L UNITE SOUS NAPOLEON
siècle. Mais quelle que fût sa forme, il était un hommage à l'unité religieuse de la France : ainsi Robespierre, en mettant à la Pentecôte de 1794 la fête de l'Être suprême, avait espéré y rallier tous les catholiques.
Enfin et surtout Bonaparte réalisa dans le Code civil l'unité sociale annoncée par la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen : ce fut la consécration de la nuit du 4 août, la fin de la distinction des classes, le triomphe de l'égalité, de la sacro sainte égalité, devenue dès lors pour les Français comme un article de foi, une sorte de foi mystique qui n'admet plus guère d'hérésie. En tout cas, rien ne pouvait contribuer davantage à l'unité nationale.
Il y eut des réfractaires, Chateaubriand, Mme de Staël, Benjamin Constant. Ce ne furent en somme que des exceptions individuelles, si géniales qu'elles aient été. La France en ses masses populaires adopta son grand homme, l'acclama, le porta à l'Empire, se fia à son génie, le suivit à la conquête de l'Europe; elle l'eût suivi à la conquête du monde.
Cette unité française, née de la tourmente révolutionnaire, représentée par un homme d'une autorité et d'une puissance extraordinaires, eut pour conséquence naturelle une force d'expansion longtemps irrésistible et produisit une période de propagande universelle.
La France impériale eut un éclat inouï et une incomparable prospérité. L'industrie française prit un développement considérable, surtout grâce au
blocus continental qui écarta pendant plusieurs années la concurrence des marchandises anglaises. Des canaux fuient partout entrepris; le port d'Anvers, ruiné depuis le seizième siècle, reprit l'activité qui devait en faire de nos jours le premier port du monde; même les foires allemandes, de Francfort et de Leipzig, furent aussi fréquentées que jamais. De grandes routes, des routes à la romaine, vers le Simplon, vers Mayence et Wesel, préparèrent aux troupes françaises la traversée de toute l'Europe.
Nous avons gardé les monuments témoins de cette magnificence. Il faut en connaître tout le sens historique. L'Arc de Triomphe, la colonne Vendôme, le Temple de la Gloire, devenu l'église de la Madeleine, sont d'inspiration romaine; ils rattachent la France moderne à ses origines les plus lointaines, à celles qui lui ont donné ses caractères propres ; ils sont des symboles d'ordre classique; ils donnent une impression de majestueuse unité, de sobriété et d'harmonie. C'est la marque de Paris et de l'esprit français lui-même.
Il y a aussi une marque romaine, classique en vérité, dans la conquête impériale. Elle donna aux armées de l'Empire et à leur chef, « le plus grand soldat de l'histoire », une gloire immense, et elle parut longtemps avoir une puissance illimitée parla vigueur du sentiment révolutionnaire dont elle était l'instrument.
L'Europe fut conquise jusqu'aux confins de rOrient: conquête qui put paraître et qui paraît
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encore à quelques-uns le fait d'une ambition insatiable, mais qui, si elle n'était que cela, n'aurait pas en de suites, qui en a eu au contraire d'incalculables, et de pure inspiration française.
Car sur les ruines du Saint-Empire, qui ne survécut pas au désastre d'Austerlitz, naquit l'Europe nouvelle, l'Europe des nationalités. Sa loi, issue des doctrines de la Révolution française, est que les nations sont souveraines, s'appartiennent à ellesmêmes, ne peuvent pas être conquises ou transmises en héritage comme des troupeaux. L'ancien régime avait été le régime des guerres dynastiques, des guerres de succession. Le régime nouveau, né de la conquête révolutionnaire et impériale, est le régime des guerres nationales, à commencer par la guerre d'Espagne en 1808 ou la guerre de Russie en 1812, ou la guerre d'Allemagne en i8i3, guerres de libération, guerre d'indépendance, et tout le siècle suivant a été rempli, jusqu'à notre temps même, par le gigantesque effort des nationalités qui veulent être et grandir.
D'ailleurs les soldats de la Grande Armée bouleversaient en même temps, sans s'en douter, les conditions de la société; l'Empereur imposait son Code à tous les pays d'obéissance française, à l'Italie, à l'Allemagne, à la Pologne; il portait partout, même au delà des frontières, par l'invincible contagion des idées nouvelles, la loi de l'égalité, d'où sont nées, à travers le monde entier, toutes les agitations politiques et sociales de l'époque où nous vivons.
li ne faut sans doute pas chercher plus près de nous d'autres expressions de l'unité française, parmi les divisions qui sont plus apparentes, étant plus bruyantes de nature. Il faut en effet du recul pour en juger sainement et se dégager soi-même et le lecteur de Tesprit de parti. Le but de ces réflexions étant de retrouver les sources profondes de notre unité nationale, peut-être affirmerait-on, d'après les faits divers de la vie quotidienne, qu'elles sont si profondes qu'on les peut croire taries. Erreur assurément; car, à la première occasion, on les voit monter, gonfler, déborder et engloutir toutes les petites barrières de la surface.
En fait le dix-neuvième siècle fut plein de la querelle des partis en quête du pouvoir, semble-t-il tout simplement, instruments parfois inconscients d'expériences politiques et sociales dont les résultats ne sont jamais entièrement perdus.
Nos expériences politiques ont pris généralement une forme révolutionnaire, à cause du caractère absolu des principes qui s'opposent. Nous nous mettons volontiers en campagne depuis plus de cent ans pour trouver un système politique idéal comme si un tel système existait, ou avait existé, ou pouvait exister parmi les hommes, comme si le système idéal, ou seulement le système le plus convenable, ne variait pas avec les circonstances de temps et de pays.