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LE SOCIALISME FRANÇAIS

en présence de la question sociale, de « laisser toute espérance ».

Toute la philosophie sociale française est dominée par un optimisme généreux, — qui est le signe de la bonne sant^ de la race, — par une confiance indéfectible dans les ressources inépuisables du travail et de l'intelligence humaine.

Sans parler de l(i philosophie positiviste d'Auguste Comte, qui, visant le paradis, ou l'âge d'or, dans l'avenir lointain, et non dans le passé, lointain aussi, consacre l'humanité à son propre culte et à son perfectionnement indéfini, il y eut, aux origines de l'évolution de nos idées sociales, les promesses éblouissantes de l'École saint-simonienne.

Laissons les chinaères, la fraternité des peuples par-dessus les frontières, la fraternité des races pardessus les mers, des races occidentales plus intellectuelles et des races orientales plus sentimentales ; laissons la religion du bonheur universel, dont le Père Enfantin fut le grand pontife, et dont les fêtes ne manquèrent pas de paraître scandaleuses aux collets montés du temps de Louis-Philippe.

En somme, la philosophie saint-simonienne se ramène à un grand acte de foi dans la richesse du globe et dans la vertu de l'activité humaine : le globe a des réserves incalculables ; sur la surface de la terre, et dans les profondeurs des mines, il y a des ressources qui, bien exploitées et bien distribuées, doivent suffire à assurer le bonheur de toute l'humanité. — D'autre part, il y a dans l'homme des res-

sources d'intelligence et de volonté, qui sont capables de tirer de ces offres de la nature tout ce qu'elles renferment.

Mais la condition essentielle de ces résultats — là est le génie du Saint-Simonisrae, — c'est de rompre avec l'individualisme stérile, c'est d'associer les hommes, les capitaux, tous les moyens et tous les agents d'exploitation, qui, par leur combinaison et leur effort harmonieux, sont capables de soulever les montagnes, de bouleverser la terre pour lui prendre tous ses trésors.

En fait les Saint-Simoniens dominent tout le mouvement économique du siècle. On les trouve dans les grandes sociétés de crédit, dans les compagnies de chemins de fer, dans la Compagnie du canal de Suez : avant Ferdinand de Lesseps, Enfantin avait étudié surplace le projet de jonction entre la Méditerranée et la mer Rouge. On les trouve auprès de Napoléon III, inspirant sa politique du libre-échang© avec l'Angleterre, sa foi dans les bienfaits du laisserfaire et du laisser-passer, une foi qui, dans notre époque de concurrences nationales et de protectionnisme exaspéré, n'est pourtant pas entièrement perdue, en réserve pour des temps plus heureux : après l'âge de fer où nous sommes, n'y aurait-il pas enfin un âge d'or ?

Mais aussi les Saint-Simoniens n'ont pas résolu le problème de la misère des salariés; ils l'ont plutôt compliqué. Car l'association des capitaux en grandes compagnies industrielles ou commerciales a assuré

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la prépondérance du capitalisme, a créé les formidables puissances d'argent, qui ont eu pour intérêt exclusif d'exploiter le globe, mais non pas daméliorer la condition et les salaires des travailleurs, réduits eux-mêmes à la même avide exploitation.

La philosophie française a fourni d'autres solutions plus généreuses, plus soucieuses de l'homme que de la richesse à extraire.

Fourier, l'excellent Fourier, préconisa la distribution de l'humanité en escouades fraternelles, ou phalanges, appliquant au phalanstère tout l'effort de leurs capitaux et de leurs qualités morales : tous ainsi employés, selon leurs dispositions naturelles, à des besognes uniquement agréables, arrachant ainsi à la nature, par l'énergie incomparable de l'attraction passionnelle, des ressources dont la machine inerte est incapable, et répartissant ensuite les trésors conquis entre toute la communauté universellement heureuse; ce serait tout aussitôt la paix sur la terre entre tous les hommes de bonne volonté et de labeur joyeux, l'âge d'or à portée de la main.

Proudhon, plus près de l'humanité vraie et imparfaite, craignait que toute la vigueur de la volonté humaine ne se fondît dans l'idylle du phalanstère ; il n'aimait point la distribution des hommes en compartiments égaux, semblables à des huîtres attachées côte à côte sur le rocher de la fraternité. Il renouait la tradition révolutionnaire, célébrait les vertus incomparables de l'individualisme, estimant que la lutte pour la vie trempe les caractères ; il préconisait^

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l'association, non pas des capitaux seulement, mais des individus libres et forts, s'aidant mutuellement sans l'intermédiaire d'un gouvernement ou d'une administration supérieure quelconque, se gouvernant eux-mêmes, en dehors de l'État, par la seule vertu de leiir discipline volontaire.

Le mutualisme français en est né ; il a beaucoup grandi depuis, en voie de faire la conciliation entre les traditions corporatives de l'ancien régime et la doctrine révolutionnaire de la liberté individuelle ; il représente la tendance de toutes les traditions françaises vers une organisation sociale où le bien-être ne coûtera rien à la liberté, sera le résultat de l'activité libre, la récompense de l'effort et du mérite. Il y a aujourd'hui en France une nombreuse armée de mutualistes, qui veulent rester des hommes libres.

Mais ce qu'il y avait de chimérique, de nuageux, et d'exagérément optimiste dans ces conceptions généreuses de la philosophie française, fut dissipé comme un nuage par les dures réalités de 1848. Ce fut le commencement de l'âge réaliste, de l'âge de fer, de l'âge de Bismarck, dont les victoires sur la France tiennent en somme à ce qu'il n'eut devant lui qu'un rêveur.

Certes, les temps de l'hégémonie allemande ne resteront pas caractérisés parla bonté. Quant à la question sociale en particulier, l'école allemande n'y sut apporter que la contribution des formules de haine : on peut la ramener à quelques termes vigoureux et brutaux.

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