LE LYCEE GRATUIT
Aussi est-il nécessaire, — et beaucoup ont déjà commencé d'y réfléchir — de réaliser à bref délai une réorganisation démocratique de renseignement secondaire ; il ne suffirait pas d'en multiplier les bourses en faveur des fils de fonctionnaires, euxmêmes pour la plupart de petite bourgeoisie; il faudrait instituer résolument le lycée gratuit par concours, c'est-à-dire ouvrir les lycées et les collèges, sinon exclusivement, du moins le plus largement possible, aux meilleurs élèves des écoles primaires de tout ordre.
Il y va de l'intérêt même de la bourgeoisie.
Car ainsi elle absorbera l'élite du peuple, ce qui est sa raison d'être et la seule justification de son autorité; elle restera une classe ouverte, ou plutôt elle évitera le danger de n'être qu'une classe ; selon les leçons du passé et de toute notre évolution sociale, elle entretiendra en elle, par un continuel afflux de sang nouveau, la vigueur et les lumières nécessaires au gouvernement du pays; elle échappera à la tentation de s'enfermer dans des privilèges d'éducation et déplaces; elle demeurera supérieure vraiment, non pas tant par la fortune que par le mérite; elle sera toujours la classe dirigeante, ou pour mieux dire, elle restera l'élite, parce qu'elle sera toujours peuple, parce qu'elle sera le peuple en ce qu'il a de meilleur; elle sauvegardera à ce prix, et elle consacrera définitivement l'unité nationale : non autrement.
Le régiment.
En attendant, elle a fait un plus grand et plus difficile effort d'unité en réunissant toute la jeunesse de France à la caserne. Le régiment est devenu au point de vue de la fusion des classes une force de premier ordre.
Il n'y a pas longtemps qu'il en est ainsi. Sans aller jusqu'à l'ancien régime, où le régiment n'était pas essentiellement différent des galères, où l'on y raccolait par tous les moyens « la lie de la société », pour en former des armées de métier étrangères à la nation, aussi redoutables aux populations de l'intérieur qu'aux ennemis du dehors, bandes de misérables qui d'ailleurs se battaient bien sous les officiers nobles, il suffit de remonter de quelques générations en arrière pour évoquer le temps où le service militaire était une charge réservée aux malheureux.
La Révolution en avait fait un devoir, et un droit, égal pour tous ; elle l'avait anobli, et Napoléon après elle, par la gloire extraordinaire que la France avait gagnée à la défense de ses frontières et à la conquête de l'Europe. L'institution du tirage au sort, par la loi Gouvion-Saint-Cyr de 1818, eut pour conséquence une distinction des classes sociales et un retour aux privilèges du passé, les riches « tombés au sort » ayant la faculté de se faire remplacer, puis exonérer, à prix d'argent; tout un agiotage sur le prix du sang