‹ L'unité françaiseChapitre 30 sur 178 · L HISTOIRE EN BATAILLE · texte numérisé non relu

L HISTOIRE EN BATAILLE

qu'on s attarde plus, à l'histoire sombre, pittoresque et dramatique de nos luttes.

Il est rare que l'on ne fasse pas l'histoire contre quelqu'un ou quelque chose. Il n'est pas étonnant que nous ayons aujourd'hui une question des manuels scolaires; ils sont tous, ou presque, d'un côté ou de l'autre de la barricade, tout en racontant d'ailleurs à peu près les mêmes choses, sinon de la même façon.

SuiA^ons un livre classique d'histoire. Depuis les origines de la France, après les temps de l'invasion barbare, — en dehors des guerres extérieures qui y doivent tenir grande place, étant les épisodes essentiels de la naissance et de la grandeur de la patrie, — nous y trouvons l'émancipation des Communes contre les nobles et les évèques, l'assassinat du méchant Gaudry, l'évêque de Laon ; un peu plus loin, Philippe le Bel contre le pape, le soufflet d'Anagni, encore une de ces images qui demeurent définitivement gravées dans l'intelligence des enfants; puis les Jacques contre les nobles, les horribles scènes de 1356-1357; les bourgeois d'Etienne Marcel contre le dauphin Charles et la royauté; les Maillotins, les Tuchins, lesCabochiens, les Armagnacs et les Bourguignons. — C'est l'histoire-guerres civiles ; l'histoire-guerres valait mieux. — Mais poursuivons; voici les temps modernes : les protestants contre les catholiques : un siècle de guerres de rehgion, on s'y étend complaisamment, on leur donne des numéros d'ordre, jusqu'à huit, neuf, dix; — puis les nobles et

le Parlement contre la royauté, c'est-à-dire les Frondes ; les philosophes contre le despotisme ; les classes inférieures contre les privilégiés ; la Révolution contre la monarchie absolue, puis contre la monarchie restaurée ou contre la royauté orléaniste; les républicains contre l'Empire : une collection complète de révolutions et de catastrophes.

L'histoire est toujours sur un volcan.

Pourtant il arrive que les révolutions fassent plus de bruit que de besogne; en tout cas elles ne sont pas toute l'histoire, elles sont les accidents de l'histoire.

Ainsi il y a eu et il y a sur le globe des éruptions volcaniques; elles ont peu contribué, ou elles contribuent peu, à la répartition et à la constitution des mers et des continents. C'est par de lentes et pacifiques sédimentations que se sont établis les bassins fertiles où se concentrent les populations, où rayonnent à travers les âges les grands foyers de la civilisation.

Nous voudrions essayer de retrouver ces lentes traditions où est la véritable histoire de la France, réduire les éruptions politiques à leur juste place qui n'est pas grande, déterminer l'incessante sédimentation des générations et des régimes successifs, les longs siècles d'insensible et continu progrès où s'acheva dans les épreuves, dans le patient labeur des classes et des individus, l'unité politique, sociale et morale du pays.

Car si la vie de la France n'est pas toute dans

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l'histoire de ses rois, de ses empereurs ou de ses ministères, ni dans la série des guerres où s'est constitué le cadre historique de notre histoire nationale, c'est-à-dire dans l'histoire-batailles, — que l'on a condamnée avec exagération, et non sans quelque arrière-pensée, — elle n'est pas davantage dans les changements de costumes, ni même dans la suite des écoles d'art, ni dans la série des révolutions sociales, religieuses ou politiques qui de temps en temps bouleversent ou paraissent bouleverser tout. Elle est dans l'effort des générations qui ont travaillé, par la paix, seule féconde, sur la glèbe, dans les églises, dans les conseils du gouvernement, dans les armées, toutes avec le même zèle, avec la conscience grandissante du devoir patriotique, à la fondation de l'unité nationale.

C'est une besogne particulièrement nécessaire aujourd'hui que de reprendre à travers les siècles les liens de cette collaboration et de cette solidarité entre tous les Français. Besogne pénible aussi et ingrate, moins pittoresque que de retracer les dramatiques et sanglantes scènes de nos querelles ou de nos guerres intestines : on dit que les peuples heureux n'ont pas d'histoire, de même les moments heureux de la vie des peuples. L'infirmité de Dante est pour effrayer : ayant décrit VEnfer, il fut moins heureux à imaginer le Purgatoire et le Paradis.

Serions-nous réduits à n'écrire jamais que l'enfer de notre histoire ? — Mais non : il ne s'agit pas ici d'une œuvre d'imagination ; il s'agit d'apporter une

contribution à la recherche de la vérité historique ; notre bonne foi nous servira d'excuse, s'il en est besoin ; notre profonde passion d'union nous vaudra plus que de l'indulgence.

Nous entreprenons donc, comme par un devoir de conscience, de reconstituer la collaboration historique, vingt fois séculaire, de tous les Français, petits et grands, pauvres et riches, modestes et glorieux, à la formation de notre grande patrie ; de démontrer qu'elle est l'œuvre, tout ensemble, de l'Église et des nobles, des bourgeois et des paysans, des rois et de la Révolution, que c'est dans cette œuvre unanime, et non dans les déchirements d'un moment, qu'est la vie même de la nation, d'une admirable et émouvante harmonie, d'une ancienne et indestructible unité : la plus forte nationalité qui soit au monde.

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