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LE RÔLE HISTORIQUE DE LA NOBLESSE

Et puis il s'est trouvé de puissants seigneurs qui ont commencé de grouper ces éléments primitifs et essentiels de la grande France.

Il y eut autour des comtes de Toulouse, les Raymond, en leur brillante capitale, avant la guerre des Albigeois, une admirable renaissance intellectuelle et artistique, des jeux floraux, des cours d'amour, des études de médecine et de poésie, et le Midi aquitain cultive précieusement le souvenir de ces temps qui furent illuminés de prospérité.

Les comtes de Champagne, un moment rois de Navarre, eurent à Troyes des marchés et des foires fréquentés, et la cour des Thibaut fut magnifique, protectrice même des premiers rois capétiens.

Et la maison d'Anjou qui alla régner sur l'Angleterre? Et les ducs de Bourgogne, en leurs riches palais de Dijon, rivaux longtemps redoutables des rois de France, rois eux-mêmes en vérité? Et la Bretagne autour de ses ducs à la couronne fermée ? Et la Flandre si laborieuse et si prospère sous le gouvernement éclairé de ses comtes?

Il y eut une vie intense dans ces petits États qu'étaient les provinces, non encore absorbées par Paris. Dans nos efforts actuels de décentralisation — le mot est bien mauvais, et si abstrait ! — nous retournons à ces vivants et pénétrants souvenirs : il s'y rencontrerait une sorte de nostalgie de la vie féodale, le souci inconscient de reprendre toutes nos racines régionales, de rallumer tous les foyers épars où nos ancêtres firent la France, patients ouvriers de la

grande œuvre d'histoire que nous avons à continuer.

Cette noblesse garda à travers les siècles le goût des aventures belliqueuses. Elle dépensa longtemps sa force en guerres privées : terrible époque assurément que ce moyen âge où la guerre était le fait quotidien, où seigneurs contre seigneurs, ou contre le roi, ravageaient la France en expéditions désastreuses, maisons et chaumières brûlées, quelquefois même les châteaux de pierre.

Mais la guerre n'a pas encore aujourd'hui disparu de l'histoire des hommes, et les raisons pour lesquelles elle se faisait alors étaient les mêmes qui nous tiennent en armements de plus en plus formidables. On y était même moins exclusivement occupé de préparatifs de guerre, et de préparatifs moins coûteux. On n'avait pas inventé le régime de la paix armée. Qui donc imposera à nos gouvernements contemporains la trêve ou la paix de Dieu?

On se faisait la guerre pour des frontières, lesquelles englobaient des pays plus ou moins riches et excitaient des convoitises ; pour des marchés, pour des intérêts économiques. On se faisait la guerre par sentiment de l'honneur : cela non plus n'a pas disparu de nos mœurs. Nous avons seulement élargi le domaine de nos guerres : les intérêts en présence embrassent des nations entières, ou le monde même; mais, dans un cercle moins restreint, ce sont les

l'épopée féodale 6»

mêmes relations, les mêmes ambitions. Car l'humanité depuis dix siècles n'a pas tant changé qu'on le pourrait croire.

Il y a telles expéditions des ducs d'Aquitaine^ ou des comtes de Blois ou de Champagne, qui révèlent sur un plus petit théâtre des qualités guerrières^ d'audace et de sang-froid, et des combinaisons stratégiques qui sont de même nature que celles de nos généraux modernes : l'instrument s'est transformé, non les vertus de son emploi.

Il y a des négociations diplomatiques, des tractations d'alhances, des ligues et contre-ligues, qui sont comme une école de diplomatie, où les rivaux de nos rois, où nos rois ensuite ont fait l'apprentissage de la politique.

On loue beaucoup les qualités de finesse et de ruse et la vigueur déliée des condottieri ou des diplomates italiens du quinzième et du seizième siècle. Il y avait de cela dans les batailles et dans les négociations de nos grands seigneurs d'autrefois. Il leur a manqué d'être racontés par un Machiavel ou un Guichardin; il leur a manqué surtout de vivre dans une époque plus cultivée. Mais la légende d'ailleurs y a pourvu, et les guerriers du cycle de Chartemagne ou de celui de la Table Ronde, sont en somme les grands ancêtres de notre histoire nationale : l'épopée image vraie de l'histoire ; l'histoire souvent aussi héroïque que l'épopée.

Car il ne faut pas tant les séparer : c'est toute une .épopée que l'histoire des expéditions de la noblesse

>6é FORMATION DE LA NATION

française au moyen âge. Un trouvère chantait la Chanson de Roland au premier rang des guerriers de Guillaume le Conquérant à la bataille de Hastings; on peut suivre toute cette conquête de l'Angleterre sur la tapisserie de Bayeux, si naïve et si glorieuse, Tarmement des bateaux, le transport des armes et des provisions, la navigation, le débarquement, lattaque du camp des Saxons, le stratagème pour les attirer en bas de la colline, la bataille suprême, la mort d'Harold, la recherche de son corps qui ne put être retrouvé que par la belle Edith au cou de cygne.

Il n'y eut plus jamais d'autre descente en Angleterre. L'Angleterre fut alors française pendant des siècles et adopta le parler français; quand il se perdit avec Edouard III, l'Angleterre perdit la France et s'enferma dans son île.

Les seigneurs normands portèrent encore bien plus loin leurs exploits. Ils fondèrent une dynastie à Naples : attaqués par le pape, ils le prirent, s'agenouillèrent devant lui, lui rendirent hommage pour leur nouveau royaume, à condition qu'il leur en laisserait la couronne : ils consentirent même à lui adresser chaque année le tribut d'une haquenée. Il y eut des Angevins sur le trône de Hongrie; il y eut de fort bonne heure des Dieppois au delà de l'Atlantique, dans le Vinland, sur les rives du Saint-Laurent, lointaine avant-garde des établissements français du Canada et de Terre-Neuve.

Mais la grande épopée du moyen âge français, c'est la Croisade; non pas celle des pauvres gens, si mala-

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