LES RACES DE RUSSIE
entre lesquelles les différences de fortune sont extrêmement accentuées ; il y a dans ce pays quelques grands propriétaires, et, en face d'eux, une multitude de familles qui vivent dans la plus pitoyable misère, quelques riches industriels, et, tout à côté, des quartiers ouvriers d'une condition sordide. On ne conçoit pas qu'une fusion réelle puisse être prochaine entre des classes sociales aussi dissemblables. Nous ne parlons pas des mœurs et des habitudes d'esprit qui soulignent ces contrastes.
La terre russe a été rassemblée il y a longtemps déjà autour de Moscou par les Ivans ; mais l'Empire russe n'a pas d'unité nationale, ni d'unité sociale.
Car il n'y a pas que des Russes en Russie. Il y a des Finnois en Finlande, en Esthonie, en Livonie ; et les tsars ont reconnu à ceux de Finlande une autonomie qu'ils s'efforcent aujourd'hui de supprimer. Il y a d'autres populations d'origine asiatique : les Tartares ont été longtemps les maîtres des steppes ; ils sont nombreux dans la région du Volga et de rOural, même du côté de la mer d'Azov jusqu'en Crimée. Les Caucasiens représentent dans la race blanche une famille qui ne se rattache que d'assez loin aux Slaves et qui montre peu d'affinités avec eux.
Les Polonais sont bien des Slaves. Mais il est inutile de dire qu'ils s'entendent mal avec leurs maîtres, qu'ils n'ont pas oublié les démembrements d'autrefois et la terrible répression des révoltes de i83i et de i863.
Il faudra du temps pour fondre toutes ces différences et toutes ces hostilités.
Comment un pays si jeune aurait-il pu achever son unité politique ? 11 y a tout à faire à cet égard.
Il n'y a guère que cinquante ans que les serfs ont été émancipés. Outre qu'ils n'ont pas encore pu conquérir une grande aisance, ni surtout une culture intellectuelle bien remarquable, ils n'ont pas été enrichis dès Torigine par la distribution des terres qui leur fut faite lors de leur libération ; on ne leur abandonna, à des titres divers, qu'une petite partie de la terre qu'ils cultivaient au temps du servage pour le compte de la couronne ou des nobles ou des couvents. La population a presque doublé depuis cinquante ans et les lots des terres paysannes n'ont pas doublé ; la misère des campagnes est grande, de temps en temps aggravée par de meurtrières famines, par des épidémies qui rappellent la condition où vivaient les peuples de l'Occident au milieu du ^oyen âge. Peut-on concevoir quelque ressemblance entre les boyards et les moujiks ? Quand ces deux extrêmes de la population russe seront-ils rapprochés, non pas seulement par la condition économique, mais par l'instruction, par la valeur morale, par la dignité ? Il y a à peu près autant de différence entre les uns et les autres qu'entre les seigneurs féodaux et les serfs de France au temps de Hugues Capet : une éducation en retard de dix siècles.
Cependant l'Empire russe a une grande puissance ethnique; il compte iGo millions d'habitants, tant en
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Asie qu'en Europe; la plupart sont des Russes, ou du moins des Slaves. Les Polonais ne sont séparés des Russes que par la religion et par des souvenirs historiques encore vivaces; il est possible que ces souvenirs s'effacent à mesure que les Polonais et les Russes sentiront mieux la solidarité qui doit les unir contre l'ennemi commun, le germanisme. Il y a dans la race russe une famille particulièrement remarquable, celle des Petits-Russes de la vallée du Don, autour de Kiev. Ils sont d'une très grande vigueur ; ce sont d'admirables colons : ce sont eux qui ont défriché les steppes de la Terre-Noire depuis un siècle et qui en ont fait un des greniers du monde. Mais encore ce sont eux qui colonisent l'Asie ; le long du Transcaspien et du Transsibérien, ils sont les tenaces pionniers de l'établissement russe, et, d'un bout à l'autre de l'Empire, de la mer Baltique à la mer du Japon, ils sont en train de lui donner une unité très forte, en même temps qu'ils apportent à sa prospérité matérielle une contribution de premier ordre.
Et puis enfin on est frappé de l'étroitesse et de la constance des liens qui unissent la Russie avec les autres Slaves, avec ceux de l'Autriche-Hongrie et surtout avec ceux des Balkans : la Serbie, la Bulgarie, le Monténégro apparaissent comme des frères qui n'avancent dans la vie que sous la tutelle et avec l'appui du grand frère de Russie ; il encourage leurs entreprises même téméraires, les gronde un peu, les défend beaucoup ; et ils forment autour de lui comme
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une grande famille politique qui semble très unie. Par ces sympathies très agissantes, les 120 millions de Slaves presque tous orthodoxes, qui dominent TEurope orientale et s'avancent profondément dans l'Europe centrale, constituent un bloc, encore informe, mais qui va sans doute jouer dans l'histoire générale un rôle considérable.
L'unité italienne est encore bien récente, et il ne serait pas difficile d'y noter des variétés ou des rivalités même, entre le Nord et le Midi, le Piémont et la Toscane, ou la Vénétie, ou la Sicile. LTtalie, au moment de sa fondation, manifesta des tendances fédéralistes ; il fallut tout le génie et la volonté de Cavour, aidé de la vigoureuse poussée du sentiment national depuis longtemps comprimé, pour renverser toutes les barrières. L'occupation de Rome, en donnant au jeune royaume une capitale incomparable, a fait taire définitivement toutes les prétentions séparatistes.
Mais il faut tenir compte de l'opposition du pape : le Saint-Siège s'en tient à son Non possumus ; il ne veut rien admettre des événements qui lui ont pris toutes les anciennes terres de l'Église ; il n'a pas accepté la loi des garanties ; il ne permet pas aux Italiens fervents dans la foi catholique de prendre part aux élections générales qui ont pour objet de constituer le Parlement itahen, puisqu'il ne connaît pas l'Italie nouvelle.
L'unité demeure ainsi imparfaite et le gouverne