LA ROYAUTÉ LIBÉRALE
caine, se rallient de fait, prennent part avec zèle aux élections, même du Président de la République ?
Certes, à en croire les éclats de voix des journaux des partis contraires, on pourrait croire qu'il y a toujours là des oppositions inconciliables, des haines toujours farouches, prêtes, au premier tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois, à ensanglanter la France dans une Saint-Barthélémy de patriotes.
Il ne faut pas prendre les choses au tragique.
Il faut se persuader au contraire qu'il n'y aurait pas de sensibles différences entre ce que nous avons et ce qu'on nous offre. — Il ne faut pas se récrier contre ce dire.
Supposons qu'après une vigoureuse campagne du parti royaliste, sinon par élections normales, mais par quelque coup de force depuis longtemps annoncé, la royauté soit restaurée : elle ne serait pas de droit divin. Entendons-nous : elle serait de droit divin en ce sens que la descendance de Charles X étant éteinte, la légitimité serait représentée maintenant sans conteste par la maison d'Orléans ; mais elle ne serait pas la royauté de Louis XIV ou de Louis XVI.
Qu'on se rappelle la crise de 1878 et les circonstances dans lesquelles le comte de Chambord faillit être appelé au trône sous le nom d'Henri V : tout était prêt; la « fusion » si laborieuse était accomphe; le comte de Paris reconnaissait le comte de Chambord pour le chef unique de la maison ; l'Assem-
Driault, Unité. 14
blée nationale était en majorité royaliste, et il ne s'agissait plus que d'un vote à émettre.
Or, le comte de Chambord ayant eu la loyauté de déclarer d'abord qu'il reviendrait avec le drapeau blanc, avec le drapeau dans les plis duquel avait été enseveli son aïeul mourant en exil, il parut impossible de restaurer la royauté dans ces conditions; et Ton ne procéda même pas au vote : on eut peur de ne réunir qu'un chiffre de voix minime.
Et pourtant l'acte et la conception du comte de Chambord étaient d'une singulière grandeur : il ne voulait pas être « le roi légitime de la Révolution », donner à la Révolu tioti, détestée des siens, la consécration de son adhésion, qui lui eût paru une abdication, bien plutôt qu'un avènement. Il voulait la royauté appuyée sur la renaissance du sentiment religieux, sur la discipline des traditions, seules capables à son avis d'éviter désormais à la France les agitations vaines et épuisantes. Il était vraiment le Roi, et nul roi n'eut jamais plus haute conscience de sa dignité et de son devoir.
Mais cela, c'est le passé, une royauté admirable, mais impossible ; le monde entier est pour longtemps dans une ère de « self-government ». Le suffrage universel est partout, et partout il gagne du terrain; le régime parlementaire est la condition de la plupart des pays européens.
La royauté, en France comme ailleurs, ne pourrait être que constitutionnelle, que « tricolore », comme on disait après la Révolution de Juillet,
l'empire libéral 211
donc plus semblable à celle de Louis-Philippe qu'à celle de Charles X ou de Louis XIV. Le parlementarisme doit même à Louis-Phihppe ses institutions et ses traditions essentielles. Alors sous une royauté rétablie au nom de Louis-Philippe II ou de Philippe Vil, on aurait toujours des partis, des crises ministérielles; on aurait sans doute quelque chose d'assez semblable à ce qui nous occupe aujourd'hui.
La vérité est qu'il faut, bon gré mal gré, se faire aux gouvernements d'opinion, de libre discussion : ce qui ne peut pas aller sans querelles, au moins superficielles.
Faut-il donc préférer un gouvernement fort, capable de faire taire les parlementaires bavards et leurs débats oiseux ? Demander au pays qu'il délègue sa souveraineté toute-puissante à un président à poigne, ou à un empereur ?
Supposons un moment l'empire restauré, avec le prestige du nom de Napoléon, représentatif d'une telle autorité. Il lui faudrait aussi tenir compte de l'état des mœurs et des esprits, de la situation nouvelle des courants poHtiques; il n'y a plus d'empire autoritaire, ni en Allemagne, ni au Japon, ni même en Russie : il faut en prendre son parti; il y a dans les idées établies, dans V opinion, des forces invincibles, et, qu'on le regrette ou non, il faut y régler ses espoirs.
Or, Napoléon revenu de l'île d'Elbe ne crut pas pouvoir reprendre le pur régime autoritaire; il
212 l'unité nationale
accepta FActe additionnel de Benjamin Constant : M Le repos d'un roi constitutionnel peut me convenir, disait-il, il conviendra sûrement à mon fils. » Napoléon III, après huit ans d'empire autoritaire, entra dans la voie des concessions, et, encouragé par le prince Napoléon, d'ailleurs lui-même sincèrement libéral, malgré Cassagnac qui voulait le ramener au décembrisme,il finit par restaurer le régime parlementaire, avec droit d'interpellation, responsabilité ministérielle, gouvernement d'opinion, toutes les institutions introduites en France par la royauté, et généralisées peu à peu à travers l'Europe.
Alors un empire restauré, une royauté restaurée, seraient comme des républiques à présidence héréditaire, Tune de droit divin, l'autre d'institution populaire. Cela vaut-il la peine, pour une étiquette, de changer de gouvernement, de faire les frais d'une ou de plusieurs révolutions ? La tranquillité et la prospérité de la France valent peut-être ce sacrifice. Or, la République a l'avantage d'être plus souple. On la peut concevoir sociale, mais aussi conservatrice, ou seulement radicale, même plébiscitaire, ou quasi-royaliste. On peut la trouver bonne ou mauvaise, selon ce qu'elle contient, et l'on en vient, dans nos débats actuels, à être moins pour ou contre la République que pour ou contre telle République : ce qui manifeste une sorte de ralliement à la forme extérieure de la République.
En fait, les lois constitutionnelles de 1875 sont de