II. — AFFECTIONS RHUMATISMALES
Le rhumatisme des articulations présente un sujet inépuisable d’observations cliniques et de recherches thérapeutiques; les extraits suivants des communications qui nous ont été faites méritent l’attention à ce double point de vue :
Hôpital Cochin. — M. Bucquoy : « Le plus grand nombre des cas observés à l’hôpital Cocbin a présenté- la forme subaiguë. Tous ont été traités avec le salicylate de soude à doses variables (de 6 à 8 gr. par jour). Dans les cas de rhumatisme suraigu, avec délire et complications cardiaques, j’ai débuté par 10 grammes. Comme toujours, il a fallu ordinairement moins de quarante-huit heures pour obtenir une sédation complète et la disparition presque absolue des douleurs articulaires. En général, la tolérance a été facile, le remède bien supporté.
Dans un cas seulement, j’ai eu non-seulement un insuccès, mais un revers que je tiens à signaler. Pour la première fois, depuis deux ans, j’ai perdu subitement un malade atteint de rhumatisme aigu traité par le salicylate. C’était un jeune homme de 17 ans, à sa seconde attaque, atteint d’un rhumatisme articulaire généralisé très-intense, et à une époque peu éloignée de son début; le salicylate parut calmer les douleurs, mais le malade avait une grande anxiété respiratoire que les complications cardiaques et pleurales ne suffisaient pas à expliquer.
Au bout de quelques jours de traitement, je l’avais laissé dans l’état le plus satisfaisant, et j’avais baissé la dose de salicylate lorsque, le soir, il fut repris de nouveau de dyspnée excessive, et la mort suivit promptement ce nouvel accès. L’autopsie démontra une très-forte congestion inflammatoire des reins, avec un commencement de dégénérescence graisseuse; en un mot, une néphrite albumineuse, de sorte que le malade a succombé, comme il m’avait semblé, à des accidents urémiques. Quel rôle a joué le salicylate de soude dans cette complication? Je l’ignore; mais, depuis, je suis en éveil et examine avec soin l’urine au point de vue de l’albuminurie.
Cette explication de certains cas de mort subite, chez des rhumatisants traités par le salicylate de soude, m’a paru intéressante à signaler. »
Hôpital Saint-Antoine. — M. Fernet : « Les maladies rhumatismales ont été nombreuses pendant ce trimestre; outre plusieurs cas d’exacerbations aiguës, développées dans le cours de rhumatismes articulaires chroniques, j’ai relevé cinq observations se rapportant au rhumatisme articulaire aigu (3 hommes et 2 femmes). Dans ces divers cas, l’administration du salicylate de soude à dose modérée (4 grammes par jour) m’a paru donner de très-bons résutats ; mais il fallait en prolonger l’usage pendant un certain temps, au moins par intervalles, sous peine d’être exposé à des rechutes, ainsi que cela a déjà été bien des fois indiqué.
Chez une malade affectée d’arthropathies rhumatismales aiguës multiples, il s’est développé concurremment une double pleurésie rhumatismale avec épanchement abondant : la dyspnée était telle, avec menace de suffocation, que la thoracentèse dut être pratiquée d’urgence le lendemain de l’entrée à l’hôpital ; une partie du liquide épanché d’un côté fut seulement retirée de la poitrine (750 grammes), et, à la suite de cette opération, le reste du liquide éparnché du côté ponctionné et le liquide accumulé du côté opposé se résorbèrent rapidement dans l’espace de quelques jours, et la malade guérit. »
Hôpital de M^nilmontant. — M. Rigal : Rhumatismes articulaires fréquents; — guérison rapide par le salicylate de soude, à dose de 8 à 10 grammes par jour. — Dans un seul cas, complications cardiaques survenues au second jour de l’administration du salicylate, alors que les douleurs étaient déjà moindres,
{La suite dans un prochain numéro.)
La Peste en Russie
Nous avons eu déjà par dépêche un récit succinct de la séance tenue à Saint-Pétersbourg, par l’assemblée de médecins, sous la présidence du docteur Botkine.
Nous trouvons aujourd’hui, dans le Novoië-Vremia, une relation plus étendue de la savante discussion qui s’est engagée dans cette séance, et nous croyons devoir la traduire pour nos lecteurs : 1
Le 24 janvier eut lieu, à Saint-Pétersbourg, l’assemblée des médecins, présidée par le professeur Botkine. pi
La séance se prolongea dans la nuit : une foule ‘ pleine d’anxiété y assistait. M. Botkine,
s’appuyant sur les comptes rendus des médecins Krasoski et Depner, prononce cet arrêt : « Le « mal qui, depuis novembre 1877, s’est déclaré à Vietlanka, gouvernement d’ Astrakan, n’èst ni « le typhus ni la peste ordinaire; tous les symptômes en sont identiques avec ceux de la fièvre « noire qui a ravagé l’Europe au xiv' siècle. Les médecins disputent, tandis que la mort fait « rage, dit le savant professeur. Il en a toujours été ainsi : à Marseille eh 1349, à Moscou en « 1771. Mettons-nous d’accord et avisons. » Sa longue définition nous apprend les dix symptômes et les quatre signes extérieurs de la peste. Les premiers sont : 1° pesanteur et douleur de la tête, comme dans l’asphyxie, yeux troubles et rougis ; 2° frisson souvent aussi fort que dans la fièvre froide; 3* chaleur intérieure et extérieure, la langue jaune et sèche; 4° nausées et vomissements de sang; 5° anxiété, peur, tristesse; 6° extrême faiblesse des membres, inertie; 7“ langue embarrassée comme celle d’un ivrogne; 8° diarrhée plus ou moins forte; 9“ délire souvent jusqu’à la rage; 10° mort calme sans agonie au milieu d’une somnolence ininterrompue.
Les quatre signes extérieurs sont d’abord : 1° des taches noires variant entre la grosseur d’un grain de pavot et celle d’un pois, répandues sur la poitrine, le dos et le ventre; 2" des abcès (escarboucles) sur le corps, abcès se formant en vessies, comme à la suite d’une brûlure, avec douleurs atroces; après l’écoulement du pus jaune qui en sort, il reste une tache noire, souvent grande comme la paume de la main; 3° enflures des glandes, surtout à l’aisselle, au cou, derrière les oreilles; celles du cou amènent l’étouffement immédiat; 4* raies et taches rouges sur. tout le corps, semblables à celles que produisent les coups de lanière et de fouet.
La question souvent émise sur la propagation de la contagion ne peut être résolue. Le venin , se trouve-t-il dans les miasmes de l’atmosphère, ou uniquement dans le corps du malade? Se transmet-il par l’attouchement ou par le courant de l’air? Les médecins s’accordent à croire aux deux manières. Les tentatives faites en 1771, à Moscou, n’avaient pas eu de résultat positif. Du grand nombre de forçats qu’on barbouilla du sang des pestiférés et revêtit de leurs habits, beaucoup échappèrent à la mort.
Ce qu’on a constaté, c’est que les jeunes meurent plutôt que les vieux, les femmes plutôt que les hommes, les personnes corpulentes plutôt que les maigres. De même, il est certain qu’un climat chaud et humide est le plus favorable à la peste, tandis que les grands froids lui sont aussi hostiles que les fortes chaleurs.
A Constantinople, elle a toujours cessé à une température très-élevée ; à Moscou, à l’entrée des fortes gelées. La Nubie n’en fut jamais affligée, malgré le voisinage de l’Égypte.
Mais plus encore que le climat, l’élément propice à la peste c’est la misère des populations. Ce mal terrible grandit et prospère dans les chaumières infectes, dans les corps mal nourris, dans la putréfaction du haillon et de l’aliment.
La guerre, la faim et la peste se tiennent par la main. Qui ne connaît la misère dont fu désolée l’Égypte au siècle dernier? La peste y apparut dix -neuf fois dans le courant du siècle- Aux Indes, c’est dans la déplorable année 1838, qu’on signala le fléau, et quoiqu’il n’ait pas cessé d’exister en Perse et en Syrie depuis un demi-siècle, il ne s’est avancé de là que jusqu’à Constantinople et la Russie méridionale. Ses dernières étapes sont aux dates snivantes :
De 1856 à 1865, sur la frontière perso-turque. En 1870, sur la frontière occidentale de la Perse. En 1875, dans la vallée de Mésopotamie. A la fin de 1876, à Bagdad. De 1877 à février 1878, à Recht. Depuis novembre 1877, à Veitlanka, gouvernement d’ Astrakan.
Le docteur Hirseh prouve l’inutililé des quarantaines : il les croit plutôt des foyers de la contagion, vu l’accumulation des vêtements infectés. Il démontre que depuis l’établissement de la première quarantaine en 1401, elles n’ont jamais été utiles ; que même celle de Gibraltar, qui réunit les conditions les plus idéales de l’hygiène, n’a pu empêcher le progrès du choléra en 1866. Il ajoute que les Orientaux repoussent la quarantaine par principe religieux.
Le professeur Dobroslavine n’admet « qu’un seul moyen de désinfecter: le feu. Brûler l’habitation du malade et tout ce qu’elle contient, brûler son cadavre. Le feu purifie tout. »
Tous les médecins s’accordent à dire que le venin de la peste, par conséquent le mal luimême restant entièrement inconnu à la médecine, le remède ne peut être trouvé. Tous ceux qu’a essayés le docteur Krasnoski, à Vietlanka, n’ont eu nul succès. Point de lutte possible contre l’inconnu.