DES CAS DAXS LESQUELS IL CONVIENT DE GUÉRIR LES GOURMES
Par le professeur Trousseau.
Dans l’impétigo simple, à l’état chronique, les bains sulfureux me semblent mieux réussir que les bains de sublimé et que les alcalins; je les compose ordinairement avec le foie de soufre, sans addition d’acide; 2 à 6 grammes de sulfure de potassium pour un bain de 50 à 70 litres suffisent habituellement.
Je n’ai pas besoin de dire que l’on doit faire, avec l’eau du bain, des lotions sur les parties qui ne plongent pas dans la baignoire.
Mais les bains sulfureux sont particulièrement indiqués chez les enfants couverts de furoncles ou de petits abcès sous-cutanés. Sous leur influence, on voit rapidement la diathèse furonculaire diminuer et s’éteindre, et les abcès, qui se multipliaient à l’infini, devenir et moins nombreux et moins grands, pour disparaître enfin entièrement.
Je suis loin de supposer que les bains alcalins, mercuriels et sulfureux n’agissent que comme un moyen purement topique. Sans doute, l’action topique ou directe est la plus puissante, puisque nous voyons une pommade alcaline, hydrargyrique ou sulfureuse guérir une lésion cutanée très-circonscrite , lorsque l’application de la pommade n’a pas dépassé les limites de la lésion; dans ce cas, de toute évidence on ne peut invoquer, comme moyen curatif, l’action indirecte du médicament; mais nous savons que les bains de soude peuvent avoir sur l’économie tout entière une influence telle que les urines, d’acides deviennent neutres ou alcalines; nous savons que les bains de sublimé guérissent parfaitement des affections syphilitiques constitutionnelles telles que les exostoses, les phthisies laryngées vénériennes, les coryzas chroniques; dans ces deux cas, il faut donc admettre que le remède a été absorbé et qu’il a agi sur toute la masse.
L’odeur des excrétions et des sécrétions démontre d’une manière tout aussi évidente que le principe sulfureux est absorbé.
Or, ces agents influencent puissamment l’économie; les alcalins et les mercuriaux, en changeant la crase du sang, en augmentant, en modifiant certaines sécrétions. Leur usage interne est indiqué dans le traitement de certaines dyscrasies, telles que les dyscrasies goutteuses, rhumatismales, syphilitiques; disons qu’il l’est également dans les dyscrasies dartreuses ; et l’expérience a prouvé que les alcalins mettaient l’économie dans de telles conditions que les manifestations herpétiques étaient moins fréquentes et moins violentes.
N’entrons pas plus avant dans l’interprétation d’un fait qu’il faut seulement constater; cette constatation suffira pour nous faire comprendre qu’en effet, comme
(1) Suite. — Voir les numéros des 22, 25 février et 18 mars.
je le disais tout à l’heure, il y a autre chose qu’une médication topique dans l’emploi des bains alcalins et mercuriels.
Ce que je viens de dire s’appliquerait parfaitement aussi aux sulfureux.
Quand les lésions ne s’étendent qu’à une partie fort circonscrite de la peau, les lotions et les pommades doivent remplacer les bains.
Les lotions seront de la même nature que les bains ; seulement, comme le contact du liquide est nécessairement plus rapide et plus passager, il conviendra de rendre la dose du médicament beaucoup plus forte. Il est difficile de rien formuler de rigoureux à cet égard; la dose dépend et du degré de susceptibilité de la peau et de la nature de la lésion. Je dois dire pourtant que le médecin ne doit pas craindre d’exagérer la dose; l’irritation un peu vive qui résulte immédiatement du contact du médicament tourne au profit de la guérison. C’est surtout pour le sulfure de potassium qu’il ne faut pas craindre cette exagération; dans le traitement des gourmes du cuir chevelu, on peut faire avec tout avantage des solutions tellement concentrées qu’elles sont presque caustiques. Ces solutions sont portées sur les parties malades, soit avec une éponge, soit avec une compresse, soit avec un gros pinceau.
La température de l’eau qui sert aux lotions n’est pas non plus indifférente. Il faut en général que cette eau soit chaude, très-chaude, aussi chaude que le malade peut la supporter. Ce préeepte thérapeutique, si étrange au premier abord, cesse de le paraître autant lorsqu’on admet que, bien probablement, l’extrême efficacité des douches de vapeur dans le traitement de la plupart des maladies chroniques de la peau, tient à la haute température de la vapeur; lorsqu’on voit certains empiriques guérir des maladies de peau très -rebelles avec des infusions de cerfeuil, de mélilot, de laitue, qui certes n’ont pas grande vertu, mais qu’ils appliquent à une température très-élevée.
Des médecins ont dans l’usage d’appliquer sur quelques parties atteintes de phlegmasies dartreuses, par exemple sur les paupières, sur les oreilles, des compresses imbibées d’eau de guimauve tiède, que l’on laisse longtemps en contact avec les tissus. Je ne crois pas qu’il existe de médication plus irritante. Il ne se passe pas de mois que je ne voie arriver, à l’hôpital, de pauvres enfants qui n’avaient d’abord qu’une ophthalmie insignifiante, et qui, traités par ces fomentations prétendues émollientes, ont pris bientôt un eczéma impétigineux des plus graves qui occupe presque exclusivement les parties de la peau placées sous la compresse, et, dans quelques cas, l’inflammation pustuleuse se propage à la cornée, qu’elle ulcère et qu’elle perfore.
Je ne saurais donc trop engager les praticiens à s’abstenir d’une médication qui n’est presque jamais utile et qui très-souvent est dangereuse.
Parmi les pommades que l’on applique sur les parties affectées de gourmes, celles dans la composition desquelles entre le mercure occupent incontestablement le premier rang.
Le précipité blanc , le calomel , sont en général préférables au précipité rouge. Pourtant il n’est permis de rien dire d’absolu à cet égard. Dans des affections, en apparence identiques, tel enfant se trouve mal de l’application du précipité blanc, qui sera guéri rapidement par l’oxyde rouge de mercure; le contraire aura lieu quelquefois.
L’axonge chez quelques enfants vaut mieux que le cérat, d’autres sont plutôt guéris par une pommade dont le cérat fait la base.
Le précipité blanc et le calomel s’emploient à la dose de 1 gramme pour 5 à 10 grammes d’axonge eu de cérat ; le précipité rouge, à dose moitié moindre.
Pour quelques maladies du cuir chevelu, les pommades alcalines ou sulfureuses l’emportent sur les pommades mercurielles; cela a lieu surtout pour les formes humides et crouteuses. Pour les formes sèches et squameuses, une pommade de goudron, une pommade mercurielle, une pommade avec le sulfate ou l'oxyde de cuivre, rendront souvent de grands services ; mais je ne saurais trop répéter qu’il faut tâter de ces différents moyens, ne pas se laisser trop encourager par les succès
antérieurs, ne pas se décourager si un moyen efficace sur tant d’autres ne répond plus aujourd’hui à notre attente, et rester bien pénétré de cette idée que, pour un même mal, le médecin doit avoir toujours un certain nombre de remèdes qui trouveront, à un moment donné, chacun son application.
Il me reste à parler de l’influence des vésicatoires, des purgatifs et des dépuratifs dans le traitement des gourmes.
Pour bien apprécier l’influence des vésicatoires dans la question qui nous occupe, il importe de rappeler certains faits.
Il arrrive souvent qu’une application irritante à la peau détermine une phlegmasie générale de cette membrane ; ainsi, le contact d’un emplâtre de poix de Bourgogne qui a causé localement le développement d’un grand nombre de vésicules, devient l’occasion d’un eczéma général qui, d’abord aigu, peut revêtir, plus tard, la forme chronique. L’application de l’huile de croton tiglium, celle de l’onguent mercuriel peut aussi, dans certains cas, produire les mêmes accidents. Il se passe peu d’années qu’un médecin d’hôpital, placé à la tête d’un service de femmes, ne voie un vésicatoire mal pansé préluder à l’explosion d’un eczéma. J’avais en 1843, dans une de mes salles de l’hôpital Necker, une jeune femme à laquelle je fis appliquer un vésicatoire volant à la cuisse pour guérir un rhumatisme; on pansa avec du sparadrap de diachylon gommé; peu de jours après, il se manifesta, autour de la plaie, une éruption vésiculeuse qui bientôt envahit toute la surface du corps, non sans causer une fièvre ardente. L’exaltation phlegmasique se calma peu à peu ; mais elle fut remplacée par un pemphigus qui dura plusieurs mois et ne céda qu’à l’usage assez longtemps continué des bains de sublimé. En une autre circonstance, j’avais appliqué sur les tempes d’une vieille femme atteinte de névralgie tempora-faciale deux vésicatoires ammoniacaux, que l’on pansa aussi avec du sparadrap de diachylon; il survint, au bout de peu jours, un eczéma sur le front; bientôt la face, le col, les bras furent envahis, et les accidents ne se calmèrent qu’avec assez de difficulté.
Cette disposition singulière à contracter des phlegmasies cutanées, très-rare chez les hommes, un peu plus commune chez les femmes, se rencontre souvent chez les enfants.
Il se passe peu de mois que, à l’hôpital ou dans la pratique civile, je ne voie de pauvres enfants prendre des eczémas aigus, simples ou impétigineux, à la suite de l’application d’un vésicatoire volant qu’une pneumonie avait rendu nécessaire. Le plus souvent, la maladie de la peau revêt une forme chronique, et si l’on considère que, jusque-là, les enfants n’avaient rien eu du côté de la peau, on ne peut se refuser à croire que le vésicatoire ait été, sinon la cause intime et complète, du moins la cause occasionnelle de la manifestation de la maladie. On peut donc établir formellement que le vésicatoire est souvent cause de gourmes. D’où résulte que, comme moyen préventif, le vésicatoire non-seulement n’atteint pas le but qu’on se propose , mais encore va souvent contre ce but.
Il n’est pas impossible, lorsque l’on a l’habitude des enfants malades, de deviner à l’avance quels seront ceux dont la peau s’enflammera dans une grande étendue, après l’application d’un vésicatoire ou de tout autre agent capable de déterminer une phlegmasie locale un peu vive et un peu persistante. Le jugement que l’on porte ainsi à l’avance n’est sans doute pas infaillible; mais il suffit pour mettre en garde le praticien.
On ne. doit pas appliquer de vésicatoires, comme moyen préventif des gourmes, aux enfants dont la peau est très-fine, très-blanche, et dont les joues sont habituellement fort colorées; à ceux qui se coupent et suppurent, pour peu qu’on ne les entoure pas des soins les plus attentifs. On ne doit pas laisser de vésicatoires à ceux dont la peau s’irrite autour de la plaie, quelques simples que soient les moyens a 1 aide desquels on préserve les surfaces tégumentaires du contact des pommades irritantes qui servent aux pansements.
Que si, chez les enfants dont la peau jusqu’ici est restée parfaitement saine, le vésicatoire donne lieu si souvent à l’évolution des maladies chroniques de la
peau, devra-t-on attacher à cette médication une importance fort grande dans le traitement des gourmes une fois développées, et ne devra-t-on pas, au contraire, le redouter dans le plus grand nombre des cas ?
(La fin à un prochain numéro.)
HYDROLOGIE