LECTURE
M. de Beauvais , secrétaire général , lit le rapport suivant sur un mémoire ayant pour titre : Note sur /’ empoisonnement accidentel par le sulfate neutre d’atropine employé en collyre.
Je viens. Messieurs, au nom d’une commission dont je fais partie, comme rapporteur, avec MM. Antonin Martin et Le Blond, vous rendre compte d’un travail lu par M. le docteur Lutaud, dans la séance du 8 juin dernier, à l’appui de sa candidature à la place de membre titulaire. Ce rapport a été retardé, d’abord, par les vacances, puis par les lectures urgentes, d’autre part. J’en témoigne mes sincères regrets à mes collègues, et surtout au candidat distingué qui sollicite et attend depuis cinq mois l’honneur d’être admis au nombre des membres titulaires de la Société de médecine de Paris.
Permettez-moi, Messieurs, de vous rappeler les traits principaux de cette curieuse et rare observation d’intoxication accidentelle par un collyre au sulfate d’atropine.
M. le docteur Lutaud avait donné, pendant une partie de l’hiver dernier, ses soins à un pharmacien distingué de Paris, atteint d’une affection chronique des voies respiratoires. Le malade était à peu près guéri, et avait cessé de voir notre confrère depuis quelques semaines, lorqu’il fut pris d’une iritis, pour laquelle il s’adressa à un ophthalmologiste, qui lui ordonna un traitement approprié. U suivait ce traitement depuis quelques jours. Dans la nuit du 15 au 16 mars, il fut pris d’accidents graves. Le docteur Lutaud fut appelé en toute hâte. Voici l’état dans lequel il trouva le malade à 5 heures du matin :
M. X... était en proie à un délire tantôt folâtre, tantôt furieux. L’agitation était parfois extrême, interrompue rarement par quelques minutes de repos. Le patient, appuyé sur les genoux ët sur les coudes, poussait de longs gémissements, qui paraissaient être l’expression d’une vive douleur. Dans d’autres moments, il portait les mains à sa tête et s’agitait violemment. Les assistants avaient alors de la peine à le contenir. Il ne reconnaissait personne, n’articulait aucun son et était dans l’impossibilité de répondre aux questions qu’on lui adressait. Les yeux étaient proéminents, les conjonctives injectées de vaisseaux bleuâtres ; la mydriase était télle que le limbe de l’iris, immobilisé dans une sorte de rétraction forcée, n’obéissait plus aux excitations de la lumière. La cécité était évidemment complète. Les battements du cœur étaient tumultueux, la respiration courte, précipitée, irrégulière et stertoreuse. Il n’y avait ni paralysie, ni tremblements, ni aucun phénomène convulsif. Le pouls était petit, fréquent, faible et irrégulier; la peau froide et visqueuse.
En l’absence de renseignements, malgré la dilatation des pupilles, notre confrère, ignorant la dose du sulfate d’atropine dans le collyre employé depuis plusieurs jours, ne songea pas à rejeter sur le collyre seul des accidents aussi graves. Notre distingué collègue, le docteur Dieulafoy, appelé une demi-heure plus tard, resta dans la même incertitude, sans pouvoir formuler un diagnostic précis.
Une injection hypodermique de trois centigrammes d’acétate de morphine fut pratiquée. Peu de temps après, le délire cessa et fit place à une stupeur des plus inquiétantes. On administra avec peine quelques cuillerées d’une forte infusion de café. Deux heures plus tard seulement, à sept heures du matin, notre confrère apprit par un des élèves de l’officine ce renseignement capital ; que M. R... avait, la veille, subitement élevé la dose du collyre de sulfate d’atropine de cinq à dix centigrammes pour dix grammes d’eau; qu’il avait fait , toutes les heures, une instillation de ce collyre énergique, sans prendre les précautions usitées en pareil cas, c’est-à-dire la compression pendant quelques minutes du point lacrymal inférieur.
A partir de ce moment, M. R... était tombé dans une stupeur qui, d’abord légère, avait fini par dégénérer en un délire dont l’intensité avait augmenté à mesure que le médicament toxique était absorbé par les voies lacrymales. Le doute n’était plus permis, il s’agissait bien d’une intoxication par le sulfate d’atropine. Les accidents effroyables, subitement survenus au milieu d’une santé relativement bonne, après l’usage immodéré et imprudent d’un collyre puissant, ne pouvaient être attribués à une autre cause. L’heureuse influence d’une injection sous-cutanée de trois centigrammes d’acétate de morphine vint encore démontrer 1a nature de
ces phénomènes. Au délire violent succède bientôt une stupeur, d’abord inquiétante, qui fait place à une somnolence facilement combattue par les excitants et les révulsifs aux membres inférieurs. A onze heures du matin, c’est-à-dire huit heures après le début des premiers symptômes alarmants, le malade pouvait prononcer quelques mots et répondre vaguement aux questions qu’on lui adressait. On le laissa dormir quelques heures. Il se réveilla vers quatre heures du soir. Il demanda alors, avec un calme incroyable, ce que l’on faisait autour de lui.
Il n’avait pas le moindre souvenir de ce qui s’était passé. A part l’accélération du pouls, la soif, la sécheresse de la gorge et la dilatation pupillaire persistante, le malade se sentait bien, et paraissait avoir recouvré la santé. Sans nouvelle complication, M. R... put reprendre le cours de ses occupations au bout de quelques jours.
Le docteur Lutaud insiste sur cette rapide disparition des accidents comme caractéristique d’un grand nombre d’empoisonnements aigus par l’atropine. « M. Gubler, dit-il, a vu cesser avec cette même rapidité les phénomènes graves produits par une dose de 15 milligrammes de sulfate d’atropine. »
Il cite l’exemple de deux malades, qui avaient été amenés à l’hôpital Cochin, dans le service de M. Bucquoy, au mois de décembre 1877, tout à fait privés de connaissance, à la suite d’un empoisonnement aigu par l’atropine, et qui se sont réveillés, le lendemain, très-étonnés de se trouver à l’hôpital. Ces malades ne se rappelaient rien de ce qui s’était passé; ils étaient complètement rétablis au bout de quarante-huit heures.
Notre confrère relève encore un cas, publié dans le XLIV* volume du Bulletin de thérapeutique : il s’agit d’accidents graves observés après l’emploi d’un collyre contenant 5 centigrammes de sulfate d’atropine pour 30 grammes d’eau. Il ajoute que, si la science a enregistré jusqu’à ce jour peu d’observations d’empoisonnements aigus par l’usage de collyres au sulfate d’atropine, il n’en est pas moins vrai que les accidents toxiques de ce genre sont moins rares qu’on ne le suppose.
Sans incriminer ce mode important de thérapeutique des maladies des yeux, il désire appeler l’attention des praticiens sur le danger qu’il y a de laisser ces préparations toxiques entre les mains de malades inexpérimentés.
M. Lutaud termine par les conclusions suivantes :
1° Les instillations et les lotions oculaires contenant de l’atropine peuvent pénétrer dans les points lacrymaux, puis dans le pharynx et le tube digestif, et par suite déterminer des accidents graves d’intoxication;
2° Les accidents sont, en général, de courte durée, et sont aussi remarquables par leur intensité que par leur rapide disparition;
3° Les instillations avec des collyres contenant des doses élevées d’atropine doivent être pratiquées par le médecin, et jamais par le malade lui-même ;
h° Il est utile, lorsqu’on pratique ces instillations, d’exercer sur l’angle interne de l’œil une pression destinée à s’opposer au passage du liquide toxique dans les points lacrymaux, et de là dans le pharynx.
Réflexions. — Vous le voyez, Messieurs, cette observation, dont la rédaction est nette et précise, est aussi rare qu’intéressante, au point de vue de la toxicologie, de l’action physiologique de l’atropine et de la thérapeutique oculaire. Cette étude était neuve pour moi ; j’ai dû me renseigner près des ophthalmologistes les plus autorisés, et faire des recherches dans les traités spéciaux les plus modernes, pour établir un contrôle sérieux des réflexions émises par notre confrère dans son mémoire.
Les praticiens les plus expérimentés, MM. Desmarres père, Galezowski, Meyer, de Wecker, Abadie, Camuset, Fieuzal, Gillet de Grandmont, s’accordent à dire que les accidents généraux produits par les collyres au sulfate neutre d’atropine sont rares, et surviennent principalement chez les vieillards. Les phénomènes, dit M. Peltier dans sa thèse inaugurale sur ce sujet, sont excessivement variés, depuis la simple fièvre jusqu’à l’intoxication la plus généralisée. Quels que soient les symptômes que l’on observe, il faut admettre une certaine prédisposition à l’intolérance de l’atropine. Ils se produisent de deux façons : tantôt d’une manière aiguë, presque instantanée, sous l’influence d’une seule ou des premières instillations; tantôt, au contraire, à la suite d’un traitement prolongé. Il semble qu’on ait dépassé les limites de l’intolérance. Subitement les phénomènes morbides paraissent, et l’idiosyncrasie devient alors ce qu’elle est lorsque les accidents consécutifs à l’emploi de l’atropine surviennent immédiatement par l’instillation d’une seule goutte du collyre. Cette intolérance présente cette particularité curieuse, c est que, lorsque les accidents se sont produits une fois, on est presque toujours ® ,voir se renouveler, même après plusieurs mois d’interruption du traitement,
îilmp ri v 011>Par l instillation d’une seule goutte de la solution de sulfate d’atropine au milbattré y * â Une sorte de réceptivité acquise toujours difficile, souvent impossible à com-
Mackensie et Testelin ont vu, dans ce cas, se produire, l’un, des hallucinations, l’autre, un accès de délire complet. M. Richet, en 1858, à l’hôpital des Cliniques, chez un opéré de cataracte, a observé une fièvre avec délire très-intense, survenant régulièrement tous les soirs, après l’instillation du collyre d’atropine. M. Galezowski cite aussi un de ses malades offrant des accidents nerveux qui se traduisaient par des faiblesses et des évanouissements. Enfin, c’est l’intoxication complète qui se déclare avec les symptômes caractéristiques suivants : sécheresse de la bouche et de la gorge, soif ardente, perte du goût, engourdissement de la face, myd’riase excessive, céphalalgie, vertiges, éblouissements, photopsie et délire.
L’intolérance immédiate paraît être sous la dépendance de l’affection oculaire primitive ; il est cependant des cas où, tout en ayant déjà affaire à un œil malade, les accidents ne se déclarent qu’après un traitement prolongé, selon l’observation de notre collègue M. Abadie. Notons encore que l’iridectomie et l’opération de la cataracte peuvent déterminer, du jour aü lendemain, l’apparition de cette intolérance tardive, fait expérimental que confirment deux observations récentes de notre collègue M. Camuset.
Sur l’indication de notre distingué confrère, M. Galezowski, nous avons trouvé dans la thèse inaugurale de son élève, M. Peltier, publiée à Paris en mai 1877, les observations suivantes :
Une femme de A6 ans, affectée d’iritis double et de kératite interstitielle, est opérée de l’iridectomie par M. Galezowski. On prescrit deux gouttes par jour d’un collyre contenant 1 centigramme de sulfate neutre d’atropine pour 10 grammes d’eau. Le premier jour, la malade se plaint immédiatement d’une grande sécheresse de la gorge et d’une céphalalgie intense. Le deuxième jour, même traitement, mêmes phénomènes, mais plus accentués. Le collyre est supprimé et les accidents disparaissent. Deux mois après, une seule goutte d’un collyre contenant 2 centigrammes de sulfate neutre d’atropine pour 10 grammes d’eau, reproduisent les mêmes phénomènes, qui obligent à renoncer complètement à l’atropine et à laisser s’établir les accidents consécutifs à l’iritis.
Chez un homme de 2 h ans ayant subi l’iridectomie, les mêmes accidents s’observent après l’instillation de trois gouttes d’un collyre contenant 2 centigrammes d’atropine pour 10 gram. d’eau. Il faut cesser le traitement. Il en est de même pour un malade âgé de M ans, qui avait subi l’excision et la cautérisation de granulations conjonctivales. La première goutte du collyre détermine des douleurs péri-orbitaires très-intenses et une vive inflammation delà conjonctive.
Une femme de 53 ans est opérée d’un ectropion lacrymal ; on prescrit une goutte, trois fois par jour, d’un collyre contenant 2 centigrammes de sulfate d’atropine pour 10 grammes d’eau. Le lendemain, la malade déclare des douleurs péri-orbitaires très-vives, de la photopsie et une insomnie complète, ainsi qu’une sécheresse très-forte de la bouche et de la gorge. Deux jours après, les symptômes précédents ont augmenté. Commencement d’eczéma des paupières ; on supprime l’atropine. L’amélioration se fait les jours suivants.
Dans son Recueil d'ophthalmologie, M. Galezowski cite les observations suivantes :
Une jeune fille de llx ans, atteinte d’un abcès central de la cornée droite avec des douleurs péri-orbitaires très-intenses, est traitée par des sangsues et un collyre contenant 2 centigr. de sulfate d’atropine. Au bout de dix jours de traitement, la malade éprouve des faiblesses générales, des tremblements dans les bras, de la sécheresse de la gorge, du délire la nuit et une forte fièvre; enfin, elle voyait tout en rouge, phénomène très-rare. Mais elle se plaint surtout de nausées continuelles et d’un engourdissement de la tête, qui ne cessent que par la suppression complète de l’atropine et par l’emploi de compresses opiacées.
Dans un autre cas, il s’agit d’un enfant de 3 ans affecté d’hypopyon et d’un abcès central de la cornée droite. Un chirurgien-major prescrit toutes les heures une goutte d’un collyre contenant 2 centigrammes de sulfate d’atropine pour 10 grammes d’eau. Pendant quelques jours, l’atropine est bien supportée ; mais, au bout de douze jours, la mère du jeune malade déclare que son enfant avait eu des convulsions et du délire toute la nuit précédente, après l’instillation de l’atropine. On réduit les gouttes au nombre de deux par jour. Le délire reparaît cinq nuits de suite; l’enfant demande à boire toute la journée et pousse des gémissements continuels, en indiquant le front comme siège de la douleur. On pense alors à supprimer l’atropine, et les symptômes disparaissent comme par enchantement.
La mort est très-rarement la conséquence de cette intoxication. Je n’en connais «u’an seul cas, que je dois à mon excellent maître, le docteur Desmarres père. Un jeune enfant de A mois est soumis à l’usage d’un collyre contenant 2 centigrammes de sulfate d’atropine Dour 10 grammes d’eau. Il succomba le premier jour dans des convulsions. 1 1
cnitfS5 au même auteur rexemPle d’un empoisonnement rapide par l’usaee d’un collvre semblable. Une dame de 66 ans, atteinte d’irilis, dès les premières instillations^ la solution
au sulfate neutre d’atropine est prise d’un délire furieux, avec idées de suicide, qui nécessita la suppression immédiate du traitement. Les accidents cessèrent d’eux-mêmes.
Mac Donald cite le fait suivant : Un jeune homme est trouvé sans connaissance, avec les pupilles dilatées et insensibles à la lumière ; pas de paralysie, délire bruyant. Sous l’influence d’habitudes alcooliques, il avait depuis quelque temps des accès de delirium tremens. Peu de jours avant l’accident il se servait, pour un mal d’yeux, d’un collyre d’atropine. Les phénomènes d’intoxication que je viens de décrire étaient dus à l’absorption du médicament toxique et non à une lésion des méninges, qu’on avait supposée d’abord. Ils disparurent, en effet, et alors le delirium tremens revint, mais il fut guéri rapidement.
Permettez-moi de terminer ces citations par deux observations rédigées, sur ma demande, par le docteur Meyer, un des ophthalmologistes les plus distingués de Paris, auquel j’offre ici mes vifs remercîments.
Obs. I. — Empoisonnement à la suite d'instillations prolongées d'atropine dans le sac conjonctival.
M. M..., peintre, avait été atteint, au mois de juin 1877, d’une iritis aiguë de l’œil gauche. Il employa un collyre au sulfate d’atropine de U centigrammes pour 10 grammes d’eau. Comme à toutes les personnes qui se servent d’un collyre d’atropine, je lui recommandai de comprimer pendant chaque instillation la région des points lacrymaux, de tenir les paupières fermées pendant quelques instants (parce que le clignotement favorise l’action des voies lacrymales) et de laver soigneusement l’œil à l’eau chaude, en ouvrant les paupières.
L’emploi de l’atropine fut ainsi continué sans inconvénient jusqu’au commencement du mois d’août. A cette époque, j’avais été obligé de m’absenter pendant une semaine. Mon chef de clinique, qui me remplaçait, me fit à mon retour un rapport peu satisfaisant sur l’état de M. M...
Son œil allait bien, mais il s’était déclaré une fièvre intense, une grande faiblesse générale, accompagnées d’une surexcitation qui inspirait de graves inquiétudes à la famille. Le sulfate de quinine, employé jusqu’alors, n’avait pas amendé ces symptômes. En examinant le malade, je constatai plus de 100 pulsations, une température de 38°, un très-vif malaise général avec inappétence, mauvaise bouche, grande sécheresse de la gorge, sommeil très-agité, rêvasseries et hallucinations optiques.
L’ensemble de ces symptômes me fit penser immédiatement à une intoxication par l’atropine, et ce soupçon fut confirmé par la dilatation considérable de la pupille de l’œil droit, dans lequel le malade n’avait pas instillé du collyre. M. M... avoua, en outre, avoir négligé depuis quelque temps les précautions d’applications conseillées dès le début du traitement.
Les instillations d’atropine furent immédiatement supprimées, les symptômes inquiétants disparurent petit à petit et le malade ne tarda pas à entrer en voie de guérison.
Parmi le grand nombre des malades qui font usage d’un collyre d’atropine, il n’est pas rare de voir survenir des symptômes d’intoxication, quelquefois dès les premières instillations dans l’œil, lorsqu’il existe une sensibilité particulière contre ce médicament ; d’autres fois, ils sont la conséquence de l’absorption copieuse et répétée par les voies lacrymales. Lorsqu’on peut supprimer, sans danger pour l’œil, l’emploi de l’atropine, la disparition des symptômes d’empoisonnement est la règle, même sans autre traitement. Mais que doit-on faire quand la maladie oculaire exige impérieusement l’emploi de l’atropine, par exemple dans l’iritis ? J’obtiens alors la tolérance nécessaire à l’aide de l’action antagoniste de la morphine, qui combat efficacement l’effet général de l’atropine, tout en laissant subsister son action sur la pupille. En pratiquant le soir une injection hypodermique de morphine, on peut continuer, dans la journée, les instillations d’atropine, sans inconvénient pour le malade.
L’action énergique de ces injections résulte clairement de l’observation suivante :
OBS. II. — Empoisonnement par C atropine avalée par erreur.
M. X... avait été opéré de la cataracte par la méthode de discision, et employa une solution d’atropine (5 centigrammes pour 10 grammes d’eau) pour maintenir la pupille dilatée pendant la résorption des matières corticales. Les instillations du collyre avaient eu lieu sans le moindre inconvénient depuis une huitaine, en faisant usage des précautions usuelles. En même temps, notre regretté confrère, le docteur Barret, avait prescrit au malade, vu son état général, une solution d’arséniate de soude dont il prenait 15 gouttes trois fois par jour. Par erreur, le malade avala trois fois 15 gouttes de la solution d’airopine. Les symptômes d’empoisonnement atteignirent un degré très-inquiétant. Le malade était devenu aphone, ne pouvait rien avaler, avait été pris de vertiges et d’hallucinations, et son agitation extrême était encore augmentée par le désir continuel d’uriner, sans possibilité d’y satisfaire. Avec le consentement du docteur Barret, je pratiquai une injection sous-cutanée de chlorhydrate de morphine. A la suite de cette injection, la fréquence du pouls ne tarda pas à diminuer, l’agitation se calma, et au bout de
25 minutes le malade pouvait uriner. Lorsqu’après une heure et demie, les symptômes d’intoxication reparurent, une seconde injection de morphine fut pratiquée, suivie, dàns le courant de la soirée, d’une troisième. Le lendemain, le malade était guéri.
Argumentation. — Une question intéressante se présente ici. Comment se comporte et se produit l’intoxication?
Est-ce bien le passage par les conduits lacrymaux et l’absorption du médicament toxique par la muqueuse du tube digestif? N’est-ce pas plutôt par la conjonctive, dont les propriétés d’absorption sont si rapides qu’il suffit d’une demi-minute pour empoisonner un chien avec de l’acide cyanhydrique déposé sur celte membrane? Du reste, l’absorption locale est presque instantanée, selon M. Gubler, en raison de l’organisation de la cornée transparente qui, se nourrissant par imbibition du dehors, ést extrêmement perméable aux substances dissoutes, et permet en quelques secondes l’exosmose d’une partie de l’agent mydriatique.
La dilatation pupillaire unilatérale apparaît au bout de trente secondes ; elle continue de s’accroître pendant plusieurs minutes, jusqu’à la limite fixée d’avance par la dose et la prédisposition organique.
M. Gosselin, dans un travail sur les trajets intra-oculaires ( Archives d’ophthalmologie, 1855, t. V), a démontré que les solutions d’atropine passent directement et pénètrent en nature dans la chambre antérieure, par des phénomènes endosmo-exosmotiques où la pression oculaire joue un rôle important.
Lemattre dit que, dans le cas d’administration intérieure de l’atropine, la dilatation pupillaire se fait par la saturation de l’humeur aqueuse par la substance toxique. En effet, ses expériences lui ont prouvé que l’humeur aqueuse, retirée de l’œil d’un chien empoisonné, dilate l’œil d’un chien bien portant.
L’action diffusée, consécutive à l’absorption par le tissu cellulaire ou par les muqueuses, se fait attendre quinze, vingt ou trente minutes, quand la dose est forte; les effets étant plus lents quand la dose est faible. La fugacité des symptômes de la belladone est tout à fait exceptionnelle, et doit trouver sa cause dans une destruction et une élimination plus rapide de cet agent toxique. Cette fugacité, dit M. Gubler, empêche l’accumulation d’action qui régit les agents pharmaco-dynamiques ; il suffit de mettre douze heures de distance entre deux doses efficaces, sans être massives, pour ne donner lieu qu’aux effets généraux inhérents à une seule dose.
L’observation du docteur Lutaud et celle de M. Meyer soulèvent, comme traitement de l’intoxication générale, la question si controversée de l’antagonisme de l’opium et de la belladone. Cette question importante a été débattue très-longuement dans le sein de notre Société, en 1866, entre MM. Voisin, Aimé Martin, Blondeau et Fraigniaud. Aujourd'hui, un grand nombre d’observations recueillies tant en France qu’à l’étranger, semblent prouver péremptoirement que cet antagonisme est réel, qu’il est un puissant auxiliaire de traitement antidotique dans les cas d’empoisonnement par l’atropine, et réciproquement par la morphine.
Depuis l’introduction dans la thérapeutique oculaire de l’atropine, en 18A6, par A. Bérard et par Cunier en 1847, la chimie a découvert de nouveaux et puissants alcaloïdes possédant, la plupart, des propriétés mydriatiques très-accusées. En présence des accidents locaux et généraux produits souvent par l’atropine et l’intolérance qu’elle détermine, il m’a semblé, intéressant, Messieurs, de faire ici un parallèle de ces nouveaux agents pharmacodynamiques, la daturine, l’hyoscyamine, l’ésérine, la duboisine, la gelsémine, le chlorhydrate de pilocarpine et l’atropine.
M. de Wecker, grand partisan de l’ésérine dans le traitement des affections cornéennes, où elle^ est destinée à remplacer l’atropine, résume ainsi les propriétés de ces deux alcaloïdes : 1° l’ésérine abaisse la pression oculaire ; 2° diminue la sécrétion conjonctivale par contraction des vaisseaux; 3“ réduit la diapédèse, en général.
L atropine, au contraire : 1° augmente la pression in tra, -oculaire par dilatation vasculaire, pouvant aller, dans certains cas, jusqu’à produire des phénomènes glaucomateux ; 2" augmente la sécrétion conjonctivale ; 3* refoule l’iris vers Fencognure de la chambre antérieure (angle iridien) capable, dans les cas de perforation, de favoriser singulièrement la stase, dans l’œil, des liquides destinés à filtrer au dehors. L’atropine, à rejeter toutes les fois qu’il s’agit de lésions de la cornée, reprend tous ses droits dans l’iritis.
Mais voici la duboisine, mydriatique encore plus puissant que l’atropine, précieux surtout lorsque celle-ci provoque des . inflammations conjonctivales intenses.
M. Meyer a bien voulu nous donner sur ce médicament la note suivante :
« Ce nouveau mydriatique, extrait d’une solanée australienne (Duboisia mvoporoïdes) m’a « été envoyé d’Angleterre en avril 1878. Son action très-énergique, plus rapide que’celle « ae 1 atropine sur la dilatation de la pupille et sur les fonctions du muscle de l’accommo-
L’UNION MÜD1CALIS.
« dation qu’il paralyse, prévenait immédiatement en faveur du nouveau médicament. Qn « était d’autant plus heureux de disposer de cet autre mydriatique, que l’emploi de l’atropine « provoque chez un certain nombre de malades une très-grande irritation de la conjonctive,
« qui se complique d’eczéma de la peau environnante et rend les instillations d’atropine « impossibles. Dès notre premier essai sur un malade chez lequel on avait déjà éprouvé cette « sensibilité particulière pour l’atropine, nous avons pu constater qu’il supportait parfaite- « ment et sans la moindre irritation les instillations de doboisine. Par contre, nous devons « ajouter que chez d’autres malades la duboisine a provoqué également la conjonctivite, et a « dû être remplacée par l’atropine, bien supportée dans ces mômes cas. En résumé, nous « devons dire que la duboisine, mydriatique très-puissant et très-énergique, peut remplacer « l’atropine dans son action thérapeutique en ophlhalmologie. Des expériences physiolo*
« giques, qui se poursuivent encore, démontrent, en eutre, que la duboisine partage l’effet « toxique général des alcaloïdes extraits des solanées vireuses. »
Les récentes observations de notre distingué confrère, M. (lalezowski, prouvent, en effet, que le collyre au sulfate de duboisine, instillé dans l’œil avec toutes les précautions usuelles, peut amener aussi des accidents généraux toxiques, tels que tremblement général, faiblesse dans les jambes, de l’inappétence, des douleurs de tête et de la somnolence.
Le chlorhydrate de pilocarpine produit, selon le docteur Williams, des effets analogues à ceux du sulfate d’ésérine dans les affections de la cornée.
Schroff compare ainsi l’atropine, la daturine et l’hyoscyamine.
L’hyoscyamine, plus soluble que l’atropine, et agissant plus vite, mériterait de lui être préférée, si la longue durée de son action n’était pas un inconvénient à son emploi.
Les accidents de sécheresse de la gorge, du larynx, de la peau, la difficulté de la déglutition et l’enrouement produits par l’atropine, sont moins prononcés avec l’hyoscyamine et la daturine.
Le délire que détermine l’atropine est furieux et violent, avec tendance aux mouvements désordonnés et aux accès de fou rire; celui de l’hyoscyamine serait calme, avec tendance au sommeil et au repos.
L’hyoscyamine ne produit pas, comme l’atropine et la daturine, la paralysie des sphincters, de l’anus et de la vessie, quoique l’action sur le sphincteur irien soit très-puissante.
Enfin, voici venir un dernier mydriatique, le chlorhydrate de gelsémine, tiré du Gelsemjum sempervirens. Une goutte d’un collyre contenant 50 centigrammes de sel pour 30 grammes d’eau, dilate facilement la pupille, et, à dose suffisante, paralyse pour quelque temps seulement l’accommodation.
Le docteur Twendy ajoute : « Le grand inconvénient de l’atropine, c’est de prolonger son action et de mettre le malade dans l’impossibilité de se livrer au travail des yeux. Avec la gelsémine, au bout de trente heures, l’accommodation est redevenue régulière, bien que la pupille reste un peu dilatée, mais non immobile, et le malade peut lire. »
En résumé, quelles sont les précautions à prendre pour éviter le mieux possible les accidents qui surviennent à la suite de l’absorption du collyre d’atrôpine? Nous allons les résumer.
Faire les instillations avec un compte-gouttes ; ne jamais dépasser sans raison urgente la dose de 2 à 3 centigrammes de sulfate d’atropine pour iO grammes d’eau. User avec la plus grande modération du collyre, surtout si l’œil a subi une opération quelconque.
Certains oculistes recommandent de verser de préférence la solution dans l’angle externe de l’œil.
Si l’on préfère le cul-de-sac interne, Liebrech conseille de faire pencher fortement en avant la figure du malade pendant toute la durée de l’instillation; dé se moucher et de se gargariser fréquemment, ainsi que de poser un doigt contre l’angle interne de l’œil, de manière que le point lacrymal inférieur soit tiré en bas, ou mieux encore, de se servir de petites pinces en forme de serre-fine. On soulève avec la main un pli de la paupière parallèle au bord, et on le saisit avec la pince, près du point lacrymal, de manière à produire un ectropion. Si l’on doit employer une dose très-forte, et chez un individu très-sensible, il sera prudent d’appliquer lè petit instrument aux deux points lacrymaux.
l\ est utile de fermer les paupières et d’éviter les mouvements de clignement, ainsi que d’avaler sa salive pendant quelques minutes.
Si des phénomènes d’intolérance locale ou générale se manifestent, il faut cesser ou supprimer immédiatement l’usage de l’atropine et recourir, au besoin, aux autres mydriatiques connus. J
Enfin, dans le cas où l’affection oculaire nécessiterait absolument l’usage de l’atropine, comme certaines iritis, le docteur Peltier recommande les vaccinations atropiniques. Ce mode opératoire consiste dans l’introduction sous la peau, au moyen de piqûres pratiquées
dans le voisinage de l’orbite, avec une lancette, de quelques gouttes d’une solution d’atropine au dixième.
La mydriase unilatérale s’obtient ainsi facilement; elle est, suivant MM. Polain et Giquel, le résultat d’une action réflexe, dont le point de départ est la stupéfaction des extrémités ciliaires du nerf trijumeau. Quant la dilatation est double, il faut admettre une absorption du liquide inoculé, et par conséquent une action directe sur les centres ; ou bien une véritable action synergique ou réflexe sur la pupille opposée, surtout lorsque celle-ci ne se dilate que très-légèrement. Ce mode nouveau de traitement a produit, entre les mains de l’auteur, d’excellents résultats, alors que les instillations d’atropine avaient déterminé des accidents locaux, qui rendaient l’usage prolongé de ce médicament impossible et même dangereux.
Je termine ici cette longue digression que m’a inspirée la curieuse communication de notre confrère. Gette étude a pu, je l’espère, vous offrir un certain intérêt. Elle vient d’être l’objet de récentes discussions à la Société de biologie, sur l’initiative du savant ophtalmologiste, M. Galezowski, qui a fait un parallèle remarquable des effets consécutifs à l’emploi thérapeutique de l’atropine et de la duboisiné dans les maladies des yeux.
Il me reste un mot à ajouter. Au point de vue de l’honorabilité parfaite et de la distinction professionnelle, M. le docteur Lutaud, qui sollicite vos suffrages, est déjà fort avantageusement connu de plusieurs membres de la Société de médecine de Paris, qui font partie, comme lui et moi, de la Société de médecine légale de France. Quoique jeune encore, notre confrère compte de nombreux titres scientifiques. Je ne ferai que vous citer son excellente thèse inaugurale sur le vaginisme, son intéressant Manuel de médecine légale et de jurisprudence médicale, 4 sa fidèle traduction de l’ouvrage de Murchison sur la fièvre typhoïde, précédée d’une préface, fort honorable pour lui, de M. le docteur Henri Gueneau de Mussy, son affectionné maître.
Travailleur infatigable, traducteur habile, médecin légiste instruit, écriyaîn exercé, vous le voyez, chers collègues, M. le docteur Lutaud sera pouf nous un auxiliaire zélé et fort utile.
Je vous propose donc, au nom de la commission :
1° D’inscrire M. Lutaud au nombre des candidats au titre de membre titulaire de notre Société;
2" De publier dans nos Bulletins lé compte rendu de son travail, que je viens de soumettre
votre bienveillante appréciation.
Les conclusibns du rapport sont adoptées, et M. le docteur Lutaud est inscrit au nombre des candidats qui sollicitent leur admission dans la Société en qualité de membres titulaires.
Le vote aura lieu dans la prochaine séance.
M. Charrier demande à M. de Beauvais si, dans les cas d’empoisonnement par l’atropine, on n’a pas signalé des éruptions scarlatiniformes, telles qu’il s’en produit avec la belladone' et qu’il a eu personnellement occasion de constater dans sa pratique. C’est même le fait de ces éruptions, sous l’influence de la belladone, qui semble avoir inspiré l'usage de ce médicament comme préventif de la scarlatine. Il est possible qu’on n’ait pas signalé le phénomène à la suite de l’absorption de l’atropine, à cause de sa rapide disparition. • •
M. de Beauvais constate que le fait n’a pas été mentionné dans ces cas d’intoxication par les collyres; quant aux éruptions scarlatiniformes, sous l’influence des préparations de belladone, elles sont réelles, et notre collègue les attribue volontiers à l’élimination rapide du médicament par la peau. Sous le rapport de l’action préventive de la belladone, les médecins anglais semblent y attacher quelque importance, car dans une récente épidémie de scarlatine, qui a sévi à la cour de Londres, on a administré la teinture à la dose de 3 gouttes par jour comme préservatif.
M. Abadie félicite sincèrèment M. de Beauvais de ses recherches, aussi nouvelles qu’intéressantes, sur les mydrialiques actuellement employés dans la thérapeutique oculaire, et il ajoute que, pour lui, ce rapport est l’expression la plus complète et la plus fidèle de ce qui est connu, à ce jour, sur ce sujet encore peu étudié. Il se propose d’essayer les injections de pilocarpine contre les empoisonnements par l’atropine. M. le professeur Vulpian a constaté l’antagonisme de ces deux substances ; ainsi, par exemple, la pilocarpine provoque des sueurs abondantes, tandis que l’atropine les fait cesser. La morphine, usitée dans ces cas, est difficile à manier. Il serait dès lors très-avantageux de pouvoir lui substituer la pilocarpine, à coup sûr moins nocive que la morphine. 1