LES DEUX ECOLES
L'école neutre est la condition de la liberté de conscience qui est sacrée, qui est la loi des sociétés modernes, la condition de la paix sociale.
Mais aussi dans l'intérêt de la paix sociale et de la liberté de conscience, il convient de laisser vivre et de respecter les écoles catholiques. Même s'il ne se dit rien dans les écoles laïques qui puisse blesser la conscience des enfants, pourquoi obliger les parents à donner à leurs enfants une éducation qui leur paraît, sincèrement, incomplète et imparfaite, du moment que l'enseignement n'y est pas d'abord dominé par les préoccupations religieuses?
Quel est, en sens inverse, le père de famille, de conviction profondément laïque, qui ne souffrirait à être obligé de mettre son enfant dans un couvent ?
Mais rien ne vaut contre l'esprit, et, si le monopole de l'enseignement ne se condamnait pas par un grand nombre d'autres arguments, il se condamnerait par celui-ci que la persécution est l'aliment le plus nourrissant de toute doctrine morale dont elle multiplie immédiatement les adeptes.
D'ailleurs il ne faut pas s'émouvoir, ni se laisser prendre aux circonstances éphémères : il faut avoir un peu de philosophie et se persuader que peut-être demain nous aurons oublié les discussions qui nous passionnent aujourd'hui ; toutes ces querelles sont comme les scènes de nos cinématographes : elles passent.
Y a-t-il donc tant de différence entre les écoles de l'État et les autres? Que les enfants reçoivent Tins-
truction religieuse à Técole ou hors de l'école, ou qu'ils ne la reçoivent pas, que le maître soit en soutane ou en veston, il n'y a rien qui ressemble autant à une école primaire qu'une autre école primaire, de même que sur les bancs de nos lycées il y a difficulté à distinguer les élèves qui nous viennent des pensions ecclésiastiques ou de l'externat ou de l'internat.
Ou'apprend-on en effet dans l'une ou dans l'autre de ces écoles primaires? A lire à peu près couramment, à écrire et à comptera peu près correctement. Fait-on de la philosophie à des enfants de dix ans? On n'y songe pas : on y perdrait son latin, et son français, et son temps.
Nous sommes aujourd'hui dans la pleine bataille des manuels d'histoire : elle datera ce livre; dans peu d'années, si l'on nous lit, on se demandera ce qu'ont pu signifier ces querelles d'un byzantinisme achevé; il faut donc que nous en donnions une définition, ayant l'ambition, non excessive, que ces pages durent un peu plus longtemps que ces querelles.
Eh bien ! les évêques de France ont condamné certains livres d'histoire qui, par suite, sont particulièrement chers aux maîtres laïques et en ont, en effet, reçu comme une garantie de républicanisme. Outre que renseignement vrai n'est pas dans les livres, mais dans le verbe du maître, et que le maître qui serait l'esclave de tel ou tel livre serait un pauvre maître sans aucune action sur ses élèves, y a-t-il donc tant de différence entre les livres interdits et les autres ? Il n'y a rien qui se ressemble autant que deux livres
LES MANUELS SCOLAIRES lÔ?
d'histoire, et, quand ils différeraient par l'esprit de l'auteur et que les enfants expliqueraient l'histoire universelle à la manière de Bossuet, en seraient-ils de moins bons Français ?
Mais surtout l'histoire, à l'école primaire et même à l'école secondaire, est une série de faits, et non pas de doctrines : l'enfant ne retient que des faits, et des images de faits. Son intelligence, qui est surtout d'imagination, même après la douzième année, n'est pas ouverte aux généralisations abstraites ; les doctrines et les convictions ne se font pas à l'école, mais seulement dans l'âge adulte.
Tout enseignement élémentaire ne peut donc être qu'un enseignement de faits. Or, les faits sont les faits et ne peuvent pas être changés et ne peuvent pas ne pas être dits puisqu'ils sont, et ainsi l'enseignement n'est pas tant dans le livre, ni dans la parole même du maître, que dans la vie. On ne peut enseigner que ce qui est et il faut enseigner ce qui est pour faire comprendre tout ce qui nous entoure ; nous ne sommes plus au temps de la scolastique et des entités métaphysiques. Nous sommes formés, depuis des siècles, même avant toute éducation, par l'esprit d'observation.
C'est pourquoi tous tant que nous sommes, dans notre fonction pédagogique, les faits nous dominent, nous mènent, phénomènes de lois physiques, ou de lois morales et sociales, qui sont le résultat de l'évolution de l'humanité.
On ne remonte pas le courant de l'histoire. Il faut
vivre et raisonner selon son temps et son milieu qui sont nos maîtres à tous et à quoi tout enseignement est obligé de s'adapter. Les interprétations individuelles, arbitraires ou non, passent. Le fait reste. La vie continue.
En vérité, il ne faut pas dramatiser. Il ne faut pas se défier d'aucune instruction ; ce n'est pas l'instruction, quelle qu'elle soit, qui est redoutable; c'est l'ignorance, instrument d'abaissement pour les peuples, de domination pour les ambitieux.
Que si l'on supposait un moment un enseignement uniforrrie, donné par des maîtres uniformément dressés, on n'empêcherait pas la famille, et la vie même, d'exercer sur l'enfant une influence supérieure à celle de n'importe quelle école. Mais il est impossible d'avoir des maîtres semblables, et, s'il peut y avoir à la rigueur un monopole des écoles, il ne peut pas y avoir un monopole de l'enseignement; on ne moulera pas les cerveaux des maîtres dans les mêmes doctrines. Croit-on que l'enseignement de l'histoire, par exemple, soit donné de lamême manière par tous les professeurs des lycées?
Aussi bien serait-ce avoir fort peu de confiance en la liberté et en la vérité que de les défendre par le monopole des établissements scolaires, qui n'est qu'un moyen de force, une sorte de persécution, et en même temps un aveu d'impuissance et d'infériorité : une prison dont les grilles éclateraient bientôt sous l'effort de la pensée individuelle. Les temps sont passés de toute inquisition.