LA NOBLESSE ET LES IDEES PHILOSOPHIQUES
cette injustice fondamentale et de l'impossibilité de la perpétuer dans le pays de la « raison », car elle prit une grande part au travail de la pensée au dixhuitième siècle.
Les nobles ne consentirent plus sans réserve à la domesticité de la cour, à mesure qu'elle perdait la dignité souveraine qui l'avait distinguée sous Louis XÎV. Les petits appartements ne laissaient d'ailleurs pas place à un aussi majestueux cérémonial. Et puis au temps des maîtresses, et surtout de Mme du Barry, on eut tout de même de la répugnance à servir. Contre la dernière favorite de Louis XVjil y eut une fronde des salons; le salon de la duchesse de Choiseul et celui de la duchesse de Grammont lui firent une guerre ouverte et redoutable. Choiseul y perdit le pouvoir et y gagna une extraordinaire popularité. Ce fut une sorte de fronde des mœurs : elle ne fut pas très vigoureuse assurément; l'époque ne le comportait pas, étant en somme de moralité peu exigeante.
Cependant dans ces salons les nobles, comme les bourgeois, accueillaient et répandaient les idées nouvelles avec un véritable enthousiasme ; les nobles y mettaient un désintéressement louable, car ils ne pouvaient qu'y perdre, et ils applaudirent bruyamment au Mariage de Figaro où pourtant le privilège du sang était traité sans ménagements. L'esprit chevaleresque de la noblesse se prenait de zèle pour les nobles causes de la liberté humaine, de l'amélioration de la condition des classes laborieuses.
Elle goûta fort en particulier le retour au sentiment de la nature, les idées des économistes, la recherche philosophique des meilleures méthodes d'exploitation rurale. Ce fut la fin de l'absentéisme, une des plaies de la terre noble depuis un siècle, qui laissait le domaine à l'administration parfois maladroite d'un intendant, qui, par le souci d'une représentation convenable à Versailles, entraînait le maître à méconnaître les limites des revenus qu'il en pouvait normalement tirer. Retenue jadis à la cour, et solliciteuse, la noblesse retourna sur ses terres, suivant le conseil qu'Henri IV jadis lui avait donné; elle y reprit sa belle indépendance d'autrefois, le culte des grands ancêtres, une sorte d'ambition atavique de renouer la tradition qu'ils avaient fondée : car elle est naturellement provinciale, rurale, ou, si l'on préfère, terrienne.
Elle y refit sa fortune. On vit naître, ou renaître, le type du gentilhomme campagnard, dont la carrière s'est continuée depuis, tout occupé d'améliorer le domaine patrimonial, d'y introduire des cultures nouvelles, comme celle de la pomme de terre, d'en mieux aménager les bois, les prairies, mêlé personnellement à la grande activité économique de ce siècle où la terre de la France fut beaucoup plus prospère qu'au temps de Louis XIV.
Elle y connut mieux la vraie France, loin de Versailles. Elle partagea les sentiments philanthropiques, humanitaires, générahsés par les philosophes ; elle fut philosophe aussi, fort instruite, directement