LA PETITE PATRIE
Avec le maître du lieu, connu, rencontré chaque jour, aimé ou redouté, les relations étaient personnelles, parfois familières, comme familiales; liens de protection ou de sujétion directe, avec le caractère intime qui résulte de la participation incessante aux mêmes intérêts, aux mêmes soucis et aux mêmes joies.
C'était la cellule élémentaire de la petite patrie, organisée autour du seigneur, comme plus tard la grande patrie s'organisa autour du roi, et maintenant autour de l'État. Le grand groupement de la patrie s'est fait, à travers les temps et les épreuves, de l'association politique et morale de toutes ces petites cellules. Il est sans doute plus large, mais il a aussi quelque chose de plus abstrait, de moins directement senti. Toute la tradition française tient dans les efforts qui ont été faits pour achever la grande patrie selon l'image émouvante des petites.
Gomment cette petite société intime se serait-elle groupée autrement qu'autour du seigneur suzerain ? Toute la vie était rurale^ dépendait de lui, reposait sur lui, sur sa valeur, sur sa bonté, sur sa volonté.
Lorsque les Normands ou les Sarrasins, partis de Noirmoutiers ou de la montagne des Maures, remontaient la Loire ou le Rhône en ravageant tout sur les deux rives, les populations apeurées se mettaient à l'abri dans la cour du château, d'où elles voyaient flamber leurs misérables chaumières, et, retournant aux champs ensuite, elles appuyaient avec confiance et reconnaissance toute leur pauvre
fortune au château qui était en vérité leur forteresse. Plus tard, pendant deux siècles de guerres privées, ce furent là les scènes quasi-quotidiennes de la vie des campagnes : les paysans prirent habitude de cette protection du seigneur; ils en ont gardé le pli jusqu'à nos jours.
Il n'y avait donc de vie, d'organisme politique et économique qu'autour du château. Tous services ou offices généraux étaient aux mains du seigneur; il disposait de la force armée, levant l'ost dont il était le seul chef; il rendait la justice, il avait potence et prison; il percevait toutes redevances. Il était l'État, l'État visible, secourable ou non. Il lui arrivait certes d'être dur, méchant même; il arrive aussi aux États modernes d'être exigeants et lourds aux populations.
Les États d'aujourd'hui, avec toutes les charges qu'ils représentent, sont nécessaires à la défense et au développement de nos sociétés organisées, et chacun le comprend. Il en était tout à fait de même pour le petit État féodal où régnait le seigneur. II entretenait les chemins : — Par la corvée, l'impitoyable corvée ! dira-t-on. — Assurément; mais comment eût-il fait autrement ? Aujourd'hui nous avons encore des prestations, en nature ou en argent. — Il jetait des ponts sur les rivières et faisait payer péage aux passants. — Bien entendu; il fallait des ressources pour l'entretien : dernièrement une petite ville des bords de la Loire fit jeter un pont sur le fleuve; elle y perçut péage jusqu'à ce qu'elle en eût