CONFÉRENCES CLINIQUES SUR LES MALADIES DE LA PEAU
Leçon recueillie par M. Anatole Chauffard, interne du service.
Kéloïde
La kéloïde, ainsi nommée à cause de la ressemblance de forme qu’on s’est plu à lui trouver avec le corps d’une écrevisse, est une tumeur de la peau, saillante, dure, nettement limitée, d’une coloration ordinairement plus foncée que normalement , quelquefois cependant plus pâle, de forme irrégulière et variable; elle ne donne lieu à aucune douleur spontanée ni provoquée; elle reste toujours essentiellement locale, ne contracte jamais d’adhérences avec les parties sous-jacentes, ne tend ni à se généraliser ni à s’ulcérer, mais se reproduit après l'ablation; livrée à ellemême, elle peut, au contraire, disparaître spontanément par un travail lent de résorption interstitielle.
Le premier auteur qui paraît avoir observé et décrit la kéloïde, est Retz, en 1790. C’était pour lui une « dartre de graisse », formée de graisse Concrétée et durcie ; il en décrit l’une des formes les plus fréquentes, que, par un rapprochement bizarre, il compare à ces longues bandes de pâle de macaroni que l’on voit sécher en plein air dans la campagne napolitaine.
En 1810, Alibert, dans son Traité pratique et théorique des maladies de la peau, nous donne de la kéloïde une description plus exacte et plus sérieuse. C’est lui, d’abord, qui impose à cette affection le nom qu’elle a conservé. Puis il en décrit . deux variétés, d’après leurs caractères extérieurs de forme, sous les noms de kéloïdes ovalaires , et cylindr actes . Enfin, il fait, au point de vue de l’origine de la tumeur, une distinction de première importance, et divise les kéloïdes en vraies , ou spontanées , et fausses, ou dêveloppèès sur Une surface cicatricielle préexistante.
Toutes ces notions nouvelles devaient rester dans la science, et nous les voyons successivement confirmées et complétées par Rayer en 1835, par Follin en 1849; enfin, par Bazin. D’après ce maître, la kéloïde serait tantôt blanche, et exclusive-
FEUILLETON
Séance de l’Association des Médecins de la Savoie
L’assemblée générale annuelle de l’Association des médecins de la Savoie s’est réunie cette année à Chambéry, le 3 du présent mois de juin. Dans ce pays de montagnes où les communications sont difficiles, où il n’existe de chemins de fer que dans la vallée du Rhône, dans la partie inférieure de la vallée de l’Isère, et dans celle du Fier, entre Aix et Annecy, les médecins associés ont eu la bonne pensée de choisir alternativement toutes les villes de l’ancienne province pour lieu de réunion. De cette façon, les frais et les fatigues des grands déplacements ne retombent pas toujours sur les mêmes, et ces visites réciproques, ces concessions courtoises des habitants des chefs-lieux envers ceux des petites localités, resserrent les liens de la confraternité, en même temps qu’elles entretiennent ou rajeunissent les vieilles amitiés. D’autres départements ont adopté l’excellente habitude des assises nomades. Sans parler de la Haute-Savoie, qui ne se sépare jamais de la Savoie, les Associations de l’Isère, si nous ne nous trompons, de la Meuse, de la Côte-d’Or, siègent successivement dans chacun des arrondissements de ces divers départements. Donc, cette année, rendez-vous avait été donné à Chambéry, dans l’antique château des ducs de Savoie, où sont maintenant installés, grâce au bon vouloir du Conseil général, à côté du préfet et du général, l’Académie et son musée, la Société de médecine de Chambéry, la Société centrale d’agriculture, la Société d’histoire naturelle, avec leurs bibliothèques et collections respectives.
La réunion était nombreuse ; on vient volontiers dans l’ancienne capitale ; d’autant plus volontiers, cette fois, que le concours régional y avait attiré une assez grande affluence de Tome XNV1I. — Troisième série. 89
ment formée de tissu fibreux ; tantôt rouge, et développée aux dépens des glandes sébacées annexées aux follicules pileux; d’où cette seconde variété, que Bazin décrit sous le nom d’acné kéloïdique, occuperait de préférence la région de la nuque et pourrait, sous l’influence d’une course rapide, d’émotions vives, etc., devenir turgescente, par le fait d’une congestion passagère.
Je dois enfin vous citer, pour être complet, la thèse de Firmin, où vous trouverez une bonne étude de la structure anatomique de la kéloïde.
Entrons maintenant plus avant dans l’étude de cette singulière affection; voyons quels en sont les caractères et la nature, et quel doit en être le traitement.
La tumeur kéloïdienne peut se présenter sous des formes assez diverses : tantôt vous ne trouverez qu’une excroissance saillante, assez régulièrement ovalaire, et à bords nettement limités; tantôt vous verrez la tumeur prendre les apparences les plus irrégulières et les plus bizarres, serpenter sous forme de cylindre sinueux des bords duquel s’irradient des prolongements nombreux. Quant à la couleur, nous avons vu qu’elle est ordinairement plus foncée que celle de la peau voisine, quelquefois cependant plus pâle.
Ainsi constituée, la kéloïde se développe lentement, et- reste souvent absolument indolente, quoiqu’elle puisse s’accompagner de démangeaisons, de picotements, ou même de douleurs névralgiques. Sa durée est indéfinie, et la tumeur reste stationnaire, sans présenter de tendance à l’ulcération, sans se généraliser, sans provoquer d’engorgements ganglionnaires. A la longue, cependant, elle peut s’affaisser et se résorber peu à peu, laissant après elle une cicatrice lisse, blanche, déprimée, criblée de petits pertuis glandulaires , dus à l’hypertrophie des glandes sébacées et à la dilatation persistante de leur conduit excréteur.
Au point de vue de son origine, nous admettrons, comme Alibert, que la kéloïde peut être vraie ou spontanée , fausse ou cicatricielle. Dans le premier cas, qui est de beaucoup le plus rare, la tumeur occupe presque toujours la face antérieure de la région sternale; dans le second cas, elle n’a pas de siège de prédilection, et se développe sur les cicatrices qui succèdent aux ulcérations scrofuleuses ou syphilitiques, aux plaies, aux brûlures, etc.
Que la kéloïde, du reste, soit spontanée ou cicatricielle, sa structure anatomique ne change pas ; elle se montre toujours formée d’un tissu fibreux épais, revêtu d’un épiderme mince et luisant, et entouré de petits vaisseaux capillaires qui se perdent dans son épaisseur.
visiteurs, voisins ou étrangers, et que la ville, d’ordinaire si tranquille,, offrait une animation exceptionnelle. Trente-huit confrères avaient répondu à l’appel du secrétaire, un peu plus de la moitié des membres incrils. L’Association compte, en effet, 60 adhérents sur 80 médecins qui pratiquent dans le département de la Savoie. Remarquons, en passant, que la proportion de 60 sur 80, soit des trois quarts, est une des plus élevées qui aient été atteintes; dans les autres départements de la France, cette proportion ne s’élève pas à la moitié.
La séance, présidée par M. le docteur Guilland père, suivit, sans incidents, l’ordre du jour convenu. Après le procès-verbal de l’assemblée de 1878 et le dépouillement de la correspondance, on admit 7 nouveaux membres, régulièrement présentés. Le président rendit compte ensuite de l’exercice écoulé et exposa le résumé des décisions prises 'à Paris, en empruntant, selon ses expressions, la « fine et narquoise appréciation du docteur Laguesse touchant les déconvenues du Conseil général de l’Association à propos de la question de reconnaissance d’utilité publique et les lois médicales. » Il rendit hommage, en termes chaleureux, au talent et au zèle de MM. H. Roger et Am. Latour, et cita, non sans émotion, les principaux passages des éloges de Tardieu, de Chauffard et d’Halleguen. Il rappela que le secrétaire général de l’Association, parlant de ce dernier, avait dit qu’il ressemblait physiquement au Christ. (Je n’ai, pour mon compte, nul souvenir d’avoir entendu celte comparaison dans le discours lu par M. Martineau, que j’ai cependant écouté d’un bout à l’autre avec l’attention la plus sympathique et la plus soutenue. Je connaissais et j’aimais M. Halleguen depuis bien des années, mais j’avoue que la ressemblance invoquée ne m’a jamais frappé). M. le président termina son compte rendu en adressant, au nom de l’Association de la Savoie, de vifs remercîments au Conseil général, et particulièrement à M. le docteur Brun, trésorier, pour la pension viagère accordée à un honorable confrère du Pont-de-Beau voisin.
Quant à la nature de cette bizarre affection, elle nous est complètement inconnue. Il ne s’agit pas ici, comme Bazin l’a cru à tort, d’une diathèse spéciale, dite fibroplastique ; nous ne trouvons là qu’une lésion locale qui se développe sans cause appréciable, sous l’influence souvent d’une prédisposition individuelle, en vertu de laquelle la plus insignifiante cicatrice pourra se transformer en tumeur kéloïdienne.
Nous ne sommes guère plus avancés, en ce qui regarde le traitement dè la kéloïde. Et d’abord, la lésion étant purement locale, nous pouvons mettre de côté tous les médicaments constitutionnels, qui n’agissent qu’en modifiant l’ensemble de l’économie.
Restent les moyens locaux appliqués sur la tumeur elle-même. Le seul qui ait paru donner quelques succès est le plus inoffensif de tous, la compression méthodique et suffisamment prolongée. Rayer, Hardy, l’ont vivement préconisée.
Quant à l’ablation, plusieurs chirurgiens l’ont tentée, et je vous citerai entre autres Broca, Virchow et Tripier. Mais les résultats ont toujours été peu satisfaisants ; même après l’extirpation complète, la tumeur récidive sur place, se développe de plus en plus, s’ulcère, et, de bénigne qu’elle était, tend à revêtir un caractère malin, à se transformer en sarcome. Souvent, en outre, comme l’a montré M. Verneuil, la cicatrice qui succède à l’opération devient le siège de vives et cruelles douleurs névralgiques.
Enfin, la cautérisation a été plus d’une fois essayée et également sans succès ; on a ainsi employé la pâte sulfo-safranée, la pâte de Canquoin, etc. Mais, de même qu’après l’ablation, la tumeur récidive presque toujours et dégénère souvent.
Nous sommes, vous le voyez, à peu près désarmés contre la kéloïde. Nous n’avons d’autre alternative que d’essayer la compression, quand elle est possible, ou, sinon, de nous abstenir de toute intervention, laissant la nature opérer une guérison que nous sommes impuissants à produire.