LE SYNDICALISME
que le Marxisme allemand, s'en distingue essehtiellement par la haine de l'État, par le refus de croire en la « Providence étatiste ». Sa formule n'est pas surtout le bien-être par la justice, mais le bien-être par la liberté.
Dès lors les syndicalistes, revenus aux vigoureuses doctrines de Proudhon, s'eftbrcent d'organiser librement les forces ouvrières, développent les coopératives de consommation en attendant les coopératives de production, ne comptent pas sur l'État autant que sur eux-mêmes et sur la puissance du fédéralisme économique qu'ils réalisent peu à peu, entreprennent de conquérir la propriété industrielle comme les paysans ont conquis la propriété foncière, et, mieux organisés, ils y mettront moins de temps.
« L'individualisme audacieux de la grande Révolution, écrivait-on récemment, l'âme belliqueuse de l'empire napoléonien, revivent dans le syndicalisme révolutionnaire français (i). » Parmi beaucoup de désordre encore et beaucoup de violences inutiles, comme les folles jacqueries qui autrefois décimaient les classes rurales et retardaient leur avènement, les masses ouvrières de France abandonnent désormais quelque chose des principes de la philosophie allemande qui en effet ne peuvent leur convenir, et demandent peu à peu la solution du problème social à la liberté ; elles conquerront leur émancipation, sans qu'il en coûte rien aux libres initiatives, sans
(1) FÉLICIEN Ghallaye, Syndicalisme révolutionnaire et syndicalisme réformiste, p. 93.
la tutelle oppressive d'un État militarisé, non pas à la prussienne, mais à la française.
Et ainsi on retrouve l'espérance de la fusion des intérêts et de la dissolution des haines dans le grand remède des sociétés saines et viriles, la liberté.
Est-ce en effet le souvenir des grandes familles corporatives de l'ancien régime ? Ou celui des rêveries sentimentales de l'école saint-simonienne et de l'école fouriériste ? Ou parce que plus qu'ailleurs le principe de la haine des classes est faux en France, où il n'y a plus de classes fermées, où il n'y a même plus de grande propriété, où la bourgeoisie n'est que la classe laborieuse récompensée de son travail, ouverte incessamment à Teffort des classes inférieures? — Est-il même juste d'employer ici le mot de « classes » ?
Quoi qu'il en soit, nulle part les fossés ne sont moins profonds que chez nous. Capitalistes et ouvriers de la terre ou de l'usine ne sont pas séparés, ne sont pas si éloignés qu'il paraît. Nombre de paysans sont fort à leur aise et arrondissent tranquillement leurs propriétés, garnissent abondamment leurs étables et leurs râtehers ; nombre d'ouvriers deviennent employeurs; on compte que les neuf dixièmes des capitalistes d'aujourd'hui sont d'anciens salariés.
Ainsi les intérêts s'accordent plus souvent qu'ils ne se contredisent. L'intense activité industrielle de notre époque a augmenté dans d'énormes proportions le prix de la main-d'œuvre, et assoupli singulièrement « la loi d'airain » du salaire.
LE MUTUALISME FRANÇAIS 231
Les ouvriers organisés ont pu défendre leurs droits, jadis méconnus. L'État a joué son rôle, non pas de patron en chef, mais d'arbitre entre tous les partis qui ensemble travaillent au bien-être commun.
S'il y a conflit quelquefois, il y a entente le plus souvent. Voici que l'on va vers la participation aux bénéfices, c'est-à-dire au partage des bénéfices entre le capital ou travail amassé, et le travail actuel. Une circulation économique plus harmonieuse s'établit.
Les maladies sociales ne se guérissent pas par les opérations chirurgicales que sont les révolutions, moyens in extremis où le patient quelquefois succombe. Elles se résolvent par une bonne hygiène et par la collaboration organisée de tous les éléments d'activité ; et la santé du corps social est assurée par la répartition normale des produits du travail entre tous les organes de la production, c'est-à-dire entre tous les travailleurs, capitalistes et ouvriers.
Le mutualisme, né en France, vieille tradition dont on retrouverait l'origine dans les anciennes corporations, renouvelée par la Révolution et par la philosophie française du dix-neuvième siècle, et à laquelle revient inconsciemment même le syndicalisme, en faisant la synthèse féconde de l'initiative individuelle et des ressources collectives, est la meilleure garantie, en tout cas la plus française, de la prospérité économique, et par surcroît, de l'unité sociale delà nation.
Quel admirable spectacle, si l'on y voulait regarder sans parti pris et sans passion intéressée, si
l'on faisait effort pour s'élever un peu au-dessus des petits faits quotidiens, que celui de la démocratie française, rurale et ouvrière, en travail d'organisation, que celui de ce grand peuple laborieux et riche, encadré de la plus belle élite et de la plus méritante qui soit au monde, a la recherche d'une discipline de liberté, d'une discipline consentie, fondée sur Tordre social et l'harmonie des intérêts, dans la conscience claire qu'il n'y a pas de plus généreuse patrie sous le ciel, « une fleur de civilisation » aussi, comme le disait jadis M. Alfred Croiset de la démocratie athénienne.
Reprenons ici l'invocation de Renan, dans sa Prière sur V Acropole : « Toi seule es jeune, ôGora; toi seule es pure, ô vierge; toi seule es saine, ô Hygie ; toi seule est forte, ô Victoire. Les cités, tu les gardes, ô Promachos; tu as ce qu'il faut de Mars, ô Area ; la Paix est ton but, ô Pacifique. Législatrice, source des constitutions justes; Démocratie ('A0r)vaç Arijj.o/paTiaçj, toi dont le dogmc fondamental est que tout bien vient du peuple, et que, partout où il n'y a pas dépeuple pour nourrir et inspirer le génie, il n'y a rien, apprends-nous à extraire le diamant des foules impures! »
Les comparaisons sont souvent dfes raisotis. Il n'y a pas une puissance au monde qui ait une force et une perfection d'unité comparable à celle de la Finance.
Ce ne serait sûrement pas l'Autriche-Hongrie : une mosaïque incohérente de toutes les nationalités de l'Europe. Elle pouvait être une grande nation allemande, et elle a essayé maintes fois dans l'histoire de réaliser son unité autour du noyau allemand. Après Marie-Thérèse, la vraie fondatrice de l'Autriche moderne, Joseph II a travaillé de tout son zèle à la constitution de l'État et de la nation autrichienne, et, au lendemain de la crise de 1848, d'autres efforts ont été tentés dans le même sens.
L'Autriche a été déracinée de l'Allemagne depuis Sadow^a, et surtout depuis qu'elle a accepté toutes les conséquences de cette défaite. Elle a consenti à descendre le Danube ; elle a exagéré ses tendances balkaniques : peuplée de Slaves plus qu'à moitié, comment resterait-elle allemande? Et elle ne peut pas être slave : à force d'accentuer son orientation
vers l'Adriatique et la Méditerranée, la voici maintenant en danger de dissociation, et même de dénaturation, par la prépondérance numérique des Slaves.
Il y a déjà quelque temps qu'un de ses hommes d'Etat les plus remarquables, le comte d'iErenthal, déclarait qu'elle était « saturée » de Slaves ; voici qu'elle va dépasser le point de saturation, ce qui peut amener d'incalculables complications.
L'unité allemande est bien récente, et elle n'est fondée que sur la force. Elle avance, sur certains des éléments dont elle s'est composée par violence, de prétendus droits historiques, qui cachent mal la pure application du droit du poing, « Faustrecht », ou, si l'on veut un terme plus moderne, du droit du canon. L'histoire ne peut pas appuyer le droit, étant essentiellement changeante ; elle n'enregistre que des faits, qui sont naturellement contradictoires.
Même ainsi, l'unité allemande est très imparfaite. La Grande-Allemagne de i848, qui devait englober toutes les populations de race allemande, ne s'est réalisée qu'un moment, au Parlement de Francfort, juste le temps nécessaire pour manifester le dualisme inguérissable de l'Allemagne. L'Autriche a beau s'éloigner de son berceau allemand ; Vienne est une capitale allemande; les Habsbourg sont des princes allemands ; la Bohême même est allemande dans la proportion des deux cinquièmes. Les provinces alpestres, Tyrol, Salzbourg, Styrie, sont profondément allemandes.