelques-uns des plus féroces champions du remaniement de la représentation. On se demande si le Bas-Canada n’aurait pas dû tenir compte de leur généreuse tentative et de leur succès partiel, et leur donner l’appui dont ils avaient besoin pour compenser les pertes que leur politique modérée leur causait dans le Haut-Canada.
L’esprit de parti l’emporta ; ce fut une faute aux yeux de ceux qui croient que cette politique de paix et de conciliation aurait empêché l’avènement de George Brown et le triomphe de ses idées.
Une motion générale de non confiance, proposée par John-À. Macdonald fut votée par une majorité de cinq voix.
M. Sicotte n’avait obtenu, dans le Bas-Canada, que le vote des libéraux partisans de M. Dorion ; tous les conservateurs indépendants l’avaient lâché.
Le résultat permit à George Brown d’imposer sa volonté, et d'exiger une reconstruction du cabinet avec M. Dorion comme chef du Bas-Canad.. M. Sicotte fut sacrifié, refusa de servir sous M. Dorion, et rentra dans les rangs du parti conservateur où il fut accueilli plus ou moins froidement.
M. Dorion s’associa, comme collègues dans le Bas-Carada, MM. Holton, Isidore Thibaudeau, Letellier de Saint-Just et Huntingdon.
L'élément libéral modéré, représenté par MM. Sicotte, Tes-
sier et Evanturel, était disparu.
M. Macdonald fit aussi quelques changements dans la section haut-canadienne ; il remplaca MM. Foley et Wilson par MM. Mowat et Wallbridge.
M. Sanfield Macdonald avait demandé et obtenu des élections générales.
Le programme politique du nouveau ministère laissait libre la question de représentation, renonçait à la double majorité et au = emin de fer Intercolonial, ct promettait des réformes dans l'administration.
Ce qui était facile à prévoir arriva : le ministère l’emporta dans le Haut-Canada, mais fut écrasé dans le Bas-Canada.
La réapparition de George Brown, la décapitation de M. Sicotte et la ruine de son parti, fournirent au clergé et au parti conservateur des armes dont ils se servirent avec succès.
Le peuple fut appelé à défendre la religion et la nationalité en danger, et le vieux cri de guerre : “ À bas George Brown ! ? retentit d’un bout de la province à l’autre.
Placé entre George Brown, sans lequel Sanfield Macdonald ne pouvait compter sur les libéraux du Haut-Canada, et M. Sicotte, dont l’appui ne lui paraissait pas aussi nécessaire, il avait sacrifié ce dernier.
Le ministère Macdonald-Dorion avait aussi perdu l’appui de M. McGee qui, mécontent d’avoir été mis de côté, s’était allié aux conservateurs, et avait contribué à faire battre MM. Dorion et Hoïton, à Montréal. M. Drummond avait aussi été vaineu dans deux comtés. MM. Dorion et Holton se firent élire ailleurs. M. Drummond céda son portefeuille à M. Laframboise, et fut fait juge, quelques mois plus tard.
Lorsque la Chambre se réunit, le 13 août 1863, Sanfield Mac-
donald s’aperçut bientôt que, malgré toute son habileté et ses combinaisons ingénieuses, il n’avait pour gouverner qu’une faible majorité prise dans le Haut-Canada. Parmi ses adversaires les plus implacables, il voyait se dresser devant lui les Sicotte, les McGee, les Foley et les Abbott, que le dépit avait jetés dans l’op-
position.
On était à une époque où l’ambition, l'esprit de parti et les soucis de l’existence faisaient commettre aux hommes politiques
des actes peu compatibles avec l’honneur et les principes.
M. Sanfield Macdonald, rusé, intrigant, plein de ressources et d’énergie, tendit ses filets à droite et à gauche. Un jour, il venait de triompher par une majorité de trois voix seulement, lorsqu'une étrange rumeur circula dans la députation. On disait que M. Sicotte avait quitté son poste à la Chambre, pour accepter une place de juge. On refusait de le croire, et pourtant c'était vrai. Ses amis même ne pouvaient s'expliquer un pareil acte de faiblesse chez un homme dont la vie avait été jusqu’alors si pleine de dignité. La presse conservatrice l’écrasa de sarcasmes et d’in-
vectives.
Hier encore, il dénonçait la politique du gouvernement, et demandait à la Chambre de le condamner, et ce même gouvernement lui fermait la bouche et lui faisait déserter son poste en
le nommant juge !
Ce fut une cruelle déception pour ses amis, un mauvais exemple pour le peuple et la jeunesse. Sa seule excuse fut sa pauvreté ; la politique avait ruiné et il avait une nombreuse famille.
Ajoutons qu’il était désappointé, désillusionné, blessé de la ma-
nière dont la Chambre et ses amis même lavaient traité.
Il avait voulu fonder un nouveau parti, réunir tous les hommes modérés pour résoudre les difficultés politiques, éviter des conflits dangereux ; il avait réussi à régler la troublante question des écoles séparées et à calmer considérablement l'agitation religieuse et nationale ; et, cependant, ses compatriotes n’avaient pas répondu à son appel ; l’esprit de parti avait brisé tous ses projets ; les libéraux qu’il avait fait monter au pouvoir l’avaient mis de côté, et il luttait contre eux pour des hommes dont il avait
perdu la confiance.
Il crut que les circonstances lui permettaient de quitter le monde politique, où tout lui manquait, pour assurer l’avenir de sa famille.
Il faut beaucoup pardonner à l’homme politique placé dans de pareilles conditions.
Bien plus coupables sont ceux qui, pour arriver ou rester au pouvoir, adorent ce qu’ils ont brûlé, renient tout un passé de déclaralions ardentes, de professions de foi enthousiastes, de dénonciations foudroyantes.
Le ministère réussit à traverser la session, grâce aux défections de quelques autres députés qui tombèrent dans les filets de Sanfield Macdonald. Il se fit beaucoup de mal dans le Bas- Canada en réduisant les subsides en faveur de la colonisation et des institutions charitables, en se prononçant en faveur du libreéchange, eten annonçant qu’il avait l’intention de pourvoir à certaines dépenses publiques au moyen d’une taxe directe sur les municipalités.
En dépit de ses efforts pour renforcer son gouvernement, pen-
dant les vacances, et pour le populariser, Sanfield Macdonald en-
treprit la session de 1864 dans les conditions les moins favorables.
Après avoir tout essayé, voyant qu’il ne pouvait se maintenir
qu’en ne bougeant pas, en ne proposant aucune loi importante,
il se décida à donner sa démission.