LE SENTIMENT DE L HONNEUR
que celles des chevaliers ennemis et qu'il se fût estimé déshonoré à employer des armes plus meurtrières que les leurs : nos contemporains n'ont plus de ces scrupules. François P"" lâche un sanglier furieux dans la cour du château d'Amboise pour effrayer les dames et faire admirer sa valeur. On sait la colère de ces nobles à propos du coup de Jarnac, parce qu'il n'était pas conforme aux règles de la pure courtoisie.
Quoi de plus élégant, de plus expressif de la vie française, que ces fêtes des tournois, devant la tribune des dames, parmi un grand concours de population, le vainqueur célébré pour sa force et son adresse, aussi pour sa grâce et sa loyauté ? C'est le grand charme de cette période de notre histoire.
Cette conception très fine de l'honneur personnel s'est continuée dans la coutume des duels; elle dégénéra un moment, au commencement du dix-septième siècle, en des exagérations brutales ; il se trouva des bretteurs de profession pour la transformer en un véritable banditisme.
Mais elle aide aussi à définir certains côtés très originaux du tempérament français, la répugnance pour tout mensonge, pour toute félonie, pour toute accusation louche ou anonyme, la franchise, la courtoisie et la droiture des rapports sociaux, qualités qui certes peuvent varier selon les personnes, mais sont également appréciées de toutes les classes de la population. Quoi de plus sympathique que le regard droit, la poignée de main cordiale et ferme de nos ouvriers et de nos soldats ?
Et d'autre part ce respect exigé de chacun pour soi-même va avec le respect de chacun pour les autres, la loyauté des rapports d'homme à homme, le scrupule à toucher, fût-ce d'une allusion, à la réputation d'autrui, la conception de la valeur immense, incalculable, d'un honneur d'homme, abstraction faite de sa force, ou de son influence, ou de sa valeur intellectuelle, le sentiment, en un mot, de la dignité humaine.
Il est devenu, par extension, un sentiment extrêmement délicat de l'honneur de la France, que toute la nation éprouve avec une sensibiUté extraordinaire, dont les autres demeurent souvent surpris, ne comprenant pas.
Ces traits de la race sont le fruit naturel de la longue éducation qu'elle a reçue de la noblesse : combien de points par où toutes les classes d'une nation sont solidaires sans s'en douter ! Nous avons fondé l'égalité, détruit les privilèges du sang ; et pourtant nous sommes les héritiers des nobles d'autrefois, et nous en sentons tout l'honneur, et nous ne voudrions pas renier les vertus que nous leur devons.
Ce vif et jaloux sentiment de l'honneur rendit la noblesse assez indocile : de même race que le roi — « Qui t'a fait comte? disait Hugues Capet à Adalbert de Périgord. — Qui t'a fait roi ? répondit l'autre » — elle prétendit longtemps traiter avec lui d'égale à égal ; ayant jadis gouverné pour son propre compte^