‹ L'Union médicaleChapitre 12 sur 176 · AMBROISE! TARDIEU · texte numérisé non relu

AMBROISE! TARDIEU

Dans ce tombeau où, mercredi dernier, si tristement nous avons déposé la dépouille mortelle d’Ambroise Tardieu, que de lumières viennent de s’éteindre! Et que puis-je ajouter au magnifique hommage que lui ont rendu sur sa tombe les orateurs1 éloquents et inspirés dont le numéro même de ce journal vous apporte les magnifiques1 discours ?

Aimable, bon et charmant affiiî, Dieu, d’ans sa prodigalité, l’avait tout1 dbhné, toutes les facultés; toutes lès aptitudes : conception rapide, assimilation facile, jugement prompt et sûr, faculté merveilleuse d’exposition et dè vulgarisation, prodigieuse facilité d’improvisation, parole ldmineùse, style clair et concis, tu possédais tout, brillant esprit d’élite, surtout cette éloquence suprême, l’éldquence de la clarté, cet assemblage si rare et si précieux dù verbe et de la plume. Car; qu’on te lût ou qu’on t’écoutât, dans tes discours comméMaus tes écrits, dans tes leçons comme dans tes mémoires, dans les rapports comme dans tes ouvrages, partout1 brille la dominante de ta belle intelligence, la lucidité.

Loin de moi la prétention dé rien ajouter au magistral discours prononcé par M1. Chauffard, au nom de la Faculté de médecine de Paris. Le pathologiste, l’hygiéniste, le médecin légiste, le professeur, y sont appréciés avec cette hauteur de vues et ce talent littérdit'è qui caractérisent l’éloquent professeur de pathologie générale; il n’y a rieh à retoÙcheV, éf surtout rien à refaire : mon très-humble rôle à moi est simplement de me souvenir, et de dire quelques Tome XXVIL — Troisième série. 8

L’hygiène publique avec la médecine légale se partageaient sa vie scientifique ; il entrait, dès 1847, dans le Comité de rédaction des Annales d'hygiène publique et de médecine légale; en 1850, il était nommé secrétaire du Comité d’hygiène publique de France; en 1851, il devenait membre titulaire du Comité; en 1867, il était promu à la présidence de cet important Conseil. Les témoins de cette présidence diront quels furent, à ce pôste, les travaux de notre collègue, et avec quelle sagesse et quelle lucidité il dirigeait des débats qui inauguraient, pour ainsi dire, en France, et y affermissaient le rôle social de l’hygiène publique.

L’Académie de médecine nommait M. Tardieu l’un de ses membres en 1859, et lui décernait les honneurs de la présidence en 1867. L’esprit si net, si éclairé, si persuasif, de notre collègue le désignait à d’autres charges publiques; en 1864, il était appelé à faire partie du Conseil municipal de Paris, et il sut y acquérir promptement l’influence qui lui arrivait dans toutes les assemblées où il entrait. A la mort de Rayer, premier président de l’Association générale des médecins de France, nul plus que M. Tardieu ne paraissait en situation de recueillir ce difficile héritage, et de contribuer à l’affermissement d’une institution dont nous recueillons déjà les bienfaits, dont nos arrière-neveux bénéficieront bien plus largement encore. M. Tardieu fut donc nommé président de notre Association générale; trois ans après cette première nomination, il était renommé par le suffrage presque unanime des membres de l’Association; à l’expiration de ce nouveau mandat, il donna sa démission; sa santé avait déjà souffert les premiers ébranlements.

Je n’ai pas tout dit, Messieurs, il s’en faut bien; et, cependant, qui de vous ne s’étonne à cette longne énumération, et en songeant surtout que M. Tardieu était resté médecin praticien et attaché à tous ses devoirs professionnels, qui ne s’étonne qu’il ait pu suffire à tant de charges et à tant de travaux? Et cependant, il les portait avec une aisance merveilleuse; il semblait tout à tous; rien de ce qu’il devait faire ne restait en souffrance. Sa puissance extraordinaire de travail, sa facilité surprenante d’assimilation, son jugement rapide et pénétrant des choses, tout l’aidait et l’élevait à la haüteur de tous ses devoirs et de toutes ses responsabilités. Partout M. Tardieu est arrivé sans efforts au premier rang; et, en passant par tant de hautes situations, il a permis de dire de lui que nul n’était plus digne de les occuper; et, dans toutes les présidences qui lui étaient dévolues, il semblait si naturellement à sa place que l’on était surpris de l’en voir descendre et jamais de l’y voir monter.

Les travaux scientifiques de notre cher et illustre collègue ont une telle étendue et une telle valeur que nous sentons impossible, en ce triste moment, d’en fournir une idée même sommaire^ Son instruction médicale était encyclopédique, et ses premières œuvres appartiennent à la pathologie pure. C’est là le ca'ractère qu’impriment nos concours à tous ceux qui se destinent à l’enseignement médical, à ceux qui se vouent, par la suite, à telles ou telles applications spéciales de la pathologie, comme à ceux qui restent dans les sphères de la pathologie pure. M. Tardieu était un clinicien consommé, un observateur habile et pénétrant, un pathologiste disert et dont les descriptions brillaient par la clarté, par la méthode, par la

mots de l’homme que j’ai connu, de l’ami que j’ai aimé, et de ce que je sais de son caractère et de sa vie médicale.

Mes premiers rapports avec Tardieu ne furent pas très-amicaux. Déjà agrégé au moment du Congrès médical de 1845, il accepta d’y prendre plusieurs fois la parole, et en signe d’opposition, organe qu’il était en cela de la Faculté, qui, bien à tort, s’était figurée que celte grande manifestation était presque un acte de rébellion contre elle. Après le Congrès, il publia, dans un recueil médical, un article anonyme d’une critique très-vive contre les organisateurs du Congrès et le programme qu’ils avaient proposé.

Un peu plus tard, en 1849, nous nous trouvâmes concurrents pour les fonctions de secrétaire du Comité consultatif d’hygiène, que le docteur Aubert Roche laissait vacante. M. Dumas, alors ministre de l’agriculture et du commerce, à qui il répugna d’être désagréable à l’un ou à l’autre des compétiteurs et à leurs protecteurs, porta un jugement de Salomon et partagea la place en deux parties égales. — Ils vont se regarder comme des chiens de faïence, disait-on en riant au ministère. — Il n’en fut rien. Tardieu était homme de bonne et grande éducation, d’un caractère amène et bienveillant; il vit bientôt que je n’étais Das non plus d’humeur acariâtre et grincheuse ; nous nous comprîmes aussitôt, et dès lors commença une liaison qui, pendant trente ans, n’a pas été un instant troublée.

Deux ans après, Tardieu voulant concourir pour la chaire d’hygiène, vacante à la Faenlié donna sa démission de secrétaire du Comité consultatif, demanda avec insistance aue la nlare entière me fût confiée, meme avec augmentation d’appointements, ce qu’il obtint4 P

Voilà comment une première mesure ministérielle, qui pouvait devenir ont™ „„„„ cause de coudit ou tout au moiu» de rapports désagréable, ,Tt uTocS» Sb rapprochement sincère et d une liaison durable. occasion de

sûreté des déductions. Sès premiers travaux sont tous marqués à cette empreinte, depuis sa thèse inaugurale qui démontrait la contagion de la morve du cheval à l’homme, jusqu’à son Manuel de pathologie interne, qui mérita si bien la fortune qui l’accueillit.

Ces mêmes qualités, ce même esprit d’observation, ce même tact clinique, M. Tardieu les importa dans la médecine légale, et à leur aide et sous leur action, il transforma tout cet enseignement. Il ramena la médecine légale à la clinique, montrant que, le plus souvent, elle n’en est qu’une dépendance particulière, mais directe. L’un de ses grands ouvrages,

Y Étude médico-légale et clinique sur l’empoisonnement, est dominé par cette idée féconde; il l’exprime ainsi dans la préface de ce beau livre : « Cet ouvrage, je l’offre, dit-il, avec confiance à mes élèves et à mes confrères, en les priant de n’y chercher ni un traité dogmatique, ni l’histoire didactique d’une science spéciale; mais une étude clinique de maladies accidentelles généralement peu connues et un chapitre de médecine légale dont l’importance justifiera la longueur et dans lequel est étudié, au point de vue de la pratique, un des genfes.de mort violente les plus redoutables, un crime que la justice ne saurait atteindre sans le secours de la science. »

Toute sa conception, si simple et néanmoins si large et si rénovatrice de la médecine légale, est là; et la voie que M. Tardieu a ouverte est devenue celle où se sont engagés, à son exemple, tous les médecins légistes. Cette rénovation de la médecine légale que notre collègue considérait comme son plus vrai titre de gloire fut, un jour, mise en lumière et consacrée par l’Académie des sciences, qui donna à M. Tardieu l’un de ses grands prix, à la suite d’un rapport de Nélaton où était appréciée, à sa juste valeur, cette œuvre de réforme et de progrès.

L’autorité conquise par M. Tardieu en médecine légale était, on peut le dire, européenne. La justice française avait une foi entière dans les dépositions si mesurées, mais toujours si parfaitement légitimées et convaincantes, de cet expert qui avait tant et si bien vu. L’expérience de M. Tardieu était, en effet, immense, et je doute qu’aucun médecin, dans le monde civilisé, ait écrit sur des affaires médico-légales un nombre aussi prodigieux de rapports, dont beaucoup atteignaient à des développements très-étendus. Nous pouvons en fournir le chiffre, car M. Tardieu a noté sur un registre tous les rapports écrits qu’il adressait à la justice,, avec l’indication de l’affaire pour chacun d’eux ; ces rapports, ainsi catalogués jusqu’à l’année 1876, s’élèvent au nombre presque incroyable de 5,239 ! Quel médecin légiste a fourni une telle carrière? Quelle somme de travail ainsi dépensée au service de la science, de la vérité et du pays! Et quelle faible récompense, ajouterons-nous, de tels travaux! Cet, te 1 récompense, il la trouvait dans les services rendus, dans l’éclat qu’ils valaient à son nom ; et c’était là, pour lui, la récompense préférée, celle qui lui faisait oublier toute autre qu’il aurait pu et dû recevoir, celle aussi qui lui faisait oublier certaines ingratitudes et certaines amertumes qui ne lui ont pas été épargnées. Car l’exercice de la médecine légale a ’sës déboires et ses jours périlleux, alors que le médècin légiste, dans ses décisions, prononce sur des

A la mort de M. Rayer, mes rapports avec Tardieu devinrent beaucoup plus fréquents et plus intimes, puisqu’il lui succédait et comme président du Comité consultatif d’hygièné, et comme président de l’Association générale des médecins de France.

On voit donc que c’est avec connaissance de cause que je peux parler de cet ami si cher et tant regretté.

Eh bien, j’assure que c’était le plus généreux èt le plus désintéressé des hommes. S’il meurt sans fortune, c’est qu’ils sont innombrables ceux qu’il a secourus, c’est que jamais personne n’a vainement frappé à sa porte, c’est qu’il s’exagérait le sacerdoce médical, au point de ne pas réclamer d’honoraires, de n’envoyer aucune note et de se contenter souvent d’un honorarium infime.

On s’étonne du peu de fortune: qu’il laisse; ses amis intimes savent bien le pourquoi de cette situation dont les apparences étaient brillantes et dont la réalité était pénible.

Tardieu fut l’homme bon par excellence, trop bon, trop faible à l’entraînement, ne sachant pas refuser un service, croyant sincèrement pouvoir s’acquitter de toutes ses promesses, et profondément affligé de ne les pouvoir tenir. U était foncièrement bienveillant, se mêlant le moins possible aux médisances de la confrérie, ne comprenant pas la calomnie dont il fut, hélas ! si souvent victime.

De son décanat, par exemple, combien la malignité a dénaturé les actes! Eh bien, tous ceux qui sont au courant des événements de cette époque savent que Tardieu tint non-scument une conduite irréprochable, mais qu’il fit, ait contraire, preuve de grand courage d’action et de paroles, qu’il résista à des mesures qui pouvaient entraîner de graves conséquences, et que la perte de son décanat fut occasionnée par la défense trop chaleureuse qu’il donna aux intérêts des élèves.

situations obscures, que les passions politiques et populaires dénaturent, et qu’ainsi il est exposé à braver une opinion publique ignorante, entraînée hors des voies de la vérité. M. Tardieu a subi ces douleurs ; il a vu de tels entraînements attaquer certains de ses rapports et suspecter sa haute intégrité de médecin et d’expert. Ce lui fut un coup dont il sentit profondément l’atteinte; il attendit du temps un retour vers la justice et la vérité, une réhabilitation de son caractère outragé. Ce retour ne se fit pas attendre, et les événements, l'attestation de lésions positives et publiquement constatées, vinrent donner une éclatante confirmation aux conclusions posées par l’expert avec son indépendance de médecin et de savant.

M. Tardieu réalisait le type accompli d’un professeur de Faculté. Sa parole claire, abondante et élégante, la richesse des souvenirs qui nourrissaient son discours, sa manière pleine de bonne grâce et dégagée de toute prétention, captivaient son auditoire; il instruisait en charmant; et la leçon officielle perdait avec lui ses apprêts, ses longueurs, son rigorisme habituel. Il alliait ainsi les dons les plus rares, ceux qui viennent d’une expérience incomparable, du plus sagace esprit d’observation, du plus rigoureux bon sens, ceux aussi de la parole la plus souple, digne dans sa familiarité, simple et savante à la fois.

Derrière le professeur et le collègue dont nous étions fiers, il y avait l’homme que nous aimions; et puis-je n’en pas évoquer l’image, alors que nous le perdons sans retour? Quelle affabilité plus aimable que la sienne! Quelle finesse d’esprit, sans mélange d’aucune amertume, d’aucune passion jalouse et dénigrante! Il souriait à tous, et aimait que chacun lui rendît ce sourire; un accueil froid le troublait, et il en voulait connaître le motif caché. Il ne pouvait se résoudre à un refus, qui eût pu paraître blessant; il savait pourtant discerner les mérites de chacun, et établir entre eux de justes comparaisons; mais il le faisait dans son lor intériur, et n’en produisait pas volontiers les raisons au dehors. Son désintéressement était sans bornes, et il ne semblait connaître le prix de l’argent ni pour lui ni pour les siens. Il était généreux sans limites, et la prodigalité ne l’effrayait pas. Issu d’une vieille famille parisienne dans laquelle les vocations artistiques étaient héréditaires, il aimait passionnément les arts, les belles-lettres, les œuvres dramatiques nouvelles, tous les produits, tous les enchantements de ce monde de Paris, où tous le connaissaient, comme il connaissait tous ceux à qui les sciences ou les arts ont fait un nom. Il aimait toutes les fêtes, surtout celles où l’intelligence présidait; et cet homme, infatigable au travail, ne cherchait d’autre repos que les fatigues nouvelles d’une vie mondaine, à qui rien de nouveau ne doit échapper, et qui veut voir et juger tout ce qui éclate, s’élève ou tombe dans le tourbillon parisien.

A cette vie, qui ne sait où est le calme et ce qu’il vaut, les plus forts s’usent Ambroise Tardieu résista longtemps, et il semblait supporter allègrement et sans dommages une vie tourmentée qui aurait accablé tout autre. Mais, tout à coup, la résistance a été vaincue, et le mal a frappé cette existence si brillante, si forte en apparence, déjà minée dans ses profondeurs. Il a senti de loin venir la mort; peu à peu, il a abandonné cette vie du monde dont il

La bonne foi, la justice des élèves furent trompées en ces circonstances. Tardieu ne s’en plaignit pas, il accepta ces injustices avec résignation et en silence, et, défendit même à ses amis d’éclairer l’opinion égarée.

Et dans cette triste affaire Sandon, que n’a-t-il pas eu encore à souffrir des égarements de l’opinion J S’en est-il jamais plaint? A-t-il fait entendre la moindre récrimination? Pour que justice lui fût rendue, il a fallu que ce malheureux aliéné, subitement frappé dans la rue d’une nouvelle attaque, fût porté à l’Hôtel-Dieu, où upe autopsie solennelle vint justifier le diagnostic et le pronostic du médecin expert.

Chose que je peux dire sans nuire à la mémoire de Tardieu, c’est que la mort de Sandon ne fut pas seulement pour lui une délivrance morale, mais la délivrance d’une crainte sérieuse. Plusieurs fois il disait à ses amis et il m’a dit à moir-même : Je suis destiné à mourir de la main de Sandon,

Heureusement que ce pressentiment sinistre ne s’est pas réalisé.

Mais qui aurait pu supposer, il y a trois ans à peine, que cette intelligence si alerte, si vive et si jeune encore, allait être subitement enrayée par une gouttelette de sang épanchée dans ce riche cerveau? Qui? Tous ceux qui connaissaient les exigences de la vie intellectuelle et mondaine à la fois, auxquelles le malheureux Tardieu était obligé de suffire. Il y suffisait, sans doute, mais à quel prix? D’abord parce qu’il était doué d’une facilité de travail inouïe et que personne n’a possédée à ce point; il écrivait bien comme il parlait bien- il parlait sans hésitation, il écrivait sans rature; c’était merveilleux, et moi, qui bien souvent et toujours avec admiration ai assisté à ses improvisations, écrites ou orales, je n’en revenais pas de plaisir et de surprise. C’était ordinairement le dimanche qu’il consacrait à ses travaux

avait poursuivi toutes les séductions; et il s’est enveloppé de pensées sérieuses et graves, comme d’un vêtement dernier qu’il ne devait plus quitter.

Nul n’a connu le travail caché de son esprit durant ces deux dernières années, et peut-être même durant tous les entraînements de sa vie; mais ce travail a eu lieu, et le désir des Collines éternelles, suivant la parole de l’Écriture, s’est réveillé en lui, et il a accueilli la mort en chrétien convaincu. Illustre collègue et cher ami, il est des miséricordes infinies, et le mérite vous en sera attribué. Votre vie de travail, votre amour de la vérité, votre bonté envers tous, seront vos témoins, et recevront leur récompense. Je vous adresse, au nom de la Faculté de médecine, le dernier et le plus tendre adieu ; vous l’avez honorée et grandie dans l’estime publique; c’est une dette contractée envers votre mémoire, et elle ne sera pas oubliée l

M. le docteur Henri Gueneau de Mussy, au nom de l’Académie de médecine, a prononcé ïe discours suivant :

Messieurs,

Suivant l’usage adopté, en ma qualité de dernier venu dans la section à laquelle appartenait notre illustre et bien-aimé confrère, c’est à moi qu’échoit le devoir de lui adresser l’hommage de nos affectueux adieux et de nos profonds regrets. En ce qui me concerne, je ne m’en plains pas. Personnellement, j’acquitte, bien incomplètement, hélas! une dette d’amitié et de reconnaissance. Mais je déplore qu’une si grande et si utile existence n’ait, pour exprimer les sentiments qu’elle laisse après elle, qu’un interprète aussi insuffisant de l’estime et de la douleur de votre Compagnie. Ce n’est pas que je n’aie connu Tardieu; j’ai assisté aux débuts de cette carrière qui n’a été qu’une suite de succès brillants, dans laquelle chaque concours a été une victoire. J’ai fréquenté ce modeste salon de la rue de Seine où, le sourire sur les les lèvres, et la plume à la main, il savait faire à ses nombreux amis l’accueil le plus gracieux, et se mêler à leurs conversations, tout en continuant la tâche qu’il avait commencée.

Une prodigieuse facilité de travail, associée à une< incomparable aménité de caractère, était, si je ne me trompe, ce qui faisait du confrère' que nous regrettons si profondément, un modèle de qualités solides et charmantes à la fois. Ces qualités, qu’il apportait partout, n’ont jamais brillé d’un plus grand éclat que pendant sa présidence, dont le souvenir est présent à tous vos esprits,

La section à laquelle il appartenait lui doit une reconnaissance toute particulière; aucun ne l’a honorée et illustrée davantage par ses travaux et par les services rendus à la justice. On peut dire que c’est un accident, un de ces accidents qui se présentent dans la vie active et laborieuse des hôpitaux, dont savent seules profiter les intelligences supérieures et prêtes à tout ; c’est un accident, dis-je, qui introduisit Tardieu au palais, et lui ouvrit une carrière qu’il a parcourue si glorieusement et avec tant de profit pour la science du médecin, légiste. La victime d’un attentat criminel avait été recueillie à l’hôpital où Tardieu faisait sa dernière

Mais combien de fois me suis-je dit, en pensant à cette vie surmenée, combien de fois ai-je été tenté de lui dire à lui-même : Cher ami, ne craignez-vous pas de tarir avant l’heure cette source qui vous paraît aujourd’hui inépuisable? N’abusez-vous pas des dons précieux de la Providence?

Hélas l, avant soixante ans tout était fini, car il faut compter intellectuellement pour rien les trois dernières années de son existence. Intellectuellement, je me trompe, car Tardieu a présenté ce phénomène psychique qui n’est pas très-rare chez les esprits distingués, qu’ils conservent un sentiment très-net, très-juste et très-raisonné de leurs défaillances intellectuelles.

Tardieu a présenté ce phénomène. Depuis quelque temps, il paraissait étranger au monde extérieur; ij vivait, mais indifférent et insouciant. Mais, dans les derniers jours, et lorsque s’aggravèrent les symptômes morbides, ii vit, il comprit, il sentit que la mort était proche. Il l’attendit avec résignation et courage. C’est lui, lui-même, qui demanda les consolations de la religion, et qui désigna le prêtre, un vénérable chanoine de Notre-Dame, son ami, pour venir recevoir sa confession suprême et lui donner le saint viatique.

Moi qui connaissais les sentiments religieux de Tardieu, celte fin ne m’a pas étonné. Il avait conservé toutes les espérances de la vie future. Il s’est endormi dans les bienfaisantes et consolantès convictions de l’ifnmortalité de l’âme. Heureux et sage qui peut avoir pareille fin!

Au moment suprême, il a voulu faire ses adieux â sa famille, à quelques amis, à ses deux médecins, MM. Martineau et Gosselin, qui lui ont prodigué les soins les plus dévoués.

Ges adieux touchants, il les a prononcés d’une voix encore ferme.

Seul, le mourant ne pleurait pas, '

àntiê'è'tt’internai;. Appelé devant lé juge d’instruction pour témoigner de ce qu’il avait observé, il fil sa déposition avec une netteté; une lucidité et une élégance qui, en éclairant le magistrat, ie frappèrent au point qu’il engagea Tardieu à s’attacher dès lors à la branche de la médecine qui prêle son appui ti la justice. Tardieu suivit le cônseil. Les juges, les avocats et les jurés se rappellent l’apparition devant la Cour de, cet expert au visage juvénile, à la physionomie ouverte, à la parole nette et limpide au service d’une merveilleuse sagacité, qui faisait pénétrèr dans leur esprit sa conviction, et l’y établissait' aussi solidement que si elle y était née d’elie-mêmc. v

Ce n’est pas ici lé lieu de rappeler ces causés célèbres dans lesquelles Tardieu a éclairé la justice/ en laissant à ses successeurs des exemples de discussions à la fois scientifiques et judicieuses, soutenues avec cette courtoisie parfaite qui faisait partie.de sa nature et donnait chez lui tant de Charme aux relations confraternelles. Personne n’oubliera cette affabilité engageante et communicative, cette bienveillance constitutionnelle qui fermait sa bouche à une réponse chagrinante, tant il souffrait de ce qui pouvait être désagréable aux autres. Bienveillance qui d’ailleurs ne s’en tenait pas aux formes et aux manières extérieures, mais qui répondait à une charité et à une générosité sans bornes, cette mansuétude, enfin, telle, qu’un ami,. qui a le plus vécu dans son intimité, affirme ne' l’avoir jamais vu s’abandonner à la colère. Elle l’a préservé dé toute impatience jusque dans les grandes souffrances des derniers jours, qu’il a supportées avec une admirable sérénité. Il a, été affectueux,, aimable jusqu’à la fin, doüx comme il l’avait été toute sa vie, de cette douceur qui, ainsi que le dit Bossuet, est sans aigreur, sans enflure, sans dédain, sans prendre avantage sur personne. Doux envers les hommes, il n’a pas manqué de reconnaissance envers son Créateur, et il n’a pas voulu quitter la vie sans rendre hommage à Dieu, qui l’avait si largement pourvu des dons qui font l’homme accompli.

M. le professeur Würtz, au nom du Comité consultatif d’hygiène publique de France, a prononce les paroles suivantes :

Messieurs,

Le Comité consultatif d’hygiène publique de France joint ses regrets à ceux qui viennent d’être exprimés. Tardieu a été, pendant près de trente ans, un de ses membres lés plus éminents et les plus actifs. Il l’a présidé depuis la mort de Rayer, auquel il a eu le privilège de succéder deux fois. Il était fait pour briller au premier rang, et ses rares qualités l’y Ont naturellement porté dàns toutes les situations qu’il avait conquises; à la Faculté , à l’Académie, dans les Conseils d’hygiène. La rectitude d’un jugement prompt, la lucidité d’un esprit vif, le charme d’une parole élégante et facile, ont fait de lui un professeur éloquent, un pré-

Profondément je te regrette, cher, aimable et charmant ami ! Je ne me croyais pas destiné à te survivre. Pardonne-moi ces lignes incorrectes et peu dignes de toi, qui viennent de s’échapper de ma’ plume. Sur ta tombe, d’éloquents orateurs ont rappelé et apprécié tes nombreux et précieux travaux. Ne voulant pas répéter, pour l’affaiblir, ce qüi venait d’être si brillamment exposé, j’ai cru pouvoir te payer mon tribui amical en m’attachant purement au côté humain, et même, de ce côté, que de particularités que volontairement el par un sentiment de discrétion que tu approuveras, j’ai négligées et qui auraient encore honoré ta mém°ire* Amédée Latour.

La sophistication des cafés. — Le ministre de l’intérieur vient d’adresser aux préfets la circulaire suivante relative aux mesures à prendre pour arriver à la découverte des sophistications des cafés :

« Parmi les causes qui paraissent expliquer la diminution des perceptions du Trésor sur les cafés, 1 Administration des douanes a signalé à M. le ministre des finances le déveioppemenl considérable des procèdes de sophistication qu’on fait subir à cette denrée.

« Les marchands de café moulu ne se bornent pas à y mêler de la chicorée: ils l’additionnent de poudre et de glands doux, de figues sèches, de caroubes torréfiés. Des préparations . liquides, vendues sous le nom d’extrait de café, de crème de moka, de café des gourmets, seraient des mélanges dans lesquels l’analyse chimique relèverait peu de vrai café. 8

« On assure même, que des industriels sont parvenus à fabriquer, avec les marcs des erain< ayanUapparenm de grains de café, et que l’on vend comme fels/en les mBK “3

« Les sophistications tombant sous le coup de la loi, je vous prie de Prescrire à mvi le?

spécialement chargés f sous lLs ordres, du conlDi.S d consommation d apporter une surveillance, toute particulière sur la vente des cafés moulus, afin d’arriver, s’il est possible, à la constatation des délits signalés. ’>

sident accompli. Il dirigeait nos travaux et nos débats avec l’autorité que lui donnait une compétence particulière et avec une courtoisie qui n’excluait pas la fermeté. Ses travaux sur l’hygiène, la police sanitaire, la médecine légale, resteront comme des modèles.

La plupart des questions sanitaires qui ont préoccupé les pouvoirs publics dans ces derniers temps ont été, abordées par Tardieu. Ses études sur la rage, sur la pellagre, sur les dangers de certaines professions insalubres, comme celles des mouleurs en cuivre et des ouvriers qui manjent le plomb ou le phosphore; et, dans un autre ordre d’idées, ses rapports sur le régime sanitaire concernant le choléra, sur l’hygiène des salles d’asile, des cimetières, sur les causes d’insalubrité résultant du débordement des cours d’eau, tous ces travaux, et tant d’autres qu’il serait trop long d’énumérer ici, ont été insérés dans les Annales d’hygiène et dans le Recueil des travaux du Comité consultatif, publication fondée sous sa présidence et par son initiative. Us font l’ornement de ce recueil , mais ils ne sont point l’œuvre entière du maître.

Son activité embrassait la pathologie entière, et son talent souple le rendait également propre aux travaux du cabinet, aux débats de la salle d’audience, aux triomphes du professorat, aux succès de la clientèle. Il a conuu et épuisé tout cela: mais un jour est venu où il a fallu reconnaître que c’était trop, et nous voici rassemblés au bord de sa tombe pour lui adresser un dernier adieu et à nous-mêmes cette question : Pourquoi faut-il qu’une intelligence si grande se soit éteinte prématurément, et qu’une carrière si belle ail été trop tôt brisée?

M. le docteur Rigal, au nom de la ^Société médicale des hôpitaux de Paris, s’est exprimé ainsi :

Messieurs,

C’est au nom de la Société médicale des hôpitaux de Paris que je viens apporter sur cette tombe un juste tribut de douleurs et de regrets.

La mort d’Abroise Tardieu a jeté dans l’âme de tous ses collègues une profonde tristesse; peut-il en être autrement? et n’est-ce pas le comble des misères humaines que de voir une intelligence d’élite, un homme dans sa pleine vigueur, jouissant d’une grande situation conquise par le travail, être terrassé par la maladie et s’effondrer peu à peu sous ses coups? Dans de telles conditions, la séparation' est vraiment cruelle et pleine d’amertume !

Je ne veux pas retracer cétté vie si remplie, vous dire ce qu’était le médecin d’hôpital et l’éminent professeur ; des voix plus autorisées que la mienne vous parleront de ses travaux, de l’éclat qu’il a répandu sur la médecine légale par son enseignement et par sès ouvrages ; je ne veux rappeler ici que les quâlîtésdu cœur, que le charme des relations que possédait celùi que nous pleurons.

Bienveillant et serviable au plus: haut degré, notre regretté collègue ne comptait parmi nous que des amis; j’en appelle à tous ceux qui l’ont bien connu, :à ses. compagnons d’étude, à ses collègues de la Faculté et des hôpitaux, à tous, ses élèves , que je vois ici empressés à lui rendre les derniers devoirs, tous vous diront quel ami, quel maîfre ils ont trouvé en lui. Nature généreuse., ne connaissant ni la violence ni la rancune , aussi sympathique par le charme dé sès maniérés et de sa parole que par la vivacité de son intelligence! et de son esprit, M. Tardieu ne laisse que des admirateurs de ses brillantes qualités, des amis dans le cœur desquels son souvenir ne s’effacera point, et des obligés qui lui garderont une éternelle reconnaissance.

Adieu, cher collègue, adieu, maître illustre et affectionné, recevez ce dernier témoignage des médecins des hôpitaux de Paris; qui vous disent, par ma voix, combien ils déplorent votre perte.

CLINIOUE CHIRURGICALE

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