LA QUESTION OUVRIERE
dans les Chambres, se détachèrent du régime de Juillet, mirent leurs espérances dans la République.
Mais les formes politiques les plus diverses peuvent être également étrangères à la question sociale. Le Père Enfantin disait à propos de la Révolution de i83o : « Le peuple en aura-t-il une pomme de terre de plus? » Après la Révolution de 1848, la seconde République fut aussi « bourgeoise » que la monarchie orléaniste. Elle se prêta un moment à l'expérience des ateliers nationaux; elle admit en théorie le droit au travail. Puis elle connut les dangers de toutes ces formules; elle agita devant les paysans le spectre rouge, la terreur des « partageux ». Elle ferma les ateliers nationaux, elle écrasa les ouvriers dans les sanglantes journées de Juin. Elle leur retira le droit de vote.
Les ouvriers donnèrent leur confiance à Louis- Napoléon ; il avait écrit l'Extinction du paupérisme ; il leur rendit le suffrage universel, et quand il fut empereur il leur donna du travail; il les employa à la construction des chemins de fer et à la transformation de Paris.
Nous avons eu une pire crise sociale en 1871. La Commune, dans le grand désordre né de la défaite, tenta de satisfaire à quelques-unes des revendications socialistes. Thiers, qui dans toute sa carrière n'a pas tant changé qu'il peut paraître, y continua la politique de la monarchie de Juillet et de la seconde République. La Commune de Paris fut vaincue, et les rebelles durement traités. Aussi en est-il résulté
32 LES PARTIS DANS l'hISTOIRE
de violentes haines de classes : l'amnistie de 1879 n'a valu que pour les individus ; les idées demeurent opposées.
Il paraît que les journaux sont les organes de l'opinion. Un étranger qui lirait tous nos journaux aurait une idée de la variété de nos opinions, aurait de la peine à en déduire une moyenne. 11 n'y a pas d'opinion moyenne, pour ainsi dire; il est vrai qu'il y a mieux : les sentiments nationaux communs que nous aurons à définir.
En attendant, il est bien sûr qu'il y a des querelles entre les Français; il faut même prévoir qu'elles dureront; il y en a notamment entre les riches et les pauvres, et il y en aura encore pendant longtemps. Il faudra sans doute aussi quelques générations pour réaliser la justice intégrale entre les hommes, pour les récompenser selon le travail accompli, ou selon le mérite ; ou même seulement pour les décider tous à travailler et à vivre en dignité et conscience.
La révolution sociale elle-même y suffira-t-elle ? Le peuple en aura-t-il une pomme de terre de plus, ou de moins? Cependant les intérêts sont inquiets, les convoitises de plus en plus excitées, les classes en bataille.
A s'en tenir à ces apparences, ou, si l'on préfère, si ce sont de dures réalités, à ces phénomènes de la vie quotidienne ou de la vie des dernières générations, en un mot à ces « contingences », nous donnons le spectacle d'une discorde quasi-universelle, qui d'ailleurs ne nous est pas particulière.