LE DEVOIR MILITAIRE
qui variait naturellement selon les chances de guerres ou d'expéditions coloniales. D'ailleurs il s'agissait encore d'armées de métier, car le temps de service était si long, six, sept et huit ans, qu'il enlevait souvent au soldat la possibilité de toute autre profession. Au reste, belles armées, glorieuses entre toutes, qui ont fait les brillantes campagnes d'Algérie, de Crimée et d'Italie.
Même après 1870, nous avons encore eu une longue période de privilèges à l'endroit du service militaire. La loi de 1872, en instituant le service do cinq ans pour les uns, d'un an pour les autres, comportait pour les fils de la bourgeoisie le privilège du volontariat d'un an, moyennant i.5oo francs versés à l'État; elle admettait aussi des exemptions totales au titre universitaire ou ecclésiastique.
Encore quelques restes d'inégalité dans la loi de 1889 : elle établit le principe du service universel de trois ans; mais elle institua des dispenses de deux ans pour les universitaires, pour les ecclésiastiques, notamment, et, sous le nom d'ouvriers d'art, pour un grand nombre d'autres cas, où la faveur n'était pas sans jouer un rôle exagéré. La charge ne retombait guère entière que sur les fils de paysans. Rien d'aussi démoralisant que le favoritisme, qui n'est foncièrement qu'une injustice; il produit forcément la colère, la jalousie, la mauvaise volonté de ceux qui n'en peuvent bénéficier. Par là, le service militaire n'apparaît plus comme un devoir et un honneur, mais comme un lourd impôt spécial aux plus
pauvres, rappelant les misères de Fancien régime.
Depuis la loi de 1905, il est enfin égal pour tous, à deux ans, et, quoi qu'il y ait encore un assez grand nombre de jeunes gens embusqués au coin des faveurs, les privilèges ont à peu près disparu. Tous les fils de la bourgeoisie sont à la caserne, comme ceux de la classe ouvrière ou paysanne ; ainsi, ce qui n'a pas lieu à l'école, ils se rencontrent dans le même milieu, dans les mêmes occupations quotidiennes, plaisantes ou non, dans la même préparation au devoir le plus élevé, dans la communion sacrée de la défense nationale.
Les officiers aussi appartiennent à toutes les classes, sauf les réserves que nous avons faites à l'occasion de l'enseignement secondaire; en tout cas, leur recrutement, emprunté à la bourgeoisie au moins autant qu'à la noblesse, est singulièrement plus large que celui qui est pratiqué dans la plupart des armées étrangères, et par la sélection dont notre corps d'officiers est le résultat, il ne se peut pas qu'il n'ait autant de valeur que celui de n'importe quelle autre armée.
Dès lors on ne songe plus à récriminer contre le service militaire, tant il est vrai que ce qui rend les impôts insupportables, ce n'est pas surtout leur lourdeur, mais leur injuste répartition.
Contre les armements récents de l'Allemagne, il y a accord universel (ou presque) sur la nécessité d un effort correspondant, et s'il n'y a pas le même accord sur les meilleures méthodes, il y a unani-
l'égalité au régiment 207
mité sur ce point qu'il faut que les charges nouvelles à impose*r au pays soient égales, ne comportent aucune de ces dispenses qui non seulement sont une diminution de la force nationale, mais énervent le dévouement de ceux qui servent puisqu'ils apparaissent comme obligés sans raison à un plus lourd sacrifice.
Et que l'on ne dise pas que certaines carrières peuvent être compromises par un service prolongé ; pour toutes le sacrifice est comparable : l'étudiant y perd de son entraînement intellectuel, l'ouvrier de son habileté manuelle qui est tout son gagne-pain; tous y perdent pécuniairement, ou leurs parents. Tous y gagnent d'ailleurs à d'autres égards, ne fûtce qu'au point de vue de Fentraînement physique ou de la forte solidarité militaire.
La condition essentielle du service militaire est donc désormais — car on ne reviendra pas de là — qu'il soit une contribution égale au même devoir, au devoir sacré de la défense de la patrie, qui ainsi compris est d'une souveraine noblesse, inspire au cœur de tous les vertus que nous avons louées chez les chevahers du moyen âge, et assure ainsi une sorte de relèvement moral de toute l'armée et de la nation avec elle.
Il est trop tôt sans doute, en moins de dix ans, pour en mesurer l'efficacité mihtaire, et on ne la connaîtra sans doute qu'à l'épreuve de la guerre. Pour l'instant le système du service égal a un grand intérêt pour l'union morale et le rapproche^
ment des classes sociales : elles ne peuvent que se connaître mieux, et la fusion, qui ne s'est faite ni à école ni après l'école, peut se faire au régiment.
Le jeune bourgeois ou le jeune intellectuel y prendra de la considération, de l'estime, de l'amitié, pour tel jeune homme de la classe pauvre, qui, de valeur égale ou supérieure, deviendra son chef, ou, sans cela, lui révélera des qualités intellectuelles ou morales quelquefois remarquables.
Qui sait s'il n'y aura pas là, après le temps nécessaire, le foyer où s'atténueront les haines de classes, les conflits d'intérêts, où se prépareront les équitables solutions des querelles politiques et sociales qui nous divisent encore. Et sans doute cela ne peut qu'augmenter la puissance militaire de l'armée, s'il est vrai — et nul n'y contredira — qu'elle dépende en grande partie de sa valeur morale. Une armée de service égal aura forcément plus d'homogénéité, une harmonie plus intime entre les hommes, entre les hommes et leurs cadres, et par surcroît un niveau intellectuel supérieur : elle aura, avec plus de science et de préparation technique, quelque chose de la vigoureuse cohésion des armées révolutionnaires et impériales.
Le régime politique.
Est-ce pour cela que même aussi les divergences politiques s'atténuent, que royalistes et bonapartistes entrent dans le jeu de la constitution répubh-