LE « ROYAUME-UNI
peau de sa garde, l'Empereur exige leur dévouement absolu contre l'ennemi du dehors et contre l'ennemi du dedans. Qu'on cite un autre pays au monde où le chef du gouvernement ait à demander le concours de l'armée contre toute une classe de citoyens.
L'Allemagne prussienne est toute récente ; elle contredit quelques-unes des traditions les plus anciennes et les plus expressives de ce pays ; elle est grande et forte du prestige de ses dernières victoires. Mais qu'est-ce que cinquante ans dans l'histoire des hommes? Que serait-elle après une défaite? Quiconque se sert de Tépée périra par l'épée.
Peut-on parler de l'unité anglaise? Le royaume de Grande-Bretagne et d'Irlande est appelé officiellement « le Royaume-Uni » : il y a de l'ironie dans ce titre. Il y a de grandes différences de langue, de race et de religion entre l'Irlande et l'Angleterre, et, si la question religieuse n'y soulève plus d'agitation depuis que les catholiques ont été émancipés et remis en possession des biens de leur Eglise, il y a toujours cette différence profonde de mentalité qui résulte de la différence du catholicisme avec le protestantisme. On note une tendance à l'union de l'Église anglicane avec l'Église romaine; mais ce n'est pas encore fait, et le « papisme » excita trop longtemps les haines nationales pour qu'il n'en reste pas quelque chose à jamais.
Il y a d'ailleurs la question agraii'e qui met aux
prisesles landlords anglais et les tenanciers irlandais; une crise qui s'apaise, par la lente transformation de la propriété foncière en Irlande ; mais dira-t-on que les violentes querelles d'hier soient tout à fait oubliées?
Et ce n'est pas Tautonomie de l'Irlande qui consolidera l'unité nationale du « Royaume-Uni » ; elle accentuera naturellement les oppositions entre les deux îles voisines ; Chamberlain le proclamait il y a trente ans quand il refusait de suivre Gladstone dans la politique du Home Rule : la sécurité même de l'Angleterre est compromise par la création d'une Irlande autonome, qui ne peut pas avoir oublié, qui n'oubliera peut-être jamais les longs siècles de dure persécution qu'elle a subis. Sans aller jusqu'à croire que l'Irlande autonome cherche jamais à s'accorder avec quelque puissance ennemie de l'Angleterre — elle risquerait d'y perdre cette liberté nouvelle chèrement reconquise, — on doit bien admettre pourtant que l'Angleterre ne peut pas avoir de ce chef une parfaite unité.
Elle est loin aussi d'avoir une réelle unité sociale. L'unité politique s'achève peu à peu dans le suffrage universel, bien que l'aristocratie des propriétaires fonciers, des riches armateurs, des puissants lords du coton, du fer ou de la houille, exerce dans les Chambres, et non pas seulement dans la Chambre des lords, une suprématie incontestée. L'Angleterre n'a pas connu les profonds bouleversements de notre Révolution de 1789 ; ellereste divisée en deux classes,