LE LYCÉE FERMÉ AUX PAUVRES
avec raison, les écoles professionnelles de toute nature, à spécialisation agricole, industrielle ou commerciale, pour y recevoir les sujets d'élite des écoles primaires. Du reste, même en ce sens, l'accès aux écoles primaires supérieures demeure un privilège rare : il faut que les parents de l'enfant habitent la ville où est l'école, ou qu'ils obtiennent une bourse, ce qui signifie une faveur, et donc l'humiliation de demander ce qui devrait être un droit.
En tout cas, la poussée primaire s'orientera décidément vers les écoles primaires supérieures, à l'écart des lycées. C'est pourquoi déjà les« primaires supérieurs » — quelle extraordinaire terminologie ! — aspirent directement à l'enseignement supérieur. Le système des « équivalences » entre les titres de l'enseignement secondaire et ceux de l'enseignement primaire, baccalauréats et brevets, est destiné à permettre aux primaires de faire concurrence aux secondaires à l'entrée des hautes études où se forment les classes dirigeantes, au peuple de rivaliser avec la bourgeoisie.
Ainsi l'eoseignement secondaire, public ou privé, devient de plus en plus un enseignement de classe, réservé aux privilégiés de la fortune.
Les graves crises de l'enseignement secondaire actuel ont leur vraie source dans cette situation. Le recrutement en est insuffisant; il va être encore inférieur par la multiplication des écoles primaires supérieures ; insuffisant, non pas en quantité — les statistiques prouvent qu'il est à cet égard de plus en
plus prospère, — mais en qualité, étant en grande partie composé d'élèves qui n'y sont admis que parce que leurs parents sont riches, et non parce qu'ils sont eux-mêmes méritants, ou seulement capables d'en suivre les cours, indifférents au succès dont leur avenir ne dépend pas, aux études nécessaires au succès.
On constate un abaissement considérable du niveau du baccalauréat. Quoi d'étonnant ? La crise du baccalauréat n'est pas seulement dans la question des programmes, elle est aussi dans la qualité des candidats : la complication si rapidement croissante des questions scientifiques, à l'époque actuelle, a amené à grossir les programmes dans le temps où les élèves sont le moins capables d'y suffire ; il y a une disproportion formidable entre le niveau des études et le niveau des élèves : une des misères de l'enseignement secondaire d'aujourd'hui.
L'enseignement supérieur s'en ressent, et s'en ressentira davantage, si l'on n'avise ; car il ne peut compenser la différence par les primaires qui seront toujours insuffisants en nombre et surtout en culture générale.
En dehors de la gravité d'une telle situation au point de vue scolaire, on pourrait craindre qu'elle ne manifestât aussi une sorte de déclin de la valeur intellectuelle de la bourgeoisie — certes les fils ne valent pas les pères, — et qu'ainsi elle ne fût menacée de perdre la supériorité qui lui a assuré jusqu'ici naturellement le pouvoir.