CHAPITRE XIV
MINISTÈRE TACHÉ-MACDONALD. — CHUTE DU MINISTÈRE TACHÉ. — I'HEURE DE GEORGE BROWN. — COALI- TION DANS LE BUT DE FAIRE LA CONFÉDÉRATION.
— LA CONFÉRENCE DE QUÉBEC. — LE PROJET DE CONFÉDÉRATION. — AGITATION DANS LE BAS-CANADA. — SESSION DE 1865, DISCUSSION DU PROJET MINIS- TÉRIEL, DISCOURS REMARQUABLES. — VOTE DE LA CHAMBRE. — DÉLÉGATION A LONDRES. — MORT DE M. TACHÉ. — AUTRE SESSION EN 1865. — TRAITÉ DE RÉCIPROCITÉ. — DÉMISSION DE GEORGE BROWN.
Comment former un gouvernement capable de se maintenir dans une Chambre également divisée ?
Le gouvernement s’adressa à M. Blair, qui échoua, puis à M. Dorion qui n’eut pas plus de succès, et à sir Etienne-Pascal Taché. Celui-ci avait déjà refusé de rentrer dans la politique, mais les instances du gouverneur et de M. Cartier le décidèrent à accepter la tâche de former un nouveau cabinet.
Quelques jours après, on apprenait la formation du ministère
suivant :
Bas-Canada.
Sir E.-P. Taché, 1er ministre, receveur-général ; George-E. Cartier, procureur-général ;
Alexander-T, Galt, ministre des Finances ;
J.-C. Chapais, commissaire des Travaux publics ; Thomas-D. MceGee, ministre de l'Agriculture ;
ITector-L. Langevin, solliciteur-général.
Haut-C'anadu.
John-A. Macdonald, procureur-général ; Alex. Campbell, commissaire des Terres ; M.-H. Foley, ministre des Postes ;
I. Buchanan, président du Conseil exécutif ; John Simpson, secrétaire d'Etat ;
James Cockburn, solliciteur-général.
Les libéraux furent indignés de voir, dans le nouveau cabinet, deux des membres du ministère Macdonald-Sicotte ; mais les deux partis souffraient alternativement du mal de l’époque.
Les esprits affolés erraient à l’aventure sans boussole ; chacun pensait à soi.
Les nouveaux ministres, après s'être fait réélire, cherchèrent à se créer une majorité dans la Chambre en promettant de renouvéler le traité de réciprocité, de reprendre les négociations au sujet du chemin de fer Intercolonial, en abolissant les droits de péage que le ministère Macdonald-Dorion avait établis sur les canaux, en remaniant le tarif de manière à augmenter les revenus et à favoriser la culture du tabac et l’exploitation des mines.
Mais la barque ministérielle, ballottée en tous sens, menaçait de sombrer à chaque instant.
Un vote de censure proposé par M. Dorion, à l’occasion d’un prêt de $100,000 fait à la ville de Montréal et non remboursé
comme il aurait dû l’être, suffit, malgré son peu d'importance, 2 2
pour déterminer la chute du gouvernement.
Les ministres demandèrent une dissolution de la Chambre et lV’obtinrent ; mais ils hésitaient, trouvant la situation grave et l'avenir sombre, peu convaincus que des élections générales auraient l’effet désiré.
L'heure de George Brown avait sonné.
Quelque: jours avant la résignation du ministère Macdonald- Dorion, M. Brown avait obtenu qu’un comité composé de vingt membres fût nommé pour aviser aux meilleurs moyens de remédier aux difficultés de la situation politique et d’assurer le fonctionnement du gouvernement.
Le 14 juin, le jour même de la chute du ministère Taché- Macdonald, M. Brown faisait rapport que le comité paraissait d'opinion que le seul remède applicable était une union fédérale soit des deux provinces ou de toutes les provinces anglaises de l'Amérique du Nord, et il demandait que le comité fût autorisé à continuer ses travaux.
Chose étrange ! le comité avait été nommé, malgré l’opposition de MM. John-A. Macdonald et Cartier, et lorsque son rapport fut présenté, Macdonald en demanda le rejet.
Il paraissait difficile que M. Brown pâût faire accepter son projet, dans de pareilles circonstances. IL crut pourtant l’occasion favorable et s’en ouvrit à MM. Morris et Pope, deux amis du gouvernement, qui en parlèrent à M. John-A. Macdonald et à M. Galt. Une entrevue fut arrangée entre ces messieurs. Brown soumit son projet et s’engagea à appuyer le gouvernement qui promettrait de le mettre à exécution.
Macdonald et Galt s’engagèrent à tout, mais insistèrent pour
que M. Brown entrât dans le ministère. M. Brown promit de
consulter ses amis; illes consulta et déclara que pour mener
le projet à bonne fin, il devait entrer dans le ministère avec deux autres libéraux, MM. Mowat et MacDougall.
Le 30 juin, la coalition était formée, et le pays apprenait, avee un sentiment de stupeur, que George Brown était devenu le collègue de John-A. Macdonald et de George-Etienne Cartier,
Dans le Bas-Canada accoutumé à entendre les imprécations du parti conservateur contre le fougueux chef clear gril, on refusa de croire à un pareil miracle,
On se demandait comment M. Cartier et ses amis, après avoir, depuis si longtemps, fait un crime à M. Dorion d’être l’allié de l'ennemi le plus redoutable de la province de Québec, avaient pu se décider à donner à celui-ci le baiser de paix, à accepter ses projets de fédération.
Lequel des deux, disait-on, a sacrifié ses principes, ou de M. Cartier ou de M. Brown ? Qui triomphe ?
Comment M. Brown lui-même avait-il pu se décider à se séparer de M. Dorion pour s’unir aux hommes qu’il avait tant dénoncés et vilipendés ?
On assure qu’il s’adressa d’abord à M. Dorion pour l’engager à accepter son projet, et que celui-ci refusa en disant qu’il ne pourrait jamais faire approuver par le Bas-Canada un pareil changement constitutionnel, que M. Cartier seul en était capable.
Que cette conversation ait eu lieu ou non entre les deux chefs libéraux, il est certain que c'était l'opinion de M. Dorion, et il avait raison.
Une pareille proposition faite par un ministère Brown-Dorion aurait été repoussée avec indignation par le Bas-Canada, comme les projets de même nature l’avaient été depuis l'Union.
Pendant que George Brown disait, pour rassurer ses amis, qu’il
ne pouvait refuser de se joindre à ses ennemis pour assurer le triomphe de sa province, M. Cartier disait et faisait répéter partout que son alliance avec George Brown n'avait pour but que d’arracher le Bas-Canada aux dangers qui le menaçaient, de mettre en sûreté ses droits les plus sacrés.
M. Cartier était à l’apogée de sa puissance politique, il avait la confiance du clergé et de la population, il n’eut pas de peine à démontrer qu'une confédération était le seul moyen d’échapper à la représentation d’après le nombre, de briser l’alliance dangereuse des libéraux et des clear grils, de les empêcher d’arriver au pouvoir, d'assurer l'avenir du parti conservateur, et, par conséquent, de la nationalité et de la religion du Bas-Canada.
MM. Sicotte et Loranger disparus, il ne restait plus dans la Chambre que deux partis, deux chefs, Cartier et Dorion. Or Dorion avait beau faire la distinction entre l'Union fédérale des deux Canadas qu’il avait acceptée et la confédération de toutes les provinces anglaises, sa voix manquait d'autorité, et le peuple, en face d’un chaos de contradictions, ne savait trop que penser et qui croire.
Après la session, le 10 octobre 1864, avait lieu, à Québec, la célébre conférence des représentants du Canada et des provinces maritimes dans le but d’arriver à une entente sur les bases d’un projet de fédération.
La conférence de Québec a inspiré à l’un des historiens de la Confédération, l’honorable Johii-Hamilton Gray, les réflexions suivantes :
“ T’endroit choisi pour la conférence avait un cachet historique. A l’ombre du cap Diamant, sur les ruines du vieux château
Saint-Louis, en face du grand fleuve et des plaines d'Abraham,
de la rivière Saint-Charles et de ses flots argentés coulant à travers un paysage grandiose, plein de souvenirs de la vieille France, tout près de ces champs de bataille fameux où, un siècle auparavant, la fleur de lys et la croix de Saint-George s'étaient rencontrées dans un combat mortel, les descendants des deux nations vaillantes qui avaient héroïquement combattu, se réunissaient, la main dans la main, sous l’empire de la même idée, pour le triomphe de la même cause et la gloire de la même patrie.”
L'historien anglais a le droit de trouver réjouissant le spectacle du couronnement de la politique anglaise dans la ville la plus française de l'Amérique, sur le théâtre des luttes héroïques soutenues pour la conservation du drapeau et des traditions de la France.
Le Canada français était représenté, à cette conférence, par MM. Cartier, Taché, Langevin et Chapais ; les autres provinces par vingt-neuf ou trente de leurs hommes les plus distingués, de leurs avocats les plus habiles. Parmi les Canadiens-français, Cartier était le seul légiste capable de discuter avec autorité les questions légales et constitutionnelles que la création d’une constitution devait nécessairement entraîner.
Aussi, la discussion fut presque complètement monopolisée par les représentants des autres provinces.
John-A. Macdonald et plusieurs de ses collègues anglais avaient voulu créer une union législative en ne donnant à toutes les provinces qu’un seul exécutif, un parlement unique. C’était le projet favori de lord Durham, dans son fameux rapport, mais opposition énergique des représentants du Bas-Canada le fit
rejeter.
Les délégués adoptèrent, comme principe fondamental, que union serait fédérale, et que chaque province aurait son exécutif et sa législature locale, mais que ces législatures auraient des droits restreints et délégués, et que la souveraineté appartiendrait au gouvernement général. Les lieutenants-gouverneurs étaient nomraés par le gouvernement central, qui pouvait aussi les destituer.,
Le gouverneur général avait aussi le droit de désavouer les lois
adoptées par les législatures provinciales.
Le gouvernement fédéral se composait d’un gouverneur nommé par la Reine, d’un sénat de soixante-seize membres, dont vingt-quatre pour Ontario, vingt-quatre pour Québec et vingtquatre pour les provinces maritimes réunies, et d’une Chambre des communes où la représentation des provinces serait basée
sur le chiffre de leur population.
Le Bas-Canada était le pivot de la représentation ; il entrait dans la Confédération avec soixante et cinq députés et il restait cloué à ce chiffre pour toujours ; mais c’est la population de Québec divisée par ce chiffre de soixante et cing qui devait déter-
miner celui de la représentation des autres provinces.
D’après ce calcul, le Haut-Canada avait droit à quatre-vingtdeux députés, la Nouvelle-Ecosse à dix-neuf et le Nouveau- Brunswick à quinze et, à chaque recensement, tous les dix ans,
une nouvelle répartition devait avoir lieu sur ces bases.
Le gouvernement fédéral avait le droit de légiférer sur le commerce, le tarif, la navigation, les banques, les canaux, les chemins de fer, l’immigration, le service postal, le mariage, la milice, sur
toutes les questions intéressant le commerce et l’industrie et en
général sur toutes les matières non spécialement attribuées aux législatures provinciales.
Les provinces recevaient du gouvernement fédéral un subside de quatre-vingts cents par tête, qui devait, avec les revenus des terres publiques, des permis, etc., suffire à leur budget.
Elles avaient aussi le droit d'imposer des impôts directs.
Leurs principales attributions étaient la colonisation, l’agriculture, la propriété et les droits civils, les terres publiques, la législation municipale, l'Education et l’administration de la justice.
Lorsque les résolutions adoptées, à la conférence de Québec, furent connues, la bataille s’engagea sur toute la ligne avec acharnement.
Il y avait alors, à Montréal, un homme, jeune encore, fils d’un patriote de 1837, avocat et journaliste, orateur éloquent, écrivain énergique, M. Médéric Lanctôt. Il entreprit contre la constitution projetée une croisade violente dans le journal dont il était le propriétaire et le rédacteur. Il signala, dans des écrits enflammés, les dangers dela Confédération, et demanda à la jeunesse de s’unir pour la combattre.
La jeunesse ‘conservatrice était inquiète, nerveuse ; élevée dans la crainte de George Brown et de ses projets, encore tout imprégnée des enseignements de l'Histoire, elle ne pouvait s’expliquer le revirement soudain qui s'était opéré dans les sentiments des hommes qu’elle avait appris à respecter.
Après des réunions agitées, des discussions animées, un certain nombre de jeunes conservateurs se décidèrent à aider Lanctôt dans la campagne qu’il menait contre le nouveau projet.
Lanctôt transforma son journal, qu’il appela l'Union Nationale,
et autour duquel il groupa un comité de collaboration, composé de MM. Ludger Labelle, L.-A. Jetté, D. Girouard, H.-F, Rainville, J.-X, Perrault, J.-M, Loranger, ©. de Lorimier, M. Audet, A. Longpré, M. Letendre et L.-0, David.
Ils combattirent vaillamment par la plume et la parole, convoquèrent des assemblées publiques, dans plusieurs comtés, et firent signer des pétitions protestant contre le projet de confédération et demandant qu’au moins ilne fût pas adopté sans l’assentiment du peuple.
Ils disaient :
10 La Confédération est la réalisation des projets engendrés, couvés, depuis un siècle, pour soumettre le Bas-Canada à la do-
mination et à l’influence d’une majorité anglaise.
20 Avec le droit de désavouer les lois provinciales, de nommer et de destituer les lieutenants-gouverneurs, avec tous les droits et pouvoirs non spécialement délégués aux législatures provinciales, le gouvernement fédéral sera souverain et pourra contrôler, à son gré, la législation et l’administration des provinces.
C’est une union législative déguisée.
30 Le pouvoir accordé aux provinces anglaises d’augmenter leur représentation d’après le système proposé pendant que le Bas-Canada est condamné à n’avoir plus que soixante et cinq députés, mettra cette province à la merci d’une majorité qui ira toujours grossissant dans le parlement fédéral et finira par l’écraser.
40 De même que l’Union a préparé lentement les esprits à accepter la Confédération, de même celle-ci les conduira insensi-
blement à l’Union législative, suivant les prévisions de lord Dur-
ham, qui disait qu’une fédération lendrail graduellement à devenir une Union législative complèle.
50 L’ambition, l’amour des honneurs et des hautes positions engageront les hommes de talent à faire des concessions et des sacrifices pour se rendre agréables à la majorité anglaise, pour jouir des avantages et des faveurs du pouvoir.
60 La langue française, noyée dans un parlement composé aux trois quarts de députés qui ne la comprendront pas, finira par disparaître.
7o Les députés des provinces anglaises, divisés sur des questions d'intérêt, s’uniront toutes les fois qu’il s’élèvera un conflit national et religieux.
80 Le Bas-Canada, après avoir fait la fortune du Haut-Canada sous l’Union, va maintenant contribuer puissamment à la prospérité de trois ou quatre autres provinces, dont l'influence lui sera plus ‘«rd funeste, pendant qu’il manquera lui-même des ressources nécessaires pour garder sa population et défricher ses terres.
90 Les législatures provinciales, déconsidérées, manquant d'argent et d'autorité, finiront par paraître des objets de luxe trop dispendieux et trop embarrassants pour être conservés.
100 En temps de guerre le Bas-Canada sera à la merci du gouvernement fédéral, qui pourra le forcer à prendre les armes contre son gré et ses affections.
Ces objections firent impression sur le peuple ; mais que pouvait faire le parti libéral, aidé de quelques jeunes conservateurs à peine connus, contre les influences réunies du clergé, du gou-
vernement, de la grande majonité des Anglais du Haut et du
Bas-Canada, et de l'Angleterre, contre les séductions des places,
des honneurs et des faveurs que la Confédération offrait en perspective à ses avocats et partisans ?
Parmi les anciens sortis des luttes politiques, un seul, M. C.- S. Cherrier, de Montréal, héritier des vertus, du patriotisme ct de la fortune de Louis-Benjainin Viger, eut le courage de quitter sa retraite pour dénoncer publiquement les dangers de la Confédération.
Presque tous les journaux du Bas-Canada, moins le Pays et le Défricheur se déclaraient en faveur de la politique dn gouvernement. La Minerve, qui avait autrefois combattu avec acharnement tous les projets de fédération, changeait d’opinion et acceptait le projet ministériel. M. Canchon le recommandait énergiquement dans le Journal de Québec ; et même, pour détruire l’effet de sa brochure de 1:58 contre tout projet de fédération, il en publiait une autre dans laquelle il se réfutait avec un talent et une force d’argumentations incontestables. Il disait, pour expliquer son changement opinion, qu’il ne croyait pas qu’il fût possible de formuler un projet de fédération acceptable au Bas- Canada, avant de connaître celui qui serait adopté à la confirence de Québec.
Plusieurs de ceux que sa première brochure avait impressionnés demeurèrent convaincus que, des deux opinions exprimées par M. Cauchon, la première était la meilleure, la plus sationale, la plus indépendante.
Personne plus que M. Cauchon n’a dû être séduit par le mirage des perspectives brillantes du nouveau régime.
D'ailleurs, il faut bien l’avouer, les circonstances étaient cri-
tiques, la situation hérissée de difficultés, et les raisons données
par M. Cartier et ses amis pleines de plausibilité én apparence.
Ajoutons que les Taché, les Cartier, les Langevin et les Chapais avaient mérité jusqu’alors, sous le rapport national et religieux, la confiance et l’estime du clergé et de la population. Ils s'étaient toujours posés comme les champions de la religion et de la nationalité, et on ne les croyait pas capables de trahir les intérêts sacrés confiés à leur garde.
On doit croire que ces hommes distingués étaient sincères, et qu’ils voyaient réellement dans le projet fédéral la seule solution pratique des difficultés de la situation politique et la sauvegarde des intérêts religieux et nationaux de leur province.
L'esprit de parti et de dominatior ‘ M. Cartier, son ambition et son désir naturel d’attacher son nom à une grande œuvre, ne l’ont-ils pas porté à exagérer les difficultés de la situation, à se faire illusion sur les avantages du nouveau régime au point de vue national, à n’en considérer surtout que le côté matériel, les résultats généraux ?
Tout était-il perdu parce que le parti conservateur était menacé de perdre encore une fois le pouvoir ?
Fallait-il changer la constitution parce que George Brown agitait toujours le drapeau de la représentation d’après le nombre ?
Les Anglais du Haut-Canada n’avaient-ils pas démontré plus d’une fois que, pour arriver au pouvoir et le garder, ils étaient toujours prêts à modifier leurs vues et leurs sentiments ? Les torys, pour former une coalition avec M. Morin en 1852, n’avaient-ils pas renoncé à leur croisade violente contre le Bas- Canada ? Les clear grits les plus violents n’avaient-ils pas consenti à entrer dans le ministère Macdonald-Sicotte, en laissant
dormir la fameuse question de la représentation ?
Ne peut-on pas raisonnablement supposer que l’amour et les
avantages du pouvoir les auraient engagés encore à faire des concessions et à se calmer, si surtout ils avaient vu les hommes de la province de Québec déterminés à lutter jusqu’à la fin et à exiger la séparation des deux provinces plutôt que de se soumettre à d’injustes demandes ?
Quand auraient-ils réussi à avoir la majorité ?
Et, en supposant qu’ils eussent réussi à l'avoir, ne valait-il pas mieux subir la représentation basée sur le chiffre de la population, comme Lafontaine et Morin avaient subi l’Union, que de consentir à un changement, plus acceptable en apparence, mais aussi désastreux en réalité ?
Enfin, sil fallait un changement, la constitution adoptée était-elle la meilleure ? M. Cartier et ses amis n’auraient-ils pas dû choisir et faire accepter l’un des projets suivants
10 Un zollverein ou une simple union douanière.
20 Une véritable fédération, comme celle des Etats-Unis, où la souveraineté réside dans les Etats.
30 Une simple fédération du Haut et du Bas-Canada, comme le voulait M. Dorion.
40 Enfin la séparation pure et simple ou tout autre système qui await laissé au Bas-Canada son autonomie, son indépendance législative et ses droits de douane, sa principale source de revenus, dont il avait si grand besoin pour se développer ?
Les Anglais avaient raison de vouloir l’Union législative ; c'était le moyen le plus sûr d’atteindre leur but, de créer une nation anglaise, de faire dis’araître les distinctions nationales ; c'était, peut-être, au point de vue général, le système le plus pra-
tique, le plus économique. Ne pouvant l’obtenir, ils avaient
encore raison d'adopter la constitution qui s’en rapprochait le
plus. Mais comment se fait-il que M. Cartier et ses amis n’aient pas compris que la Confédération était la contradiction de leurs opinions passées, le renversement de leurs doctrines sur la création et la conservation d’une nationalité distincte, la répudiation d’un siècle de combats pour échapper aux dangers de l’absorption ? N’auraient-ils pas dû profiter de l’occasion qui s’offrait à eux de reprendre la politique des Papineau, des Viger, des Lafontaine et des Morin, en repoussant, comme eux, tout projet d’union ou de fédération destiné à soumettre le Bas- Canada à la domination d’une majorité anglaise ?
L'occasion n’était-elle pas bonne pour travailler à refaire la situation nationale de la province de Québec, en posant, à ceux qui voulaient un changement de constitution, des conditions qui auraient probablement été acceptées, en créant un ordre de choses qui nous aurait laissés maîtres de nos destinées pendant au moins vingt ans, et nous aurait permis d'employer nos revenus à empêcher le depeuplement du Bas-Canada, en donnant à nos compatriotes les moyens de défricher notre sol, de coloniser notre vaste et riche territoire ?
Nous n’aurions pu espérer avoir la jouissance de tous les droits de douane prélevés dans nos ports de mer, mais lors même que nous n’aurions obtenu que la portion de ces droits prélevés sur les marchandises consommées dans le Bas-Canada, que de millions nous seraient restés pour l’agriculture, la colonisation et l'éducation, pour développer ces éléments fondamentaux de nos destinées nationales ?
Voilà ce que l’on disait ; mais aucune voix autorisée ne s’éle-
vait pour faire réfléchir les députés, les ministres et le clergé.
Les adversaires de la Confédération espéraient qu’au moins
ils obtiendraient que le projet fût modifié, et qu'avant d’être définitivement adopté, il fût soumis au peuple. Ils croyaient que les représentants du Bas-Canada ne consentiraient pas à étaslir un précédent dangereux mais utile à ceux qui, plus tard, voudraient tranformer la Confédération en Union législative, sans consulter le peuple.
Tls se trompaient.
La Confédération devait être, comme sa mère l’Union, imposée au Bas-Canada, mais avec cette différence que les représentants de cette province devaient, cette fois, prendre la responsabilité du changement de constitution.
A l’ouverture de la session de 1865, le gouvernement soumit à la Chambre le projet de confédération adopté à la conférence de Québec, en déclarant qu’il ne pourrait être amendé par la Chambre ni soumis à l’approbation des électeurs. C’était un traité qu’il fallait accepter ou r?jeter en entier, vu que s’il était amendé, il faudrait obtenir le consentement des parties contractantes, et tout serait à recommencer.
On avait dit pourtant, avant la session, la Minerve elle-même avait cherché à calmer les esprits inquiets en disant que le projet pourrait être modifié par la Chambre.
On refusa même le délai d’un mois que M. Dorion demanda pour donner à la Chambre le temps d’étudier un projet dont la portée et les résultats devaient exercer une si grande influence sur les destinées du peuple canadien.
Les ministres et leurs amis alléguaient de bonnes raisons pour démontrer la nécessité de la Confédération au point de vue poli-
tique, et son utilité au point de vue militaire, commercial et
anglais.
Ils s’appliquèrent à démontrer qu’elle favoriserait le commerce entre les différentes provinces anglaises et les mettrait en état de se défendre et de se protéger contre les Etats-Unis, à faire voir qu’en mettant la suprématie ou la souveraineté dans le pouvoir central, ils avaient voulu éviter les conflits et les complications qui avaient troublé les Etats-Unis et produit la guerre civile. Il faut avouer que la guerre entre le Nord et le Sud des Etats-Unis fournissait un argument et un exemple puissants à ceux qui voulaient que le pouvoir central dans la Confédération eût la suprématie. Mais cette suprématie était un danger pour le Bas-Canada, et les ministres répondirent faiblement aux objections faites par leurs adversaires à ce sujet.
Ce n’était pas la première fois qu’on se servait du fantôme de PAnnexion pour influencer l’opinion du peuple et du clergé, et l’on devait en faire un usage abusif durant longtemps encore.
A ceux qui redoutaient les dangers d’une coalition des provinces protestantes, lorsque surgiraient, dans le parlement fédéral, des questions religieuses et nationales, MM. Cartier, Langevin et Taché répondirent que cette coalition n’était pas à craindre, que le jeu des partis et les intérêts distincts des provinces assureraient à notre province des alliances efficaces.
Avec un bonne foi naïve, ils répétaient constamment que la paix et la justice règneraient dans la Confédération, et que la province de Québec aurait, pour la protéger dans le parlement fédéral contre les abus et les empiètements, ses soixante et cinq députés.
Ils connaissaient moins la nature humaine que lord Durham ; ils oubliaient que sur ces soixante et cinq députés, il faut déduire
au moins quinze députés anglais, et que sur les quarante-cinq
autres Canadiens-français restant, un certain nombre, par passion, par intérêt personnel ou par esprit de parti, voteraient dans des circonstances critiques avec la, majorité.
Ils oubliaient que les quarante-cinq ou cinquante députés canadiens-français auraient plus tard à lutter contre six ou sept provinces représentées dans le parlement fédéral par deux cents députés et même plus. M. Cartier comptait sur l’appui du Manitobä, qu’il croyait appelé à devenir une province française et catholique. Ila vécu assez longtemps pour assister à la ruine de ses espérances.
Les ministres ne furent pas plus heureux dans leurs prévisions relativement aux dépenses et aux revenus du Bas-Canada.
M. Langevin spécialement s’appliqua à prouver que ces revenus seraient de $1,590,000, et les dépenses d’environ $1,240,000, ce qui laisserait à la province un excédant de $260,000.
On affirmait que le Bas-Canada devait se contenter de ce revenu insignifiant et tout à fait insuffisant pour son développement matériel, pour faire face aux besoins de l’éducation, de l’agriculture et de la colonisation, pendant que les millions provenant de ses droits de douane tomberaient dans le trésor fédéral au bénéfice, en grande partie, des autres provinces.
Aussi, la Confédération avait à peine vécu que déjà ces calcuis étaient complètement renversés, les déficits remplaçaient les excédants prédits, et la province s’endettait pour faire face aux choses les plus indispensables à sa prospérité.
Nous croyons juste de reproduire textuellement les principales raisons données par M. Cartier pour justifier sa conduite et faire accepter ses opinions. Après s'être étendu longuement sur les
avantages de la Confédération au point de vue militaire et com-
mercial, pour éviter l’annexion du Canada aux Etats-Unis, M. Cartier, combattit dans les termes suivants, les objections faites par les adversaires de la Confédération relativement à l’autono-
mie et aux droits nationaux du Bas-Canada : (!)
‘“ Monsieur l’Orateur,
“On s’est opposé à notre projet à cause des mots “nouvelle nationalité” qui s’y rencontrent. Si nous nous unissons, nous formerons une nationalité politique, indépendante de l’origince nationale et de la religion des individus. Des hommes ont .regretté qu’il y eût diversité de races et ont exprimé l'espoir qu'avec le temps cette diversité disparaîtrait. La fusion des races en une seule est une utopie ; c’est une impossibilité. Les distinctions de cette nature existeront toujours ; la dissemblance paraît être d’ordre physique, moral et politique. Quant à cette objection, que nous ne pouvons former une grande nation, parce que le Bas-Canada est principalement français et catholique, que le Haut-Canada est anglais et protestant, et que les provinces maritimes sont mixtes, elle est, à mon avis, de la dernière futilité.
“ Prenons pour exemple le Royaume-Uni, habité par trois grandes races. (Ecoutez ! écoutez !) La diversité de races a-t-elle mis obstacle aux progrès, à la richesse de l'Angleterre ? Chacune d'elles n’a-t-elle pas généreusement contribué à la grandeur de PEmpire ? Les trois races unies n’ont-elles pas par leurs apti-
tudes combinées, leur énergie et leur courage, contribué chacune
(1) Ce discours a été tiré du recueil des discours de M Cartier, publié par M. Tassé.
à la gloire de cet Empire, à ses lois si sages, à ses succès sur terre et sur mer ? (Applaudissements.)
“ Dans notre Confédération, il y aura des catholiques et des protestants, des Anglais, des Français, des Irlandais et des Ecossais, et chacun, par ses efforts et ses succès, ajoutera à la prospérité, à la puissance, à la gleire de la nouvelle Confédération. (Ecoutez ! écoutez !) Nous sommes de races différentes, non pas pour nous faire la guerre, mais pour travailler ensemble à notre propre et commun bien-être. (Applaudissements.) Nous ne pouvons, par une loi, faire disparaître ces différentes races ; mais, j’en suis persuadé, les Anglo-Canadiens et les Français sauront apprécier les avantages de leur position propre. Placés les uns à côté des autres comme de grandes familles, leur contact produira un heureux esprit d’émulation. La diversité des races contribuera, croyez-le bien, à la prospérité commune. Toute la difficulté consiste dans la manière de rendre justice aux minorités. Dans le Haut-Canada, les catholiques seront en minorité ; dans le Bas-Canada, les protestants seront en minorité, pendant que dans les provinces maritimes les deux communions s’égaliseront entre elles.
“ Est-il possible de supposer alors que le gouvernement général ou les gouvernements provinciaux pourraient se rendre coupables d’actes arbitraires ? Quelle en serait la conséquence, en supposant qu’un des gouvernements provinciaux le tentât ? Des tentatives de ce genre seraient, à coup sûr, répudiées par la masse du peuple. Il n’y a donc pas à craindre que l’on cherche jamais à
river une minorité de ses droits. Sous le système de la fédération qui laisse au gouvernement central le contrôle des grandes
questions d'intérêt général, auxquelles les différences de races
sont étrangères, les droits de race ou de religion ne pourront pas être méconnus. Nous aurons un parlement général pour régler les questions de milice, de douane, d’accise, de travaux publics, et toutes les matières relatives aux intérêts individuels. Maintenant je le demanderai à ces autres défenseurs de nationalités qui m'ont accusé d'échanger et de troquer cinquante-huit comtés du Bas- Canada avec mon collègue assis près de moi (honorable M. Brown) ; comment des injustices pourraient-elles être faites aux Canädiens-français par le gouvernement général ? (Ecoutez ! écoutez !)
“ J’aborde la question des gouvernements provinciaux. Après les difficultés que le pays a éprouvées au temps de M. Papineau par rapport à certaines lois relatives au commerce, je comprends facilement les craintes que le projet de confédération peut avoir inspirées à quelques Anglais du Bas-Canada. Les difficultés étaient grandes, et M. Papineau, qui n’était pas versé dans les affaires commerciales, ne comprenait pas bien l’importance de semblables lois. Je pense aussi que M. Papineau avait droit et sujet de lutter centre l’oligarchie alors au pouvoir ; mais je n’ai jamais approuvé l'attitude qu’il prit à l’égard des affaires commerciales ni son opposition à des mesures propres à favoriser les progrès du pays. Ce fait, néanmoins, ne saurait servir ici de fondement à cette objection, d'autant que les affaires de com-
merce seront du ressort du gouvernement central.
“Il ne saurait exister aucune grave raison de craindre que la minorité ait à souffrir de l’adoption de lois touchant la propriété. Mais le cas échéant, la constitution projetée offrirait un remède.
C’est peut-être parce que le présent projet est grand, que ceux
qui ne l’ont pas examiné de près le redoutent ; mais quand nous le discuterons article par article, je serai prêt à soutenir et à démontrer qu'aucun intérêt ne sera mis en danger par la Confédération, si elle est adoptée. Il est une chose à remarquer, c’est l'étrange manière dont les partis extrêmes s’unissent et travaillent de concert pour en faire avorter le projet. (Rires.) Par exemple, voilà le parti composant jadis ce qu’on appelait la queue de M. Papineau, qui s’est joint à la queue de M. John Dougall, du Wifness de Montréal. (Acclamations et rires.)”?
M. J.-X. Perrault. — ‘ Et le clergé aussi qui est opposé au projet ? (Ecoutez ! écoutez !)”
M. Cartier. — “ L’honorable député se trompe beaucoup, le clergé l’appuie ; mais l’honorable député pourra prendre la parole après moi, s’il le désire. Oui, le projet est approuvé par tous les gens modérés. Les hommes des partis extrêmes, les socialistes, les démocrates et les annexionistes sont seuls à le combattre. Ses ennemis, parmi les Canadiens-français, affectent de craindre, que leurs droits religieux ne reçoivent des atteintes sous la nouvelle constitution. C’est une chose plaisante, assurément, de voir le célèbre Institut Canadien de Montréal, qui a pour chef le citoyen Blanchet, prendre la religion sous sa protection. (Rires.) M. MacDougall a proclamé bien haut que la minorité des Anglais protestants serait à notre merci. Il me semble que les craintes exprimées par les jeunes membres du parti démocratique français sur les dangers que courront leur religion et leur nationalité, devraient pourtant calmer ses frayeurs. Le True Witness, journal catholique, lui aussi un adversaire du projet, est d’avis que, s’il était adopté, les Canadiens-
français seraient anéantis ; tandis que son confrère en violence,
le Wilness, protestant, assure que ce seraient plutôt les protestants. (Ecoutez ! écoutez ! et rires.)
“On a vu à une assemblée récente à Montréal, M. Cherrier, s’enrôler sous la bannière des adversaires de la Confédération. Pour ma part, je n’ai jamais entendu dire que M. Cherrier fût un homme politique d’une grande force. Cependant, il paraît qu'il a quitté sa retraite, pour aller combattre “ ce projet mons- “trueux, tendant à détruire la nationalité et la religion des Ca- “nadiens-français, lequel a été proposé par ce Cartier, que Dieu
“confonde ! ” (Rires et acclamations.)
On a fait allusion tout à l’heure à l’opinion du clergé. Eh bien ! je dis qu’elle est favorable à la Confédération. (Ecoutez ! écoutez !) Ceux qui sont élevés en dignité, de même que les membres du bas clergé, se déclarent pour la Confédération, non seulement parce qu’ils y voient toute la sécurité possible pour les institutions qu’ils chérissent, mais aussi parce que leurs concitoyens protestants y trouveront des garanties comme eux. Le clergé en général est ennemi de toute discussion politique, et s’il
est favorable au projet, c’est qu’il voit dans la Confédération une
solution des diflicr ui existent depuis silongtemps. La guerre que de aires aussi opposés de sentiments pour l’ordinaire, c s'rue Witness, M. Dougall du Witness, et les
jeunes membres de l’Institut Canadien font à la nouvelle constitution, pour des raisons diamétralement contraires, constitue l’un des plus solides arguments que lon puisse apporter en fa-
veur de la Confédération. (Ecoutez ! écoutez !)
“ Nous avons pour nous les hommes modérés, les hommes res-
pectables et intelligents. (Ecoutez ! écoutez ! et Oh! oh!) Je
ne veux pas assurément dire que nous n’avons pas d’adversaires respectables ; mais je prétends que la nouvelle constitution a l'approbation à peu près générale des hommes sages, honorables et intelligents.
“Je suis opposé au système démocratique qui prévaut aux Etats-Unis. En ce pays, il nous faut une forme propre de gouvernement, où se retrouve l’esprit monarchique. Quand nous serons confédérés, notre gouvernement, nous pouvons en être sûrs, sera plus imposant et cc.imandera davantage le respect. (Ecoutez ! écoutez !)
“Le grand mal aux Etats-Unis, c’est l’absence d’une personnification de l'autorité exécutive qui impose le respect à tous. Comment le chef du gouvernement des Etats-Unis est-il élu ? Des candidats se mettent sur les rangs, et aussitôt ils sont chacun vilipendés, conspués par le parti opposé. L’un d’eux triomphe, le voilà au fauteuil présidentiel ; mais même alors, il ne sera pas plus honoré de ceux qui ont combattu son élection, et qui auaient voulu calomnieusement le faire passer pour l’homme le
moins digne de confiance, le plus méprisable du monde.
“ Sous le système anglais, les ministres peuvent être déuigrés, même insultés, mais les insultes n’atteignent jamais la souveraine. Que nous ayons pour chef suprême, un roi ou un vice-roi, et quel que soit ie nom que l’on donne à notre nouvelle constitution politique et sociale — nous avons la certitude d’acquérir, par le seul effet de la Confédération, un prestige nouveau, qui rehaussera encore plus grandement notre rrédit à l'étranger. Pour moi, mon plus ardent désir est de voir cette Chambre adopter le
principe de la Confédération ; comme l’a dit mon collègue, l'ho-
norable procureur-général Macdonald, si nous perdons cette occa-
sion favorable, qui sait si elle se présentera jamais de nouveau ?
“Nous savons que l’approbation du gouvernement impérial nous est assurée. Or, si le Canada adopte ces résolutions, comme jen’enai aucun doute, et si les autres colonies suivent son exemple, le gouvernement i: ‘rial sera aussitôt appelé à nous donner un gouvernement central, constitué sur des bases larges et solides, et des gouvernements provinciaux sous la sauvegarde desquels seront placés les personnes, les propriétés et les droits civils et religieux de toutes les classes de la société. (Acclama-
: : A ») tions prolongées.)
M. Rose, — “J'ai entendu exprimer, dans ma propre circonscription électorale la crainte... — je ne veux pas dire que je la partage, je la mentionne seulement en toute franchise — que, sous la Confédération, les Canadiens-français ne soient en position de faire une division des districts telle qu’elle rendrait impossible l'élection de tout candidat anglais. Je serais très obligé à mon honorable ami, le procureur-général du Bas-Canada, s’il voulait bien me donner des éclaircissements sur ce point. Il est dit, dans les résolutions, que si le gouvernement local venait à exercer son influence et son autorité d’une manière injuste en pareille matière, le gouvernement fédéral pourrait exercer son droit de veto, quoique le pouvoir du gouvernement provincial
ne soit pas restreint par la constitution.”
M. Cartier. — “ Certainement, si la législature locale du Bas- Canada voulait jamais changer les divisions actuelles de manière
à commettre une injustice envers les Anglais du Bas-Canada, le
gouvernement central ayant droit de veto, en ferait usage pour annuler toute loi votée à cet effet.” M. Holton. — “ Recommanderiez-vous alors d'employer ce
mode d’action ? ”
M. Cartier. — “ Assurément, dans le cas d’injustice. (Ecoutez !)” M. Rose, — Je suis sûr que mon honorable ami ne consenti-
rait jamais à une pareille injustice. Mais j'ai une autre question à adresser à l’honorable procureur-général du Bas-Canada, et je le prie de me faire une réponse ex#licite au nom du gouvernement. I s’agit encore de la 23e résolution que je viens de lire. Je voudrais savoir si par le mot de législalure qui s’y trouve, on entend la législature actuelle du Canada ; ou si les limites des districts électoraux seront changées pour les fins de la représentation à Ja première session du parlement fédéral ? 7?
M. Cartier. — “ En ce qui regarde le Bas-Canada, il ny aura pas de changement, parce que le nombre de ses représentants au parlement général demeurera toujours le même. Mais pour le Haut-Canada, comme sa représentation sera augmentée, il devra y avoir un nouveau sectionnement.”
M. Rose. — “ Il est donc entendu que, dans le Bas-Canada, les districts électoraux seront pour le premier parlement fédéral ce
qu’ils sont maintenant ? ”
M. Cartier. — “ Oui, ce qu’ils sont maintenant.” M. Rose. — “ Et qu’en ce qui concerne la représentation dans
la législature provinciale, la division des districts électoraux sera sujette au veto du parlement général ? ” M. Cartier. — “Oui, si une injustice était commise.
(Ecoutez !)”
M. Cartier. — “ Permettez-moi une observation. L'honorable monsieur a cité un passage d’un discours de l’honorable M.Tilley, dans lequel ce dernier supposait le cas où le Haut-Canada, poussé par des motifs égoïstes, chercherait à faire passer quelque loi exclusivement favorable à son agrandissement. “ En pareil cas,” a it Phonorable M. Tilley, vous aurez les soixante-cinq députés “du Bas-Canaüä et vos quarante-sept représentants pour vous “ défendre.” C’est pour ce motif que l’honorable député d’Ontario-Nord est opposé à la Confédération. Mais dans une Union législative, il trouverait le même inconvénient, et s’il est opposé à l’une, il ne devait pas être plus favorable à l’autr : ”
Comme on le voit, M. Cartier admettait que le gouvernement fédéral aurait le droit de protéger la minorité anglaise en désavouant toute législation injuste adoptée par la législature provinciale, mais il n’ajouta pas que juste ou injuste toute loi votée par la Chambre de Québec pourrait être annulée de la même manière, et que ce droit de veto, lorsqu’il s’agirait des intérêts des Français catholiques serait entre les mains d’Anglais protestants.
Dans un banquet qui avait eu lieu à Montréal, le 29 octobre 1864, M. Cartier avait cru devoir donner des explications sur son alliance avec George Brown et sur le projet de Confédéra-
tion ; ilavait dit :
“Messieurs,
“ Done, sans être indiscret, je vous dirai ici, pour commencer, ce que tout le monde sait, que je suis allié maintenant à l’honorable George Brown, avec lequel j'ai été en antagonisme
presque continuel durant près de quinze ans. Jusqu'à présent,
dans les grandes questions d'intérêt public, nous étions toujorrs opposés l’un à l’autre, toujours en guerre, lui au nom du Haut- Canada, et moi au nom du Bas. Cette guerre allait s’éternisant ainsi, sans profit pour personne, quand enfin nous tâchâmes un jour de nous entendre sur ce grand projet de Confédération fait pour unir sous un seul gouvernement les provinces de l'Amérique britannique. En faisant alliance avec l'honorable M. Brown, je n'ai pris l’avis ni de mes compatriotes, ni de mes amis politiques. J’avoue ici que dans tous les actes importants de ma vie politique, je n’ai jamais consulté personne.”
Cette remarque ayant naturellement excité les rires, M. Cartier s’explique comme suit :
“Sous l'empire du système britannique, je sais bien qu’un homme d’Etat doit se laisser guider surtout par l'opinion publique, lorsqu'il conseille Son Excellence le gouverneur général ; mais je pense, en même temps, qu’un homme dans cette position ne doit pas avoir uniquement à cœur de refléter les préjugés vulgaires ; il doit tâcher de diriger lui-même l'opinion. C’est ainsi que je comprends le système constitutionnel anglais — le ministère se tient entre la couronne et le peuple, et si quelque chose venait rompre l’équilibre du gouvernement monarchique, ce serait à lui de rétablir l’ordre. Je n’entends pas dire que l’homme public ne doit pas écouter l’opinion publique ; mais je distingue entre l’opinion publique et les préjugés publics. Quand il ya une tempête sur l’océan, le navire serait ballotté en tous sens, s’il était pas habilement gouverné, alors c’est au pilote seul à diriger, et si le pilote sait faire son devoir, il pourra vaincre la tempête, et sauver le vaisseau. Je dois dire, après avoir ainsi
parié de mon alliance avec M. Brown, que ce dernier a gardé fidè-
lement sa parole, en toutes circonstances, depuis la formation de la coalition.
“ J’ignore ce que M. Brown pense de moi, et d’ailleurs j’ai une assez bonne opinion de moi-même pour ne me préoccuper que fort peu de ce que l’on pense de ma personnalité. (Rires.)
“ En politique, il est manifeste que nous avons des intérêts généraux qui peuvent être confiés à un gouvernement général de toute l’Amérique britannique du Nord. Comme Bas-Canadien, je reconaais que l’union du Haut et du Bas-Canada a fait beaucoup de bien. J’avoue, et je l’ai déjà dit plusieurs fois, que cette union a opéré des merveilles pour la prospérité des deux provinces, et que cette prospérité aujourd’hui se recommande d’elle-même à l'attention de l'Angleterre et du monde entier. Je ne suis pas de ceux qui voudraient voir le Haut etle Bas-Canada séparés de manière qu’ils eussent tous deux le droit de régler leur tarif indépendamment l’un de l’autre. Si un pareil état de choses devait exister, quelle en serait la conséquence ? La ville de Montréal se trouverait isolée. Je n’hésite pas pour ma part à reconnaître que la prospérité de Montréal est due dans une plus grande mesure au Haut-Canada qu’au Bas-Canada. Nous devons apprécier les événements sous leur vrai jour. Je vous déclare donc, comme l’un de vos représentants, qu je n’acquiescerai jamais à aucun projet qui permettrait au Haut et au Bas-Canada d’adopter une politique différente relativement au tarif et au commerce du pays. Ne voyons-nous pas aujourd’hui un grand parti, autrefois opposé à l’Union, la défendre maintenant de toutes ses forces ? Pourquoi ? Parce que, je le répète, l’Union a contribué beaucoup à la pros-
périté des deux provinces. En présence de ce résultat, l’homme
d'Etat canadien ne doit-il pas employer ses talents et son énergie
à résoudre cette question de représentation qui menace d'amene une rupture entre le Faut et le Bas-Canada ? Maintenant, suff.rait-il d’aplanir cette difficulté ? Je suppose que l’on y mette fin demain, par la fédération des deux Canadas, ne resterions-nous pas Comme par le passé bloqués ” par la glace durant six mois de l’année, comme le faisait observer tout à l'heure l’un des représentants du Nouveau-Brunswick ? Cette Union fédérale aurait pour effet de donner une nouvelle base aux opérations politiques dans la Chambre basse de la législature, mais nous laisserait dans la même position vis-à-vis des provinces du Golfe. Il resterait encore entre nous les bureaux de douane, qu'il faut supprimer. Les délégués que nous avons entendus ce soir ont assigné un rôle trop modeste à leurs provinces. Je dois leur répéter ce que je leur ai dit dans certaines circonstances antérieures, que trois éléments constituent la puissance, la grandeur d’un peuple : le territoire, la marine et la population. Je leur ai dit aussi que le Canada possédait le premier et le second de ces éléments, mais qu'il avait besoin du troisième.
“C’est un fait connu : durant six mois de l’année nous sommes forcés de frapper à la porte de nos voisins, et de transporter nos marchandises à travers leur territoire. Ce qui convenait, il y à vingt ans à notre commerce, ne lui convient plus maintenant que notre population et que notre territoire défriché se sont accrus dans des proportions étonnantes. Il faut donc que la confédération de toutes les provinces britanniques s’effectue, Sans quoi nous tombons dans la confédération américaine.” (Des
cris de “jamais, jamais ” interrompirent l’orateur.)
“Je savais que vous répondriez ainsi reprend M. Cartier, et ie 3: 2]
suis content de vos protestations. Je sais que le désir de toutes les
personnes présentes est d’achever cette grande œuvre nationale, qui liera en un même faisceau tous les principaux intérêts des colonies, et qui fera de nous une véritable nation. Je ne veux pas prétendre que cette nation sera distincte de la mère patrie. Mais lorsque je parle de former une Confédération, j'entends que les pouvoirs accordés aux différentes provinces par le gouvernement impérial seront combinés ensemble pour être confiés à un seul gouvernement central. Et si cela s’accomplit, je eroirai avoir mis la main à une œuvre excellente. Je suppose maintenant que plusieurs ici voudraient savoir quelles sont mes suppositions au sujet du gouvernement central. Eh bien ! ne sera-ce pas lui qui règlera les questions de tarif ?
“ Etait-il convenable que les douanes d’une province fussent toujours en opposition avec le commerce des autres ? Doit-il y avoir des différences dans leur cours monétaire ? Les poids et mesures ne devraient-ils pas être les mêmes ? Les lois de naturalisation ne doivent-elles pas être les mêmes ? Le service postal ne doit-il pas être le même ? Est-il avantageux qu’il y ait une plus ou moins grande différence sur tels ou tels points qu'il serait superflu d’énumérer ici ? Mais au-dessus de toutes ces questions, il en est une autre bien plus importante, celle de la défense du pays. Les îles de Terre-Neuve et du Prince-Edouard, et les provinces du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse, peuventelles séparément organiser un système de milice capable d’empêcher une invasion américaine ? non, certainement. En cas d’invasion de ces provinces par une armée ou une flotte américaine, il resterait done entièrement à l’Angleterre de décider sil est opportun d’envoyer des forces pour défendre ces îles et ces
provinces, nécessaires pourtant à la couronne anglaise. Je sais
CS Qt
qu’il y a en Angleterre une école politique qui dédaigne les possessions coloniales et qui en contestent la valeur pour la métropole. MM. Cobden et Bright en sont les chefs, mais en dépit d’eux, l’opinion du peuple est, en général, que ces colonies ne doivent pas être abandonnées. Si les provinces britanniques étaient confédérées, et que le territoire fût envahi par une armée américaine, leurs milices plus nombreuses et mieux organisées seraient partout appelées par le gouvernement central à repousser l'ennemi, et l'Angleterre, connaissant nos apprêts, voyant nos efforts pour la défense de tout le pays, se hâterait de venir à notre secours avec sa marine et son armée.
“Je n’ignore pas les objections qui se produisent contre la nouvelle forme de gouvernement, surtout parce que nous n’établissons pas tout de suite une Union législative. Mais, à cette époque critique, nous n’avons pas à tenir compte des opinions et des intérêts différents, peut-être même hostiles qu’on oppose à cette Union; et si nous présentons aux législatures des provinces et au gouvernement impérial un projet portant la création d’un gouvernement général, ce sera notre devoir de protéger également toutes les races et de ménager les intérêts de chacune d'elles. Si nous y réussissons nous aurons beaucoup fait. On n'a dit que dans le Bas-Canada, il existait une forte opposition à ce projet, parce que la population anglaise s’y trouverait à la merci de la population française. Que répondre ? Les Anglais nés dans le Bas-Canada pourraient-ils céder à de semblables arguments ? Qu'ils réfléchissent que si les Français ont la majorité au gouvernement provincial, ils seront, à leur tour, en grande minorité au gouvernement fédéral.
“ La population française, en confiant ses intérêts à un gouver-
nement fédéral, fait preuve de confiance en nos compatriotes anglais. Est-ce trop demander à la race anglaise qu’elle se fie à la libéralité et à l’esprit de justice de la race française dans le gouvernement provincial ? À qui seront remis les intérêts les plus importants pour les deux éléments de population du Bas- Canada ? Est-ce au gouvernement fédéral ou au gouvernement provincial ? Pour ma part, j'avoue hautement aujourd’hui que la prospérité des deux Canadas est due à l'esprit d'entreprise de la race anglaise principalement ; mais pourquoi celle-ci s’opposerait-elle à la formation d’un gouvernement provincial où les Canadiens-français seraient représentés en raison de leur nombre ? En tous cas, je n’hésite pas à proclamer que je ne souffrirai jamais, tant que je serai ministre de la Couronne, qu’une injustice soit faite, en vertu de la constitution ou autrement, à mes compatriotes soit anglais, soit catholiques ; pas plus que je ne souffrirais que mes compatriotes, les Canadiens-français, fussent injustement traités parce qu'ils appartiennent à une race et à une religion différentes de celles du Haut-Canada. On a longuement parlé des races à propos de cette grande Confédération. Que lon regarde aujourd'hui l'Angleterre, et l’on verra qu'avec l'union des trois royaumes par le lien législatif, il existe là des religions et des nationalités différentes qui se coudoient sans conflit. “Tous ceux qui connaissent l’histoire des hauts faits de PAngleterre sur terre et sur mer, n’en séparent pas les trophées conquis par la bravoure, le courage et la constance des dignes enfants de l'Ecosse. D’autre part, se trouverait-il quelqu'un qui voulût contester à l’Angleterre les triomphes d’éloquence remportés par les enfants d’Erin ? Je crois bien sincèrement que l’Angle-
terre n’aurait jamais acquis la richesse et la gloire dont elle jouit,
si elle n'avait pas eu à sor service trois nationalités différentes. Pourquoi donc essayer ivi de susciter des embarras à la formation d’une nouvelle nation parce qu'elle serait de races et de religions diverses ?
“JL?Angleterre a fait plus de grandes choses peut-être qu’aucune autre nation. Il est incontestable que son armée et sa marine ont ajouté très considérablement à sa puissance, en lui conquéant des colonies, et que les Chambres des Lords et des communes ont décrété nombre de lois remarquables par leur sagesse. En comparant la Grande-Bretagne avec Rome, on a trouvé que la première avait beaucoup des qualités qui ont distingué la seconde, par exemple son amour des conquêtes ; mais la première a de plus son élément commercial. Sans rabaisser aucunement les progrès de l’armée et de la marine de l’Angleterre, ou les résultats de la sagesse de sa législation, il faut admettre cependant que sa puissance ne saurait être appréciée à toute sa grandeur qu’en tenant compte de l'élément commercial. Immédiatement après la conquête d’une colonie, arrivent les marchands anglais qui consolident l’œuvre, Ils s’y établissent, y travaillent, et généralement deviennent si prospères après quelques années, que l’Angleterre se voit intéressée à les protéger de son armée et de sa marine, Le Canada a grandi, lui, par l'union des deux provinces, et aujourd’hui son commerce contribue à enrichir les Etats du nord de la République voisine, au lieu qu'il devrait enrichir les colonies-sœurs du Golfe, y Compris les ports de Saint- Jean et d'Halifax. A l'égard de l’île de Terre-Neuve, dont M. Shea a parlé avec éloquence, elle est située à l'embouchure du Saint-Laurent, et entretient des relations commerciales avec tous les pays. Son union avec le Canada lui donnerait de très grands
238 i UNION DES DEUX CANADAS
avantages. On a aflirmé que les colonies peuvent obtenir les mêmes résultats par un zollverein que par une union politique. Cela ne suffira pas ; il serait impossible d’arriver à la prospérité au moyen d’un zollverein comme celui de l’Allemagne. Le grand courant commercial gouverne partout. La capitale de l'Angleterre a tout l’univers pour client, et tout l’univers se rattache à elle et ressent son influence.
“La Confédération produira un accroissement de commerce entre les provinces d’abord, puis entre ces dernières et l’Angleterre. Pour répondre aux objections que font et le parti canadien-français extrême et le parti annexioniste où américain, je dirai que si le parti du mouvement actuel réussit, il y aura un gouvernement central dont les attributions embrasseront tous les intérêts généraux ; et des gouvernements locaux auxquels seront dévolues les affaires et propriétés provinciales : administration de la justice, Terres de la Couronne, pénitenciers, hôpitaux, maisons de charité, etc., matières plus importantes que celles qui étaient soumises à la Chambre d’assemblée du Bas-Canada, sous le système d’autrefois. À cette époque, la Chambre n'avait le pouvoir de s'occuper ni du commerce, ni du service des postes et ni du revenu des T'erres de la Couronne.
“ Sous l’empire du nouveau système dont j'ai parlé, le Bas- Canada aura son gouvernement local, et presque autant de pouvoir législatif qu'auparavant. A Montréal et ailleurs, on s’est efforcé de préjuger l’opinion publique, en avançant qu’il faudra't augmenter les taxes pour le soutien d’un gouvernement local, dans le Bas-Canada. Il n’en sera rien. Dans la Confédération, le gouvernement provincial sera soutenu par le gouvernement géné-
ral. Il aura en outre un revenu d’au moins $1,500,000,produit par
ses ressources territoriales, et il n’y aura pas lieu de recourir à la taxe directe, si ses hommes sont sages et prudents. J’ai déclaré être d’avis que cette Confédération ne devrait pas se réaliser, si elle devait faire disparaître ou seulement affaiblir le lien qui nous attache à la Grande-Bretagne. Je suis pour la Confédération, parce que je pense que l’établissement d'un gouvernement central donnerait plus de force encore à ce lien qui nous est cher à tous. Et je pense que chacun de nous est d’avis que la nouvelle forme de gouvernement doit être propre à accroître l’influence et le prestige des principes monarchiques dans notre système politique, pour avoir chance de succès. (Applaudissements prolongés.)”
Voici maintenant les principaux passages du discours pro-
noncé par M. Dorion : (1) “ Monsieur l’Orateur,
“ Ce projet est soumis pour deux motifs : d’abord, à cause de la nécessité de faire face aux difficultés constitutionnelles qui sont survenues entre le Haut et le Bas-Canada au sujet de la représentation basée sur le chiffre de la population et, en second lieu, à cause de la nécessité de mettre le pays sur un meilleur pied de défense qu’il n’est aujourd’hui. Ce sont là les deux seuls motifs que l’on nous ait donnés pour justifier les propositions qui nou: sont soumises, et je vais tâcher d’expliquer mes opinions sur ces deux sujets, ainsi que sur le projet en général.
“On s’est servi de mon nom sous différents prétextes. On a
(1) Tous les extraits de discours publiés dans ce volume sont des traductions qui laissent souvent à désirer. Nous les avons reproduits textuellement autant que possible tels que nous les avons trouvés dans les documents publics du temps,
dit parfois que j'étais entièrement favorable à la représentation d’après la population ; en d’autres temps, on a dit que j'étais partisan acharné de la confédération des provinces ; et je vais maintenant essayer de dire aussi explicitement que possible quelles ont toujours été et quelles sont encore mes opinions sur ces sujets. (Ecoutez !) La première fois qu’il a été question en cette Chambre, de représentation d’après la population, de la part du Haut-Canada, c’est, je crois, durant la session de 1852, alors que le parti conservateur s'en empara, et que sir Allan Me- Nab proposa des résolutions en faveur de ce projet. Nous voyons qu'à cette époque tout le parti conservateur était en faveur de ce changement constitutionnel. La question avait été agitée auparavant de la part du Bas-Canada, mais les députés du Haut- Canada s’y étaient tous opposés. Je pense que deux votes ont été pris en 1852, et dans l’une de ces occasions, l’honorable procureur-général de l'Ouest (M. J.-A. Macdonald) a voté en faveur du principe. La question était survenue d'une manière incidente,. En 1854, la coalition MeNab-Morin eut lieu, et lon n'entendit plus parler de représentation d’après le chiffre de la population de ce côté, c’est-à-dire, de la part du parti conservateur qui, depuis cette époque, s’y est constamment opposé. Elle fut cependant reprise par l'honorable président du Conseil actuel (M. Brown), qui, apportant au service de cette cause l'énergie et la vigueur qui le distinguent, fit une telle agitation qu’elle nous menaça presque d’une révolution. A mesure que l’agitation augmentait dans le pays, le vote de cette Chambre s’accrut en proportion, et j'ai plus d’une fois exprimé mon opinion sur ce sujet. Je n’ai jamais éludé la question ; je n’ai jamais hésité à dire
qu’il fallait faire quelque chose pour satisfaire les justes récla-
L'tNION DES DEUX CAN ADAS 241
mations du Haut-Canada, et qu’en principe la représentation basée sur le chiffre de la population était juste. Mais en même temps j'ai toujours dit qu’il y avait des raisons qui empêchaient le Bas-Canada de pouvoir y consentir, et j'engageais les représentants du Bas-Canada à se montrer prêts à répondre aux demandes du Haut-Canada en faisant une contre-proposition.
En 1856, lorsque le parlement siégeait à Toronto, je suggérai pour la première fois que l’un des moyens de surmonter les difficultés serait de substituer à l’Union lézislative actuelle une confédération des deux Canadas, au moyen de laquelle les questicn: locales seraient soumises aux délibérations des législatures locales, avec un gouvernement central ayant le contrôle sur les questions commerciales et autres questions d'intérêt commun. Je dis que, considérant les différences de race, de religion, de langage et de lois qui existaient dans les deux sections du pays, c'était là le meilleur moyen de faire disparaître ces difficultés, — c’est-à-dire, de laisser à un gouvernement central les questions de commerce, de banque, de cours monétaire, de travaux publics d’un caractère général, etc, et de laisser à la décision des légisiatures provinciales, toutes les questions locales. En même temp:, je disais que si ces vues n'étaient pas acceptées, je serais certaincement en faveur de la représentation basée sur le chiffre de la population, avec des conditions ct garanties qui protégeraient les intérêts de chaque section du pays et conserveralent au Bas- Canada les institutions qui lui sont chères. (Ecoutez !) Ce discours à été torturé et tourné en tous sens. Je l’ai vu cité pour prouver que j’ét: « en faveur de la représentation basée sur la population pure et simple ; je l’ai vu cité pour prouver que
j'étais en faveur de la confédération des provinces, et pour prou-
ver beaucoup d’autres choses, suivant les besoins de l’occasion ou de ceux qui le citaient. (Ecoutez ! rires.)
“Ja question a été mise à une épreuve pratique pour la première fois, en 1858. Lors de la résignation du gouvernement Macdonald-Cartier, le gouvernement Brown-Dorion fut formé, et il fut convenu entre ses membres que la question constitutionnelle devait être abordée et réglée, soit au moyen d’une Confédération des deux Canadas, soit par la représentation basée sur le chiffre de la population avec des contrepoids et des garanties qui assureraient la foi religieuse, les lois, la langue et les institutions particulières de chaque section du pays contre tout empiètement de la part de l’autre. Ce sujet se présenta de nouveau à la fin de 1859, lorsqu'eut liea la Convention de Toronto. Je dois dire, cependant, que lorsque honorable président du Conseil insistait aussi fortement pour ouc la représentation basée sur le chiffre de la population fût prise comme moyen de régler la question constitutionneile, je voyais, d’un autre côté, la difficulté de l’accepter, même avec ces contrepoids et garanties, et je proposai la Confédération des deux provinces. Mais notre administration fut de si courte durée que nous n’eûmes pas le temps de discuter la question à fond. Cependant, il avait été entendu que si nous pouvions en arriver à une décision sur l’un des deux modes, le résultat de nos délibérations serait présenté comme la solution des maux dont se plaignait le Haut-Canada ; mais il était bien entendu aussi que je ne m’engageais pas à faire passer un semblable projet dans la Chambre, sans être sûr que je serais soutenu par une majorité du Bas- Canada. Je n’aurais jamais voulu essayer de faire un change-
ment dans la constitution du pays sans m’assurer si la population
de la section de la province que je représentais était en faveur d’un pareil changement. (Ecoutez !) Mais pour en revenir à la Convention de Toronto, je dirai que j'avais été invité à y assister, mais bien que je n’aie pu le faire,certaines communications furent échangées ; une assemblée des députés libéraux du Bas-Canada eut lieu, et un rapport fut fait à la suite de cette réunion, et signé par l’honorable ministre de l'Agriculture (M. McGee), l’honorable M. Dessaulles, l'honorable M. Drummond et moi-même. Ce document fut publié afin d’exposer les opinions que nous entretenions sur le règlement des difficultés. De prétendus extraits de #e document ainsi que de mon discours ont été donnés et falsifiés, dans la presse et ailleurs ; mais je puis démontrer clairement que la proposition qu’il contient était exactement la même que celle qui avait été faite en 1858, savoir : la confédération des deux provinces, avec une autorité collective pour la régie des affaires générales des deux provinces. A cette époque, de même qu’à l’époque de la formation du ministère Brown-Dorion, plusieurs suggestions furent faites pour mettre à effet le plan de confédération des deux Canadas. Quelques-uns pensaient qu’il vaudrait mieux former deux législatures distinctes : une pour le Bas-Canada, l’autre pour le Haut-Canada, et une législature générale pour les deux. D'autres suggéraient l’idée que la même législature pourrait répondre à tous les besoins ; que le même corps pourrait se réunir et délibérer sur les questions d’intérêt commun, et que les membres de chaque section pourraient alors se séparer et discuter toutes les affaires locales. D’autres disaient encore que l’on obtiend:. le même résultat en n’ayant qu’une seule législature, mais en insistant pour qu'aucune loi affectant
exclusivement l’une ou l’autre section dela province, ne pût être
votée à moins de réunir en sa faveur une majorité des représentants de la section qu'elle affecterait. Le document dent j'ai parlé tout à l'heure, et publié en octobre 1859, contenait ce qui suis sur le sujet :
“Votre comité s’est donc convaincu que, soit que l’on consi- “ dère les besoins présents ou l’avenir du pays, la substitution “d'un gouvernement purement fédéral à l’Union législative ac- “ tuelle offre la véritable solution de nos difficultés, et que cette “ substitution nous ferait éviter les inconvénients tout en conser- “ vant les avantages que peut avoir l’Union actuelle. La proposi- “tion de former une Confédération des deux Canadas n’est pas “ nouvelle. Elle a été souvent agitée dans le parlement et dans la “ presse depuis quelques années. L’exemple des Etats voisins, où “ l’application du système fédéral a démontré combien il était “ propre au gouvernement d’un immense territoire, habité par “ des peuples de différentes origines, croyances, lois et coutumes, “en a sans doute suggéré l’idée ; mais ce n’est qu’en 1856 que “ cette proposition a été énoncée devant la législature, par l’Op- “ position du Bas-Canada, comme offrant, dans son opinion, le “ seul remède efficace aux abus produits par le système actuel.”
Le document disait plus loin :
“ En définissant les attributions des gouvernements locaux et “ du gouvernement fédéral, il faudrait ne déléguer à ce dernier “ que celles qui seraient essentielles aux fins de la Confédération, “et par une conséquence nécessaire,réserver aux subdivisions des “ pouvoirs aussi amples et aussi variés que possible. Les douanes, “Jes postes, les lois pour régler les cours monétaires, les brevets “d'invention et droits d’auteurs, les terres publiques, et ceux d’en-
“tre les travaux publics qui sont d’un intérêt commun pour tou-
“tes les parties du pays, devraient être les principaux, sinon les “seuls objets dont le gouvernement fédéral aurait le contrôle ; “tandis que tout ce qui aurait rapport aux améliorations pure- “ment locales, à l'éducation, à l'administration de la justice, à “la milice, aux lois de la propriété et de police intérieure, serait “ déféré aux gouvernements provinciaux, dont les pouvoirs, en un “mot, s’étendraient à tous les sujets qui ne seraient pas du res- “sort du gouvernement central.”
L’honorable procureur-général Macdonald.“ Quel est le document que cite mon honorable ami ? ”
L’honorable A.-A. Dorion.—“ Je traduis du document publié par les libéraux du Bas-Canada en 1859. Je continue :
“ Le système que l’on propose ne pourrait aucunement dimi- “nuer l'importance de cette colonie, ni porter atteinte à son cré- “dit, tandis qu’il offre l'avantage précieux de pouvoir se prêter à “toute extension territoriale que les circonstances pourraient, “ par la suite, rendre désirable, sans troubler l’économie générale “de la Confédération.”
Eh bien ! monsieur l’Orateur, je n’ai pas un seul mot de tout ceci à rétracter. J'ai encore les mêmes idées, les mêmes opinions. Je pense encore qu’une union fédérale du Canada pourrait s’étendre plus tard de manière à englober d’autres territoires à l’est où à l’ouest ; qu’un pareil système est parfaitement adapté à la possibilité d’un accroissement de territoire sans troubler l’économie du gouvernement fédéral ; mais je ne puis comprendre comment cette phrase si claire peut avoir été interprétée par
l'honorable président du Conseil, comme étant une indication que j’aie jamais été en faveur d’une Confédération avec les autres
provinces britanniques. 11 n’y a absolument rien dans tout ce
que j'ai ditou écrit qui puisse être interprété comme démontrant que j'aie jamais été en faveur d’une pareille proposition. Au contraire, chaque fois que la question s’est présentée, je l’ai combattue. J’ai toujours dit qu’une pareille Confédération ne pouvait causer que trouble et embarras ; qu’il n’y avait ni relations sociales, ni relations commerciales entre les provinces que l’on veut unir, en un mot qu’il n’y avait rien qui pût justifier leur union dans les circonstances actuelles. Nécessairement, je ne veux pas dire que je serais toujours opposé à une telle confédération. La population peut s’étendre et couvrir ies forêts vierges qui existent aujourd’hui entre les provinces maritimes et le Canada, et les relations commerciales peuvent s’accroître de manière à rendre cette confédération désirable. Mes discours ont été parodiés dernièrement dans tous les journaux ministériels ; ils ont été tronqués, mal traduits et même falsifiés, afin de faire croire au public qu’autrefois javais des opinions différentes de celles que j’ai maintenant. Un journal français a dit que “j’appelais “ de tous mes vœux la Confédération des provinces.” Mais je dis ici, comme je l’ai dit en 1856, et comme je l’ai dit en 1861, que jai toujours été et que je suis encore opposé à la Confédération. Je vois dans le Mirror of Parliament, qui contient un rapport de mon discours, — bien que ce rapport soit très mauvais, — que J'ai dit en 1861 : “Il peut venir un temps où il sera nécessaire “ davoir une confédération de toutes les provinces... mais le “temps n’est pas encore arrivé pour un pareil projet.” C'est là le discours que l’on a représenté comme signifiant que j’appelais la Confédération de tous mes vœux, que rien ne me ferait plus plaisir. Eh quoi ! j’ai dit explicitement que bien qu’il pourrait
arriver un temps où la Confédération pourrait être nécessaire,
elle n’était pas désirable dans les circonstances actuelles ! (Ecoutez ! ) ”
M. Dorion traita ensuite la question de la défense du pays :
“ J’en viens maintenant à un autre point. I’on dit que cette Confédération est nécessaire afin d'établir de meilleurs moyens de défense pour ce pays. 11 peut y avoir des gens qui pensent qu’en additionnant deux et deux ensemble on obtiendra cinq ; mais je ne suis pas de ceux-là. Je ne puis découvrir comment, en ajoutant les 700,000 ou 800,090 ämes des provinces d’en-bas aux 2,500,000 habitants du Canada, on peut les multiplier de manière à en faire une force pour défendre le pays beaucoup plus grande que celle que l’on a aujourd’hui. Nécessairement, nos relations avec l’empire britannique sont le lien au moyen duquel toutes les forces de l’empire peuvent être réunies pour la défense. (Ecoutez !) Mais la position que nous fera la Confédération est bien évidente ; vous ajouterez quatre ou cinq cents milles de frontières à celles que vous avez déjà, et une étendue de pays dans une proportion incommensurablement plus grande que augmentation de population que vous aurez obtenue, et s’il y a là quelque avantage pour la défense du pays, ce sera au profit des provinces maritimes, mais non pour nous. Nous sommes sur le point d’encourir de très grandes dépenses pour mettre le pays en état de défense, — la chose a été formellement annoncée par le président du Conseil dans un discours à Toronto, — et comme le Canada doit contribuer pour les dix douzièmes de toutes les dépenses, les autres provinces n’en payant que deux douzièmes, il s'ensuit que le Canada aura à payer aussi les dix douzièmes de ces dépenses qui seront beaucoup plus
considérables que si nous restions seuls, puisqu'il nous faudra dé-
fendre la grande étendue de territoire que l’on ajoutera au nôtre. Je trouve ce qui suit dans le disccrrs de l’honorable président du Conseil :
“Je ne puis terminer sans dire un mot de quelques autres “ sujets qui ont reçu l'attention sérieuse de la conférence. Et le “ premier point sur lequel je désire attirer l'attention, est le fait “ que les délégués ont unanimement résolu que les provinces “unies seront placées le plus tôt possible en état de défense com- “ plète. Les attaques qui ont été faites contre nous ont créé l’im- “ pression que ces provinces sont dans un état de faiblesse et de “ débilité ; si donc nous voulons faire disparaître cette fausse “impression et nous placer sur un pied ferme et solide aux yeux ‘de PÜnion, nous devons mettre notre pays dans un tel état de “ défense que nous puissions regarder l’ennemi en face. C’est un “ plaisir pour moi de pouvoir dire, —et je suis convaincu que ce “sera un plaisir pour tous ceux qui sont ici présents de l'entendre “ dire, —que la conférence de Québec ne s’est pas séparée sans “ prendre l’engagement de mettre les provinces unies dans l’état “ de défense le plus complet et le plus satisfaisant, tant sur terre “ que sur mer.”
L'honorable A.-A. Dorion.—< Il paraît donc que ce que nous avons à faire, c’est d’avoir une force armée et un2 marine qui soient sur le pied le plus complet et le plus satisfaisant. Maintenant, je vois par ces résolutions que le gouvernement général aura le contrôle de l’armée et de la marine ; mais le coût de ces dépenses n’est pas mentionné. Eh bien ! si le gouvernement général doit pourvoir aux dépenses nécessaires pour défendre toutes les provinces, il nous faudra accroître notre milice, former une
marine et payer cinq fois plus que toutes les provinces inférieures
ensemble ne paieront pour toutes ces dépenses, tout en n’obtenant aucun accroissement dans nos moyens de défense en ce qui regarde le Canada. (Ecoutez 1) Prenez la ligne qui divise le Nouveau-Brunswick du Maine, et vous verrez qu’elle sépare d’un côté 250,000 habitants répandus sur un vaste territoire, et de l'autre côté 750,000 habitants qui forment une population compacte et puissante. Il faudra que le Canada défende ces 250,000 et il lui faudra employer ses ressources pour trouver les moyens de défendre cette immense frontière. (Ecoutez !) Et si la rumeur n'est pas en défaut, le chemin de fer Intercolonial — cette prétendue nécessité militaire — ne doit pas suivre la ligne tracée par le major Robinson le long de la rive sud du Saint-Laurent. Des journaux généralement bien informés ont dit que l’on avait trouvé une nouvelle route qui devait contenter — si elle ne mécontente pas — tout le monde : et, pendant que j’en suis sur ce chapitre, je dois dire qu'il est très singulier que nous soyons ap-
pelés à voter ces résolutions et à nous engager à payer les dix
douzièmes du coût de ce chemin de fer, sans que nous sachions sil y en aura dix milles ou cent milles sur le «oi canadien, et sans savoir s’il coûtera dix millions ou vingt millions.
“Nous avons tant entendu parler de cette question de milice et de défense, depuis deux ou trois ans, que je crois qu'il est temps que nous ayions enfin des explications claires à ce sujet. (Ecoutez !) Nous avons entendu, l’autre jour, l'honorable député
e Montréal-Ouest (M. McGee) — et je suis toujours heureux de le citer, parce qu’il est si exact, — nous dire qu’en moins d’un an l’armée des Etats du Nord s’était accrue de 9,000
hommes à 8,000,000, et qu'en moins de quatre ans le gouvernement américain avait pu mettre sur mer une flotte égale
800 L'UNION DES DEUX CANADAS à toute la force maritime de l'Angleterre. T’honorable dé-
puté aurait pu aller plus loin et faire voir que dans une période de quatre ans, les Etats du Nord avaient appelé au service actif 2,300,000 hommes, — c’est-à-dire à peu près autant de soldats que nous avons d'hommes, de femmes et d'enfants dans les deux Canadas réunis, — et cela sans diminution apparente de la population qui se livre à l’agriculture et à l’industrie. L’on nous dit qu’en face de ces faits, il est de notre devoir de nous mettre en état de défense. Eh bien ! monsieur, je le dis ici avec convistion : nous sommes tenus de faire tout en notre possible pour protéger le pays, mais nous ne sommes pas obligés de nous ruiner dans l’expectative d’une invasion que nous ne pourrions pas repousser si elle avait lieu, même avec tous les secours que l’Angleterre pourrait nous procurer. Les batailles pour la défense du Canada n'auront pas lieu sur nos frontières, mais en pleine mer et auprès des grandes villes sur les bords de l'Atlantique. Ce ne serait rien moins qu’une folie pour nous d’épuiser nos ressources, de dépenser de quinze à vingt millions par année pour lever une armée de 30,000 à 50,000 hommes dans le but de résister à une invasion. Ce que le Canada a de mieux à faire, c’est d’être paisible, et de ne donner aucun prétexte de guerre à nos voisins. (Ecoutez !) Que l’opinion publique de ce pays force la presse à cesser ses attaques contre le gouvernement des Etats-Unis, et ensuite si la guerre surgit entre l’Angleterre et les Etats, elle aura lieu sans qu’il y ait de notre faute, et si nous avons à y prendre part, nous le ferons courageusement en aidant l’Angleterre dans la mesure de nos forces et de nos ressources ; mais en attendant, il est parfaitement inutile pour nous de lever ou
d'entretenir aucune espèce d'armée permanente.”