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L’honorable procureur-général Macdonald, — % L'honorable député me permettra-t-il de lui demander comment nous pourrons aider à l’Angleterre à combattre sur la mer si nous n’avons pas de marine ? ?
L'honorable A.-A. Dorion.—% L’honorable député de Peterborough (M. Haultain) a dit, l’autre jour, et avec raison, je crois, que la place de nos milices devait être derrière les fortifications de nos places fortes, où elles seraient là de quelque utilité. Il n’y a aucun doute de cela ; mais, monsieur, il est absurde de parler de défendre le pays avec une force comme celle que nous pourrions entretenir, lorsque nous avons devant les yeux l’exemple récent d'un pays, en Europe, qui possédait une armée régulière de 30,000 hommes, et qui a été effacé de la carte du globe par une armée d’invasion de ?5,000 à 80,000 hommes. Le royaume du Danemark ne consiste plus que de deux petites îles, beaucoup moins grandes que certains de nos grands comtés ; et ce démembrement a eu lieu nonobstant son armée permanente de 30,000 hommes et malgré que toute la population fût enthousiaste pour la guerre. (Ecoutez!) Je n’emploie pas cet argument pour chercher à démontrer que nous ne devons rien faire à propos de notre milice ; je veux bien que nous fassions des sacrifices , s’il est nécessaire, afin de l’organiser sur un bon pied ; mais je suis fortement opposé à une armée permanente, et je ne pense pas que nous pourrions maintenant soutenir une armée qui serait de quelque utilité contre celle que l’on pourrait lancer contre nous, dans le cas d’une guerre avec nos voisins. Nous avons envoyé 2,000 hommes sur les frontières, dont les services nous coûteront, pour un an, $1,500,000 ; età ce prix, 50,000
hommes nous coûteraient plus de $30,000,000. Eh bien ! si tout
le poids de la défense doit retomber sur nous, je demande un peu que ferait une pareille armée ? (Ecoutez !) ”
M. Dorion aborda ensuite la question du droit de velo accordé au gouvernement fédéral :
Maintenant, monsieur l’Orateur, lorsque j’examine les dispositions de ce projet, j’en trouve encore une qui est parfaitement inacceptable. C’est celle qui donne au gouvernement central le contrôle sur tous les actes des législatures provinciales, Quelles difficultés ce système ne fera-t-il pas surgir ? Sachant que le gouvernement général sera un gouvernement de parti, ne pourra-t-il pas, par esprit de parti, rejeter des lois votées par les législatures provinciales et réclamées par la grande majorité de ceux qu’elles devront affecter ? Ce pouvoir conféré au gouvernement central a été comparé au velo qui existe en Angleterre à l'égard de notre législation : mais nous savons que les hommes d'Etat anglais ne sont pas mus par les préjugés et les jalousies qui existent dans les colonies. Lorsqu'une loi adoptée par une législature coloniale leur est envoyée, si elle n’est pas en contradiction avec la politique de l’empire en général, elle n’est pas désavouée, et surtout depuis quelques années le gouvernement impérial a eu pour principe de laisser les colonies faire ce qu’elles désirent sous ce rapport, pourvu que leurs vœux soient exprimés d’une manière constitutionnelle. Aussi leurs décisions inspirent maintenant plus de confiance qu’autrefois et elles sont généralement respectées. La règle d’après laquelle ils paraissent agir, c’est que le moins ils entendent parler des colonies, le mieux c’est. (Ecoutez !) Mais voyez quelle différence il y aura lorsque le gouvernement central
exercera son velo sur les actes des législatures provinciales. Ne
voit-on pas qu’il est très possible qu'une majorité dans un gouvernement provincial soit opposée au gouvernement central, et que dans ce cas la minorité demandera au gouvernement central de désavouer les lois décrétées par la majorité ? Les hommes qui composeront le gouvernement central ayant besoin de l'appui de leurs partisans politiques dans les législatures provinciales, pourront être poussés à désavouer des lois que la majorité de la législature provinciale trouvera bonnes et nécessaires. (Ecoutez !) Quel sera le résultat d’un pareil état de choses, si ce n’est un esprit d’animosité accompagné de récriminations et d’une agitation dangereuse, (Ecoutez ! ) ”
M. Dorion termine comme suit son discours :
“Il &:t évident, d’après ce qui a transpiré, que l’on a l’intention de former plus tard une Union législative de toutes les provinces. Les gouvernements locaux, à part le gouvernement général, deviendront un tel fardeau, qu’une majorité de la population anglaise demandera au gouvernement impérial une Union législative. (Ecoutez !) Et je demande s’il y a quelque député du Bas-Canada d’extraction française qui soit prêt à voter pour une Union législative. L’honorable député de Sherbrooke a dit au banquet donné aux délégués à Toronto, après avoir approuvé tout ce qui avait été dit par l’honorable président du Conseil :
“ Nous pouvons espérer que dans un avenir assez rapproché, “nous consentirons à entrer dans une Union législative au lieu “ d’une Union fédérale comme celle qui est aujourd’hui proposée. “ Nous aurions tous désiré une Union législative, et voir le pou- “voir concentré entre les mains du gouvernement central, com- “me la chose existe en Angleterre, un pouvoir étendant l'égide
“ de sa protection sur toutes les institutions du pays ; mais nous
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“avons vu qu'il était impossible de le faire de suite, Nous avons “vu qu'il y avait des difficultés qui ne pouvaient être sur- “ montées.”
“ Les honorables députés du Bas-Canada sont avertis que tous les délégués désiraient une Union législative, mais qu’elle ne pouvait avoir lieu immédiatement. Cette Confédération est le premier pas vers son accomplissement. Le gouvernement britannique est prêt à accorder de suite une Union fédérale, et lorsqu’elle aura eu lieu, l’élément français se trouvera complètement écrasé par la majorité des représentants anglais. Qui empêchera alors le gouvernement fédéral de faire voter une série de résolutions comme on le fait aujourd’hui pour les résolutions qui sont devant la Chambre — sans les soumettre au peuple — demandant au gouvernement impérial de mettre de côté la forme fédérale de gouvernement et de nous donner, pour la remplacer, une Union législative ? (Ecoutez !) Il peut se faire que le peuple du Haut-Canada soit d'opinion qu'une Union législative serait très désirable, mais je puis assurer ses représentants que les Canadiens-français sont attachés à leurs institutions par des liens assez forts pour frustrer toute tentative de les leur enlever par un pareil moyen. Ils ne consentiront jamais, pour aucune considération quelconque, à changer leurs institutions religieuses, leurs lois et leur langue. Un million d'habitants peuvent ne pas avoir une grande importance aux yeux du phi:osophe qui entreprend de rédiger une constitution du fond de son cabinet. 11 peut être d'opinion qu’il vaudrait mieux qu’il n’y eût qu’une seule religion, une seule langue et un seul code, etilse met à l'œuvre pour créer un nouveau pacte social dont l’effet serait d’amener l’état
de choses qu’il désire : assimilation complète de différentes na-
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tionalités. L'histoire de tous les pays démontre que la force même des baïonnettes n'a jamais réussi à opérer de tels chanwements. (Ecoutez ! écoutez!) Nous avons l’histcire de la Grèce, dont la popul ‘ion, après avoir atteint le chiffre élevé de six millions, est descendüe par suite de persécutions inouïes à sept cent mille, et s’est, après plusieurs siècles, levée contre ses persécuteurs pour revendiquer ses droits, (Ecoutez ! écoutez !) L'histoire de la Belgique nous offre un exemple analogue. Elle fut unie à a Hollande dans le but d’assimiler les deux pays, mais quinze aus s'étaient à peine écoulés après cette union, que les populations belges se levèrent en masse pour protester contre cette union et pour aflirmer leur nationalité distincte. (Ecoutez ! écoutez !) L'histoire du passe, monsieur lOrateur, n’est pas la seule qui puisse nous fournir une leçon à ce sujet ; les circonstances dans lesquelles se trouvent placées les générations actuelles doivent aussi nous servir de guide. Je suis surpris de voir Phonoable député de Montréal-Ouest appuyer une mesure qui doit aboutir à une Union législative, et dont l’objet est d’asservir le peuple du Bas-Canada à la population dominante dans les provinces britanniques. Dans le pays même de l’honorable député, ce système n’a eu d'autre effet que de créer un mécontentement général et de le porter à la révolte. Est-il dési able alors que nous adoptions, dans ce pays-ci, un projet dont l'effet sera de déplaire à un million de ses habitants ? Vous pouvez vous assurer de ce qu’il en coûte pour écraser ainsi un peuple en vous reportant aux scènes qui se sont déroulées et qui se déroulent aujourd’hui de l’autre côté de la frontière, où un cinquième de la population des Etats-Unis s’est levé et a fait fondre depuis quatre
ans plus de misères et de malheurs sur ce pays que des siècles
d’une législation paisible et de compromis n’auraient produits. Monsieur l’Orateur, si l’on ose espérer une Union législative des provinces de l'Amérique britannique, il se produira nécessairement dans cette section de la province une agitation plus grande qu’à aucune époque de notre histoire. Vous verrez le peuple du Bas-Canada uni comme un seul homme pour résister par tous les mcyens légaux et constitutionnels à cette tentative de lui arracher les institutions ‘qu’il possède. Ses représentants iraient comme un seul homme au parlement, votant en corps, et ne s° souciant que de protéger ces institutions et ces lois, auxquelles il est profondément attaché. Ils rendraient à peu près impossible le fonctionnement du gouvernement. Les quatre-vingt-dix membres irlandais de la Chambre des communes en Angleterre, — qui compte près de sept cents membres, — ont réussi, en s’unissant, à faire sentir leur influence, à loccasion des subsides au collège de Maynooth et sur certaines autres questions. La même chose aurait lieu pour le peuple du Bas-Canada, et il en résulterait inévitablement un état de choses vraiment dépiorable. La majorité se trouverait forcée par la minorité à faire ce qu’elle n’aurait jamais pensé à faire dans d’autres circonstances. C’est là un état de choses si peu désirable que, bien que je sois fortement opposé à l’Union fédérale projetée, je le serais encore plus à l’Union législative. (Ceux qui désirent une Union législative peuvent maintenant se faire une idée des éléments discordants avec lesquels ils auraient à compter dans cette Union, et des malheurs qu'ils amasseraient sur le pays en l’accomplissant. (Ecoutez !) Je sais que la population protestante au Bas-Canada craint que,
même avec les pouvoirs restreints laissés aux gouvernements
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L'UNION DES DEUX CANADAS locaux, leurs droits ne soient pas protégés. Alors, comment peuton espérer que le Bas-Canada puisse avoir une grande confiance dans le gouvernement général, qui aura des pouvoirs si immenses sur les destinées de cette province ? L'expérience démontre que les majorités sont toujours agressives et portées à être tyranniques, et il n’en peut être autrement dans ce cas-ci. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que le peuple du Bas-Canada, d’origine britannique, soit prêt à employer tous les moyens possibles pour empêcher qu’! ne soit placé dans la législature locale à la merci d’une majorité française et catholique. Je crois avec eux qu’ils ne doivent pas s'appuyer sur de simples promesses, pas plus que nous, Bas-Canadiens-français, nous devons le faire relativement au souvernement central, quelque parfaits que puissent être aujourd’hui nos rapports mutuels.
“Je dois demander pardon à la Chambre de lavoir retenue si longtemps sur cette question, et je dois aussi remercier la Chambre de m'avoir écouté avec tant d'attention. (Voix : continuez ! continuez !) je me bornerai à ajouter que je crains fortement que le jour où cette Confédération sera adoptée ne soit un jour néfaste pour le Bas-Canada. (Applaudissements) Ce jour figurcrait dans l’histoire de notre pays comme ayant eu une influence malheureuse sur l’énerrie du peuple du Haut et du Bas-Canada, (Ecoutez ! écoutez !) et si le projet ministériel était adopté sans la sanction du peuple de cette province, le pays aura plus d’une occasion de le regretter. (Ecoutez !) Pourquoi un pareil empressement ? Plus cette constitution est importante, plus elle doit être examinée avec soin. Je trouve, M. l’Orateur, qu’en 1839, lo: sque lord John Russell mit devant la Chambre des commu on premier projet pour l’union des provinces,
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il exprima son intention Ge le soumettre à la Chambre, de lui faire subir une seconde lecture et de le renvoyer à la session suivante, afin de donner au peuple du Haut et du Bas-Canada l’occasion de faire connaître ses opinions. (Ecoutez ! écoutez!) Et ce ne fut qu'a la session suivante, et après qu’il eût subi des modifications considérables que l’Acte d'Union fut passé. Ce délai était parfaitement juste ; mais ici il semble que le peuple doive être traité avec moins de respect, moins d’égards par ses propres mandataires qu’il ne l’a été par le parlement anglais en 18410, lorsque la constitution du Bas- Canada était suspendue ; il semble que la mesure actuelle va être adoptée avec une précipitation indécente. (Ecoutez ! écoutez !) Quinze comtés du Bas-Canada ont fait des assemblées publiques et ont déclaré qu’on ne devrait pas adopter ce projet avant de le soumettre au peuple. (Ecoutez ! écoutez !) Dans le comté de Rouville, une seconde asserablée a eu lieu, à la demande de l’honorable député qui représente ce comté, mais le verdict de cette assemblée a été encore plus emphatique que la première fois. (Ecoutez ! écoutez !) Des assemblées ont eu lieu avec résultats semblables dans les comtés de Saint-Maurice, Maskinongé, Berthicr, Joliette, Richelieu, Chambly, Verchères, Bagot, Saint- Hyacinthe, Iberville, Saint-Jean, Napierville, Vaudreuil, Drummond et Arthabaska, ainsi que dans la ville de Montréal.”
(L'honorable député prend son siège au milieu d’applaudissements chaleureux.)
M. Dorion prit plusieurs fois la parole dans le cours de ce débat mémorable qui dura quatre semaines, et déploya, chaque fois, une force d’argumentation remarquable. Il discutait tou-
jours avec un rare talent d’avocat les questions légales et consti-
tutionnelles, mais, cette fois, il fut chaud, pathétique parfois, et signala les dangers et les résultats de la Confédération avec une clairvoyance que le temps fera briller de plus en plus.
Il reprocha à M. Cauchon, en termes amers et sarcastiques, son Changement d'opinion, et lui demanda comment il pouvait accepter la Confédération après avoir dit dans sa brochure de 1858 :
“ Pour nous, nous n’en voulons Pas, parce que nous ne voulons pas de l’Union (législative) sous aucune forme, parce qu’elle atteindra toujours le même but quelle que soit la forme que vous lui donniez.”
Dans l’un de ces discours, M. Dorion protesta vigoureusement contre la création d’un sénat nommé à vie par la Couronne, et dénonça les dangers, les abus et les conflits qui en résulteralent.
Il rappela les luttes d'autrefois contre les abus et les er: piètements du Conseil législatif, reprocha au ministère de ne pas tenir compte des leçons du passé, et termina son éloquent discours par les paroles prophétiques suivantes :—
“Ce que je trouve d’excessif et de trop conservateur dans la constitution du Conseil législatif de la Confédération, c’est qu’aucun pouvoir n’en pourra changer la composition dans le cas d’un conflit entre lui et la Chambre des communes. Les conseillers seront nommés à vie, et leur nombre sera fixe. Par quel moyen empêcherons-nous le Conseil législatif d’enrayer la marche des affaires s’il vient en conflit avec la Chambre basse ? L’honorable député de Montmorency dit que lon brisera l'obstacie ; mais si l’on ne pourvoit pas à d’autre remède que celui-là, je dis que le principe est défectueux. Il ne faut pas laisser subsister des obsta-
cles qu’on ne peut surmonter qu'en les brisant, quand on fait une constitution. En Angleterre, où la Chambre des lords est très conservatrice, la Couronne a le pouvoir de nommer de nouveaux pairs. Et c’est précisément ce pouvoir qu’elle possède de créer de nouveaux pairs qui a empêché de briser l’obstacle, qui a empêché une révolution en 1832.”
M. Dorion fut fortement secondé par MM. Joly, J.-X. Perrault, Elzéar Taschereau (juge aujourd’hui de la Cour suprême), Letellier de Saint-Just, Pâquette, Laframboise, Dorion (/Enfant Terrible).
M. Joly fit appel, dans un langage entraînant, au patriotisme des députés du Bas-Canada, qu’il conjura de réfléchir avant de signer la condamnation de leur passé, de l’œuvre nationale de leurs ancêtres.
“ En résumé, dit-il en terminant, je m'oppose au projet qui nous est proposé, premièrement comme Canadien, secondement comme Canadiens-français ; d’un point de vue comme de l’autre je considère ce projet comme unc erreur fatale, et je prie mes compatriotes canadiens-français de se rappeler qu’ils ont entre les mains un héritage précieux sanctifié par le sang de leurs pères et que c’est leur devoir de le transmettre intact à leurs enfants comme ils l’ont reçu.”
M. Perrault, dont la vie a été toute consacrée à la glorificaon de l’idée française au Canada, ne pouveit manquer de trouver des accents énergiques pour condamner la Confédération. Il rappela les malheurs de l'Irlande depuis le jour fatal où ses représentants avaient consenti à l’abolition du parlement de Dubl'n, et reprocha à M. MeGee de vouloir jeter le Bas-Canada dans
les mêmes malheurs. Il rappela que l’idée de la Confédération
avait été lancée, la première fois, par le juge Sewell vers 1816, pour se venger des graves accusations portées contre lui par la Chambre d’assemblée, et reprocha aux ministres canadiens-francais de se faire les exécuteurs des projets néfastes des ennemis les plus acharnés du Bas-Canada, Ses prévisions sur la position humiliante que cette province occuperait, dans le cas de conflit, meritent d’être rapportées :
On nous a dit :—Ja section canadienne-française résignera si l'Exécutif fédéral veut être injuste envers les Canadiens-fran- Gais. Eh bien! monsieur le président, je veux bien supposer qu’elle résigne et qu’elle ne puisse être remplacée (ce qui est encore plus improbable), j'aimerais savoir où nous conduira cette résignation et quelle espèce de remède elle apportera à notre position humiliante ? Nous aurons quarante-huit députés français dans le parlement central contre cent quarante députés anglais, c’est-à-dire que nous serons dans la proportion de un contre quatre. Que pourra faire cette infime minorité pour obtenir justice ? Evidemment, la démission des ministres français la rendra plus impuissante encore, et il lui faudra accepter les dictées tyranniques de ses adversaires. Les membres français du &ouvernement actuel, eux-mêmes, motivent la nécessité des changements proposés sur le fait que la constitution actuelle ne nous offre pas de garanties suffisantes. Mais, alors, quelle espèce de garanties aurons-nous sous la Confédération qu’ils veulent nous imposer et qui nous mettra dans une minorité deux fois plus grande ? Supposons le cas très probable où notre législatüre locale viendrait en conflit avec le gouvernement fédéral, et qu’une législation adoptée par la province du Bas-Canada se-
rait rejetée par le parlement général, dans quelle position nous
trouverions-nous ? Rapp:lons-nous que l'Exécutif fédéral a la haute main sur la législation criminelle du pays et possède tous les pouvoirs souverains. Eh bien ! Monsieur le Président, je le dis sans hésitation, en cas de conflit, nous nous trouverons complètement à la merci de la majorité hostile fédérale ; et elle peut nous opprimer, assimiler nos lois, suspendre nos juges, armer la milice contre nous et nous envoyer à l’échafaud ou à l'exil de la manière qu’il lui plaira, malgré nos protestations et celles de la minorité canadienne-française dans le parlement fédéral. Cela s’est déjà vu, l'histoire est là pour le dire, et tout nous porte à croire que les mêmes tentatives d'agression fanatique se renouvelleront de nos jours, si ce projet de fédération est adopté.”
M. Taschereau fut le seul député conservateur qui eut le courage de se séparer de ses amis politiques sur cette question de la Confédération. Il dit qu'il hésitait beaucoup à se séparer de ses chefs et à les combattre, qu’il croyait à leur bonne foi, mais que lamour de son pays le poussait à condamner une constitution qui mettait en danger ce qu’il avait appris à vénérer.
Il protesta contre les moyens adoptés pour empêcher la discussion et la modification du projet dans la Chambre en posant la question préalable, demanda que le peuple fût consulté, exprima l’opinion que la Confédération n’était qu’un acheminement vers l’Union législative, et termina ses remarques en disant :
“Je dirai, au contraire, que l’on s’apercevra bientôt que cette Confédération sera la ruine de nos institutions, et que le jour où l’on votera cette constitution, on donnera le coup de mort à notre nationalité, qui commençait à prendre racine sur cette terre de l'Amérique britannique du Nord. Nos descendants, au
lieu de nous avoir de la reconnaissance pour ce que nous faisons en ce moment, diront que nous nous sommes grandement trompés, et que nous avons fatalement erré en leur imposant ce pacte néfaste.”
M. Letellier de Saint-Just qui était, à cette époque, membre du Conseil législatif, fit un des discours les plus véhéments contre la nouvelle constitution. Il dit que l’Union des deux Canadas, la Confédération et l’Union législative marquaient les trois étapes que l’anglification du Bas-Canada devait traverser avant de produire ses résultats définitifs.
Nous sommes rendus, dit-il, à la Confédération, qui nous conduira infailliblement à l'Union législative.”
Ce fut un des députés conservateurs les plus distingués dn Haut-Canada, Hyliard Cameron, qui proposa que le projet de confédération fût soumis aux électeurs. Voici quelques-unes des raisons qu’il apporta à l’appui de sa proposition :
< Monsieur l’Orateur, j'entends dire, dans cette Chambre et en dehors de cette Chambre, que le peuple du Bas-Canada est opposé à la confédération. Si tel est le cas, s’il y est aussi fortement opposé qu’on le dit,serait-ce une conduite sage de notre pat de la lui imposer contre sa volonté ? (Ecoutez !: écoutez !) Nous voulons créer une existence gouvernementale entièrement nouvelle, et nous proposons de soumettre une immense étendue de pays à cette nouvelle forme de gouvernement. Nous voulons et prétendons qu’elle ait sa meilleure et plus ferme base dans le cœur du peuple. Si vous voulez édifier ce monument d’une nouvelle nationalité sur les véritables sentiments et le cœur du peuple, il faut que le peuple soit consulté. Vous pouvez dire qu'il s’élèvera des difficultés — que l’on soulèvera d’autres questions —
que les élections ne se feront pas sur la question elle-même—pour la Confédération ou contre la Confédération. Mais vous ne devez rien craindre, si le peuple est aussi favorable à ce projet que vous le dites. (Ecoutez! écoutez!) Le mérite des candidats sera mis de côté, et le vote sera pris sur les mérites de la Confédération ; -— autrement le peuple ne serait pas digne d’être consulté. On en a appelé à l’histoire et l’on a dit que des appels au peuple sur des questions de cette nature sont inconnus sous la constitution anglaise. Le cas de l’union entre l'Angleterre et l’Ecosse, et celui de l’union des Canadas eux-mèêmes, ont été cités ; et l’on a demandé si, dans aucun de ces cas, l’on en avait appelé au peuple—et on a répondu négativement. Je ne suis pas prêt à accepter cette réponse, bien qu’elle soit vraie sous le rapport des faits. Dans le premier de ces cas, où la résistance était peut-être la plus forte, un appel au peuple eut lieu. Ce ne fut que longtemps après que la question eût été débattue, que l’union entre l’Angleterre et l'Ecosse fut consommée. L'on se demanda alors — exactement comme en 1799 relativement à l’annexion de l’Irlande,—<si le parlement écossais avait le pouvoir de livrer les droits électoraux du peuple entre les mains du parlement anglais. Quant à l’union de l’Ecosse avec l'Angleterre, la question fut soumise au peuple, non pas d’une seule ou de deux manières, mais de plusieurs manières. Il fut nommé des commissaires et des conventions, et il fut fait plusieurs tentatives pour amener cette union avant qu’elle eût définitivement lieu. Elle fut tentée dans le temps de Jacques Ier, dans le temps de Cromwell, et encore sous le règne du roi Guillaume, et finalement conclue sous le règne de la reine Anne. La proclamation convoquant le parlement écossais de 1702 décla-
rait que, entre autres choses, il devait s'occuper de l'union de l’Ecosse avec l'Angleterre. (Ecoutez ! écoutez !) Nous trouvons encore dans les livres le texte même de cette proclamation, qui déclarait que ce parlement était convoqué en Ecosse dans le but exprès de traiter cette question. Ce parlement ne déclara rien de définitif sur la question, mais le parlement suivant le fit, et l'Union fut consommée. Et ce parlement était exactement dans la position de celui de 1702, ayant été convoqué par une proclamation exactement semblable. (Ecoutez ! écoutez !) Cette question de l’union entre lPAngleterre et lEcosse fut, je crois, la seule qui fut discutée : et, bien qu’ensuite la plus grande hostilité s’élevât contre cette mesure, et qu’il fallût envoyer des troupes du nord de l’Ecosse, ce ne fut qu'après que ce parlement eût été réuni pendant quelque temps, qu’il y fût présenté des requêtes des bourgs contre l'Union. (Ecoutez ! écoutez !) L’on vous a dit dans le cours de ce débat que la plus grande satisfaction règne dans tout le pays à propos de cette mesure. Permettez-moi de vous dire que, dans beaucoup de localités, c’est le silence de l’apathie, et non une preuve de satisfaction. Cela provient non pas de ce que le peuple ne prend aucun intérêt à la question, mais de ce que l’on a exercé une pression sur lui de différentes manières, et qu'il a eu à lutter contre un grand nombre de difficultés de différente nature, résultant d’une absence de prospérité sans exemple. (Ecoutez ! écoutez !) Il paraît donc attendre quelque chose — n'importe quoi — qui le fera sortir des difficultés de sa position actuelle. Je dis ceci, bien que je serais heureux si ce n’était pas l’apathie, ni le calme de la mort, mais le contentement d’un bout à l’autre du pays, qui condui-
rait à l’acceptation générale de cette mesure. Je crois que dans
la partie occidentale du pays — je ne puis rien dire de la partie orientale, à moins que ce ne soit d’ap : les pétitions qui nous ont été envoyées et les opinions qui ont eté exprimées dans cette Chambre par les honorables députés du Bas-Canada — mais dans la partie occidentale du pays, je suis convaincu, d’après ce que je sais personnellement du sentiment qui y règne, qu’une grande majorité des députés, égale sinon supérieure à celle qui a voté l’autre soir dans cette Chambre, serait nommée dans une nouvelle élection en faveur de ce projet. Et c'est parce que je le crois, et que je ne voudrais pas que l’on pût dire que le peuple n'a pas eu l’occasion de se prononcer, au moyen d’une élection, sur une matière d’une importance aussi vitale, que je prétends qu’elle devrait lui être soumise, afin qu'il puisse déclarer par son vote s’il est en faveur de cette mesure ou non. (Ecoutez ! écoutez !) En parlant de l’union de l'Ecosse, de l’union de l'Irlande, et de l’union des Canadas, nous devons nous rappeler que les mêmes circonstances existaient jusqu’à un certain point. Dans le cas de l'Union écossaise, il y avait ces désolantes guerres entre l'Angleterre et l’Ecosse, durant lesquelles le meilleur sang des deux pays avait été versé, et il existait depuis longtemps des querelles et des hostilités perpétuelles qui avaient fait de la frontière — aujourd’hui si riante et si fertile — un désert aride et désolé. Puis encore, lorsque l’union de l’Irlande avec l’Angleterre eut lieu, l’on venait justement de comprimer une rebellion, — il y avait 40,000 hommes de troupes dans le pays, —- il y avait cent seize fonctiranaires publics dans la Chambre. La même chose avait eu lieu dans ce pays. L'Union avait été décrétée, lorsque les rendres de l'insurrection de
1837-1838 étaient encore chaudes dans différentes parties du
pays, etily avait en conséquence de fortes raisons pour lesquelles, au milieu du trouble et de l'agitation — lorsqu'il pouvait être difficile d’avoir des élections conduites avec pureté et sans intervention de la part de l'Exécutif — une pareille question ne devait pas être soumise au peuple. Mais, aujourd’hui, nou: n'avons rien de semblable à craindre. L'on nous dit que le peuple est heureux, content et prospère, bien qu’il désire un changement, — et par conséquent il n'existe aucune cause d’excitation pour empêcher l'expression libre et entière de la volonté populaire, au moyen d’une élection générale, — rien pour empêcher que la question ne soit franchement posée devant le peuple, — rien pour empêcher qu’il ne choisisse des représentants à cause de leurs opinions sur la question de confédération, et sur celte question seule. Vous n’avez rien pour empêcher que ce nouveau système ne soit inauguré sur la seule et véritable base sur laquelle il devrait être fondé — Je vœu populaire — et re reçoive en conséquence, dès l’abord, la force que le vœu populaire seul peut lui donner, étant accepté par ceux qui ont droit d'envoyer des re résentants en cette Chambre. (Ecoutez ! écoutez !) On a prétendu que la motion proposée enlève à la législature, de fait, le pouvoir qu'elle possède, en lui niant le droit de faire un pareil changement. Je ne veux rien dire contre le pouvoir de la législature. La législature a, dans les limites qui lui sont assignées, tous les droits que sa charte lui confère. Mais je ne puis m'empêcher de croire que, en nous occupant de cette question, nous la traitons d’une manière bien différente de celle dont elle a été traitée, soit par le parlement indépendant de l’Ecosse, soit par le parlement indépendant de l'Irlande. Nous agissons en vertu d’une charte et d’une cons-
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